Dramenker - Permière partie 
Dramenker
« L'univers parfait existe, c'est celui qui nous convient. »

   Dramenker - La Légende
Legiendha

Première partie

Le premier tome de l'oeuvre de Dramenker, intitulé La Légende, sera en librairie en février 2008. Pour vous permettre de patienter, voici la première partie du roman en format PDF à télécharger.

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PREMIÈRE PARTIE

La légende

« Tous les pays qui n’ont plus de légende

seront condamnés à mourir de froid »

Patrice de Latour du Pin



Arabesque de partie


MIDI

1.

Septembre 1992

France

En ce jour parfait, rien n’aurait pu ternir la fébrilité que chacun ressentait. Même le cancer de madame Dorso ne serait pas parvenu à troubler ce bonheur. Jacques et Marie-Reine Dorso avaient acquis, dans les premières années de leur mariage, cette splendide maison, ainsi que tout le domaine Mareauvillois où allaient grandir leurs deux enfants, Maximilien et Laura. Lui était comptable de profession et avait fait fortune en côtoyant les plus prospères businessmen d’Europe. Jacques Dorso était un homme élancé, les cheveux grisonnants depuis peu, et ses gros sourcils en broussailles ajoutaient un trait de sévérité à sa personne déjà de stature impressionnante. Avec son épouse, Marie-Reine, ils formaient un couple fort sollicité. La sérénité du visage de cette femme n’avait d’égal que sa fougue et sa passion de vivre ; visage empreint de douceur, de paix et, parfois, de nostalgie, celle d’une meilleure santé.

C’était donc un jour parfait : un chaud vendredi de septembre alors que les domestiques s’affairaient aux derniers préparatifs. Depuis presque un mois, ils avaient, sous les ordres judicieux de Marie-Reine, transformé la coquette demeure en la parant de tous ses atours. Rien n’avait été laissé au hasard : à l’occasion du mariage tant espéré de Maximilien, ils allaient recevoir une douzaine d’invités pour un court séjour.

Laura, qui depuis trois ans habitait Paris, se réjouit de retrouver son ancienne chambre préservée dans les moindres détails. Les poupées qu’elle avait dû abandonner se dressaient toujours au garde-à-vous sur la vieille commode. Ses collections de porcelaines et de coquillages y étaient aussi. En redécouvrant cet univers délicieusement puéril, Laura fut assaillie par d’innombrables souvenirs de jeunesse. Les murs étaient tapissés de jaune et de vieux rose, le plancher craquait toujours sous les pas et sous la fenêtre grimpait encore son rosier sauvage.

Laura avait confié sa petite galerie d’art à son associé. Tout comme sa mère, elle peignait. D’un doigté différent, bien sûr, mais d’un indéniable talent. Marie-Reine puisait son inspiration dans ses jardins et toute son œuvre se voulait colorée, naïve, florale : des fleurs sauvages et des herbes gracieuses, parfois un papillon, une clôture blanche ou un ciel plus vrai que nature, le tout défini par de savants coups de pinceau chargés de peinture à l’huile. Les toiles de Laura, à l’opposé, se couvraient d’aquarelle, de pastel et d’encre. Son sujet de prédilection : les objets inanimés. L’artiste voyait en une brosse à dents, un tire-bouchon ou une savonnette le sujet par excellence pour que le tableau raconte à lui seul un moment intime.

Sur le mur patiné de gris-bleu de la cage d’escalier, face à l’entrée principale, une dizaine de tableaux créaient l’illusion d’un hall d’exposition. Marie-Reine et Laura se voisinaient amicalement sous les regards contemplatifs, furtifs ou insistants. Parfois on descendait les dernières marches, se retournait et choisissait une toile. On tentait alors de pénétrer dans l’univers d’un rosier ou d’une lime à ongles. C’est ce que fit Maximilien, ce matin-là. Il passa en revue chaque toile, remarquant les deux nouvelles, très craquantes, signées LDo : « Méthode » laissait deviner un métronome à l’allure frénétique devant une horloge au balancier imperturbablement lent ; « Mauvais sort », beaucoup plus grande, montrait un parapluie tombé de son support et tout ouvert, à l’intérieur d’un boudoir. Cette dernière toile, dans sa naïveté, interpella Maximilien qui se résolut de demander à Laura la permission de l’acheter ; il l’exposerait au Dorso, le petit restaurant branché qu’il avait ouvert trois ans plus tôt à Montréal, avec deux amis.

— Oui, chuchota Maximilien, ce parapluie sera parfait dans notre hall...

Il décrocha son regard et se promena un peu. Déjà demain le grand jour ! pensa-t-il, sourire discret et mains derrière le dos. Il était encore très tôt et il ne fit aucune rencontre. Il s’amusa à visiter cette maison qu’il n’avait pas revue depuis l’an dernier, alors qu’il avait fait un court séjour à la période de la Noël. Encore ce matin, donc, il furetait innocemment, trompant sa hâte, son insomnie et sa nervosité. Depuis le temps qu’ils en parlaient ! Épouser Rosalie ! Et c’était demain que tout se jouait ! Demain elle serait Rosalie Dorso ! Quel formidable jour !

Avait-il hésité pour lui demander sa main ? Non. Ils avaient convenu d’attendre le moment opportun, à la fin des études et une fois que chacun aurait trouvé sa voie. Peut-être aurait-il préféré faire un mariage tout simple, à Montréal... Rosalie, fraîchement diplômée en droit, venait d’être employée par un bureau de Boston et elle allait voyager fréquemment entre Montréal, Québec, Boston et New York. Ils avaient prévu acheter une coquette maison, à St-Lambert peut-être... tout allait être parfait...

Alors oui, l’idée d’un mariage intime lui aurait davantage convenu, mais il en fut hors de question pour ses parents. Même son père s’était mis de la partie en lui disant qu’un mariage, dans cette famille, était un événement exceptionnellement grandiose et que rien n’allait être trop beau pour leur fils unique. En faisant cette petite visite matinale, Maximilien devait admettre que ses chers parents avaient organisé un mariage qui se promettait d’être mémorable ; parfois il fut surpris, parfois gêné, et même amusé. Les décorations étaient somptueuses, des cascades de fleurs dans tous les coins, des nœuds, de bonnes bouteilles de sherry et de cognac toutes disposées à illustrer la convivialité des hôtes... des espaces réservés pour les photographies officielles, en cas de pluie, quoi que l’on annonçait un temps splendide.

— Bonjour monsieur, résonna la voix aimable d’Angèle. Maximilien sursauta légèrement et vit la jeune femme porter un plateau.

— Bonjour Angèle ! À qui portez-vous le café ?

— À Madame...

— Où est-elle ?

— Sur la terrasse monsieur.

— Donnez-le-moi. Je vais la rejoindre.

— Merci monsieur. Que puis-je vous servir ?

— Je nous servirai le café pour l’instant, merci.

Maximilien ignorait que sa mère fut déjà debout ! Il sortit sur la terrasse, fleurie à profusion, comme si l’intérieur de la demeure, bourrée de fleurs, avait débordé par chaque orifice. Toute fenêtre de la maison portait majestueusement bien sa jardinière rectangulaire ; toute porte s’entourait de couronnes de roses blanches piquées de petits cœurs en porcelaine rose ; tout balcon exhibait des topiaires garnies elles aussi de roses et de cœurs. Ce faste botanique était, aux yeux de Maximilien, encore plus splendide que celui des Jardins de Versailles !

— Chéri !, lui dit Marie-Reine en ôtant ses lunettes et reposant son livre, que fais tu là de si bonne heure ? Tu devrais en profiter pour te reposer...

— Mais je me repose, dit-il en se penchant pour déposer le plateau et l’embrasser tendrement.

— Alors ? Comment te sens-tu ? demanda-t-elle le regard pétillant.

— Je suis surexcité ! Rosalie me manque énormément.

— Elle est exquise... nous pensions que tu ne te déciderais jamais à l’épouser !

— Maman !

— En tout cas, ton père aurait été fort déçu... il a grande affection pour Rosalie...

— Oui. Mais tu sais... elle voulait terminer ses études...

— Tu n’es pas obligé de te justifier, chéri...

— Sais-tu qu’elle a été engagée dans un grand cabinet à Boston ?

— Oui... tu nous l’as bien dit deux ou trois fois depuis ton arrivée..., dit-elle moqueusement.

Maximilien servit le café en souriant. Marie-Reine ajouta, avec sincérité :

— Je ne m’en fais pas pour Rosalie : elle a l’ambition et le talent ! Mais l’important, c’est que vous vous aimiez ! Et pour toi, dis-moi... Comment ça se passe ? Voilà des jours que tu es près de moi et nous n’avons pas eu une minute pour bavarder !

— Le restaurant a du succès...

— Je n’en doute pas. Il me semble que ton accent a encore changé... Je le disais l’autre jour à ton père... le Québec colore ton langage de belle façon !

Maximilien bascula sa tête vers l’arrière et rit de bon cœur.

— C’est possible, dit-il, et pour les Québécois, je garderai à jamais l’accent français... je trouve cela plutôt amusant... j’ai peut-être attrapé l’accent de l’océan Atlantique finalement !

Marie-Reine prit une gorgée et demanda :

— Vous auriez préféré vous marier là-bas, n'est-ce pas ?

— Non ! Non... nous aurions voulu... vous éviter tout le tracas de l’organisation, mais nous ne pouvons que vous remercier... la famille de Rosalie n’aurait pu s’en charger depuis la mort de son père, tout ne va pas très bien pour eux...

En déposant sa tasse, Marie-Reine enchaîna avec énergie, question de ne pas s’épancher inutilement sur l’accident qui avait coûté la vie, l’an dernier, à monsieur Dether :

— Je sais bien : de nos jours, ce sont les jeunes couples qui planifient leur mariage et même qui règlent la note ! Mais ton père et moi trouvions ridicule de vous laisser toute cette tâche alors que vous avez déjà tant à faire. Il vous faut penser à votre travail et à vos carrières respectives. Vous établir demandera du temps et des ressources... et puis je crois vous avoir délivrés d’une corvée, non ?

Maximilien la regarda avec curiosité, les yeux rieurs.

— Sans aucun doute...

Il se passa un court moment et elle s’enquit à nouveau :

— Ainsi donc le Dorso est-il populaire à ce point ? Je suis heureuse de l’entendre...

— Oui... Je dois dire que je suis très fier... Michel et Laurence sont des chefs fantastiques... très généreux et talentueux. Ils expérimentent et se perfectionnent sans cesse.

— J’ai bien hâte de les rencontrer.

— Et moi de vous les présenter. Quand cela sera-t-il possible ?

Il avait lancé cette question aux abeilles, aux fleurs, à l’immensité paradisiaque de leur domaine, sans attendre de réponse. Pourtant, il en obtint une :

— Février me semble idéal. Il fera froid et nous irons courir les bois sur des raquettes, emmitouflés...

Maximilien se dressa promptement, les yeux ronds :

— Parles-tu sérieusement ?

Elle sourit et, du bout des lèvres, dit lentement :

— Il est dans nos projets de voyager l’an prochain...

— C’est fantastique ! Formidable !

Il l’embrassa une fois encore, tant et si bien qu’elle faillit renverser le café.

— Nous allons préparer votre séjour...

— Attends, attends, mon garçon ! Nous ne sommes pas encore partis ! Pense d’abord à demain et nous verrons ensuite à février, veux-tu ?

— Mais auras-tu la santé pour entreprendre des voyages ? Qu’a dit le médecin ?

— Max... concentre-toi sur ton mariage. Nous sommes bien assez grands pour nous occuper de nous ! Ton père et moi aurons la sagesse d’écouter les recommandations du docteur Bichelier avant d’entreprendre quoi que ce soit, ne t’en fais donc pas...

Il considéra sa mère un long moment. Ce regard fier, brillant, sa tenue impeccable et ses agissements toujours justes, qu’importe le lieu ou le moment. La maladie n’avait altéré ni sa beauté, ni sa personnalité.

— Tu es si belle maman ! Tout comme Laura !

Elle acquiesça :

— Ta sœur est magnifique, c’est vrai. Et épanouie ! Probablement est-elle comblée par son métier... Pour un artiste, ce qui peut apporter le bonheur et la paix, c’est de pouvoir pratiquer son art sans contrainte.

— S’il n’y avait que ça !... Enfin maman ! Tu vois bien qu’elle est amoureuse !

Marie-Reine prit un air étonné.

— Elle fréquente quelqu'un ?

— Elle ne m’en a rien dit, mais je trouve que ça crève les yeux !

— Pourquoi ne pas nous en avoir parlé alors ?

Maximilien haussa les sourcils dans le même élan que les épaules.

— Sûrement attend-elle le moment idéal... par exemple que le mariage soit passé !

Perdue dans ses pensées, l’air songeur, presque grave, Marie-Reine dit à voix basse :

— Elle me téléphone chaque semaine et jamais elle ne m’a fait mention d’un homme dans sa vie... même depuis son retour, la semaine passée, nous avons discuté et jamais elle...

Maximilien lui tapota la main doucement.

— Il ne faut pas t’inquiéter, maman, se fit-il rassurant. Au fond de lui, il trouvait anormal que sa mère réagisse ainsi à la nouvelle, si nouvelle il y avait. Pourquoi cet air dramatique ? Sa mère, franchement, exagérait ! Pourtant..., ce n’était pas son genre d’exagérer.

— Non, bien sûr, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Mais peut-être l’aura-t-elle confié à son père. Ils ont toujours été si proches.

— Mais qu’est-ce qui ne va pas ? Tu es toute changée... contrariée... outrée même !

— Ne dis pas de sottises Maximilien, je ne suis pas outrée !

— Tu sais, quand on a vingt-huit ans, quand on est belle, intelligente et talentueuse, forcément on tombe amoureuse un jour ou l'autre !

— Maximilien ne te moque pas !

— Mais regarde-toi enfin ! Tu as une mine d’enterrement ! Ta fille a peut-être un homme dans sa vie, ou une femme...

Marie-Reine lui fit les gros yeux.

—... et ce sont des choses qui arrivent ! Tu ne dois pas te mettre dans un état pareil pour si peu !

Marie-Reine tenta de feindre son agacement en souriant, comme si elle avouait avoir réagi de manière incompréhensiblement stupide, mais sans succès. Elle termina de boire son café et se cala dans la chaise, regardant droit devant elle, les yeux inquiets.

2.

Le fait que Laura fréquente un homme n’était pas un mal en soi, mais Marie-Reine avait toujours eu tendance à craindre pour sa fille. Elle n’aimait pas la savoir seule à Paris et avait désapprouvé son projet d’ouvrir galerie. Et voilà qu’elle appréhendait maintenant le jour où elle tomberait amoureuse ! On en était là. Jacques disait souvent qu’elle la surprotégeait. Mais il ne comprenait pas ; c’était autre chose que la trop grande protection ou le manque de confiance. C’était... une intuition. Un pressentiment. Comme si elle avait jadis décelé chez sa fille une fragilité subtile, une faiblesse qui se dissimulait quelque part en elle. Bien entendu, ce genre d’observation n’appartenait qu’à une mère. Marie-Reine se résolut tout de même à en toucher deux mots à Laura afin d’en avoir le cœur net. Lorsqu’ils rentrèrent, la maison se réveillait enfin et tous s’activaient selon une liste de tâches bien stricte. On avait engagé huit domestiques de plus pour la fin de semaine ainsi que deux cuisiniers en extra. Maximilien, par déformation professionnelle, alla fureter du côté des cuisines où déjà la brigade s’affairait entre chambre froide, fourneaux, cave à vin et potager. Pendant ce temps, au bas de l’escalier principal :

— Ma fille est-elle descendue ? demanda Marie-Reine à sa femme de chambre.

— Non madame.

Il était sept heures trente. Elle monta à l’étage et cogna à sa porte.

— Laura ? Ma chérie, c’est maman. Es-tu réveillée ?

Pas de réponse. Sans doute était-elle exténuée par les événements et Marie-Reine la laissa dormir.

En redescendant, elle se laissa gagner par l’excitation, tassant dans un coin de sa conscience ce souci impromptu, et prit part à l’effervescence qui transportait toute la maisonnée. Un cocktail était prévu dans l’après-midi, les invités qu’ils recevaient pour la semaine n’allaient certainement pas tarder, sans parler du lendemain, « le grand jour », qui promettait d’être fort mouvementé.

Jacques apparut dans l’embrasure des portes des cuisines :

— Te voilà fils ! Tu t’es levé bien tôt !

— J’ai pris le café avec maman...

— Elle m’a dit ça. Je peux te parler ?

Ils sortirent, traversèrent le hall, croisèrent de jolies femmes en uniforme blanc et tablier célédon, chacune embarrassée d’une corbeille de lys. Là-bas les photographes s’installaient et on livrait à l’instant le pain encore chaud ainsi que les pièces montées. Chacun, dans cette maison, connaissait son rôle et aucun impair ou retard n’était permis. Toutefois, l’atmosphère invitait à une rigueur efficace, sans brusquerie, panique ou inquiétudes. Le bonheur était si communicatif que le domaine Mareauvillois semblait avoir été déposé, cette nuit, sur un nuage. Maximilien suivit son père dans le salon bleu, en face du hall, meublé avec une éloquente simplicité. Lys et roses embaumaient l’espace, le soleil pénétrait par les deux fenêtres ouvertes sur la cour est, un plateau de ravissantes bonbonnières de dentelles enrubannées avait déjà trouvé sa place sur la table basse. Jacques ferma les portes derrière lui.

— Ici nous serons à l’écart de toute cette agitation...

Le moment mémorable que Jacques et Marie-Reine avaient longuement espéré était enfin arrivé. Sans autres cérémonies, le regard haut et digne, Jacques tendit à son fils l’enveloppe contenant son cadeau de mariage.

— Ta mère et moi avions décidé, il y a déjà très longtemps, qu’elle vous reviendrait un jour... Laura aura autre chose en temps voulu...

Maximilien hésita à prendre l’enveloppe, car s’il se doutait bien que ses parents leur offriraient un présent, il ne l’espérait pas au point de se montrer impatient. Même qu’il s’en serait volontiers passé, car n’avaient-ils pas réglé la plupart des frais de leur mariage ? Devant la fébrilité de Jacques, il se décida. Il décacheta et lut la jolie carte de souhaits.

— Vous n’êtes pas sérieux ! Papa !

Ils leur offraient la charmante propriété en banlieue de Londres, Lady Beth Garden. Murs de stuc et de pierres, portail fleuri, toit à versant bleu et mansardes blanches, chemin de rocaille en lacet serpentant entre le potager, le petit jardin, l’avant et l’arrière, petit ruisseau et pont arqué... souvenirs de crapauds filant devant les enfants aventureux, souvenirs de balançoire et de pique-niques en famille...

— Je la croyais vendue depuis longtemps !

— Pour tout te dire, j’avais quelques offres d’achat assez intéressantes. Mais nous nous étions dit que cela ferait un beau cadeau de mariage à l’un de nos enfants...

— Vous savez combien j’aime cette maison... j’y ai un tas de souvenirs. Après l’incendie de Victory Gold Valley, il y a deux ans, j’étais persuadé que vous...

— Non. La tragédie qu’ont vécu nos voisins n’a pas créé de dommage chez nous, par chance. La maison est impeccable, je te l’assure. De Victory Gold Valley, il n’y a plus qu’un seul mur qui reste dressé, telle une ruine unique, au milieu d’une forêt qui reprend peu à peu ses droits. On ne croirait pas qu’il y eut jadis un domaine bâti ! Mais n’aie crainte : Lady Beth Garden est en très bon état ! Sa maintenance a toujours été assurée.

— Oh! Je te crois. Et je suis certain que Rosalie en sera folle ! Fantastique ! Laura le sait-elle ?

— Bien sûr ! Ta sœur trouvait ça tellement émouvant qu’elle en a pleuré ! Tu connais l’hypersensibilité des artistes...

— Je ne suis pas artiste, mais... si je n’étais pas un homme, j’en ferais tout autant ! Bon sang papa !

Jacques l’accueillit dans ses bras et ils se serrèrent très fort.

— Allons, allons ! souffla Jacques tout aussi ému, la vie fait très bien les choses... Laura aura son tour...

— Elle le mérite...

— Elle le mérite.

Les portes du salon bleu s’ouvrirent et Marie-Reine vint interrompre leur accolade :

— Ah ! Vous voilà vous deux !

Maximilien s’élança et prit sa mère dans ses bras, la souleva et la fit tournoyer. Elle était si menue et si légère.

— Dépose-moi, garnement ! Dépose-moi j’ai le vertige !

— Moi aussi j’ai le vertige, répondit-il en la déposant délicatement, mais la gardant serrée contre lui, j’ai le vertige de vous aimer tant... je vous adore... merci pour tout... merci, merci, merci....

Ils restèrent enlacés, les yeux fermés, se balançant au rythme du bonheur.

— Prenez soin l’un de l’autre, dit Jacques, vous êtes notre fierté...

Marie-Reine se tourna vers lui et demanda s’il avait vu Laura ce matin.

— Je crois qu’elle dort encore...

— Comment cela elle dort ? s’écria-t-il avec espièglerie, je vais de ce pas sauter dans son lit et lui livrer la plus belle bataille d’oreillers de toute sa vie !

Reine s’y opposa doucement.

— Laisse-la donc dormir ! Tu l’assailliras après...

— Alors, soit ! Qu’elle vive ses dernières minutes paisibles avant que je ne l’assomme à coup de coussins ! Je vous le dis : cette fois, elle ne survivra pas !

Jacques lui rappela d’un ton moqueur qu’elle avait toujours gagné les batailles d’oreillers.

— Mais ce temps est révolu croyez-moi ! Je la vaincrai et elle me suppliera de lui laisser la vie sauve.

Marie-Reine hocha la tête.

— Vous allez encore me vider des plumes partout...

3.

Midi. Les invités commencent à arriver et s’émerveillent devant le décor nuptial qui égaye toute la propriété. Le cocktail se donne non pas sous le grand chapiteau déjà érigé, mais en toute simplicité dans les jardins fleuris. Bien en évidence : une table ronde, drapée et ornée de gros choux couleur pêche, sur laquelle chacun dépose un présent adressé soit aux nouveaux mariés, soit aux hôtes.

Midi. Jacques se fait un devoir de servir lui-même le champagne. Il rayonne tel un roi en son château. Il mène les conversations, reconnaissant le travail minutieux accompli par Marie-Reine et lui en attribue haut et fort tout le mérite. Avec fierté, il regarde autour de lui et ce qu’il voit le ravit.

Midi. Marie-Reine accueille parents et amis en recevant le compliment de chacun. Nuls maux ne viennent troubler sa quiétude ; bien que tous se désolent de la savoir atteinte d’un cancer, on louange volontiers son courage de donner pareille réception.

« Les invités semblent comblés..., se dit Marie-Reine, rien ne manque... excepté les enfants que je n’ai pas encore vus... bah ! Ils sont certainement quelque part par là...»

Midi. Il n’y eut pas de bataille d’oreillers. Dans la chambre où plane le regard impassible des poupées, une odeur de roses sauvages parfume l’air. Laura est étendue sur son lit, cheveux épars, paupières mi-closes, nue... belle...

Oui, midi vient de sonner à l’horloge à balancier qui, par ce puissant résonnement, trompait à chaque demie et à chaque heure sa solitude. Oubliée, semblait-il, dans le Salon Clair du rez-de-chaussée, la vieille gardait pour elle son tic-tac, mais partageait avec toute la maisonnée l’avènement d’un nouveau temps. Et tous les murs, les boiseries et les meubles contribuaient à en amplifier le son.

Ce jour-là, on entendit douze coups étranges. Midi n’avait pas eu le même son qu’hier. Pour Laura, il n’y aurait plus jamais de midi.

DÉPART

Maximilien entra dans la chambre de Laura le pas léger, bien décidé à lui lancer le défi du siècle !

— Debout fainéante ! cria-t-il en lançant le coussin, ta dernière heure est arrivée ! Ta d...!

Il était sidéré. Il y avait deux Laura : l’une était nue et reposait sur le dos, ses longs cheveux bruns en cascade sur l’oreiller. De ses poignets, peut-être même de tout son corps, jaillissait un sang écarlate, presque orangé dans ce soleil éblouissant qui emplissait la pièce. Ce sang, en s’écoulant, ne touchait pas le sol, mais s’élevait en un nuage diffus au-dessus de la dépouille. Un nuage rouge aux reflets dorés, translucide et mouvant. C’est dans cette vision apocalyptique qu’il décela l’autre Laura, transparente cette fois et se fondant dans le voile vaporeux s’élevant dans les airs.

— Oh! Mon Dieu ! ne put s’empêcher de s’écrier Maximilien.

Le visage fantomatique de Laura se tourna dans sa direction et soupira dans un subtil écho :

«Maa..xiiiii... mi... liieeennn.»

Puis le nuage se gonfla, soulevant le spectre jusqu’au plafond. Tout, dans la chambre, semblait être en mouvance. Soudain, plus rien. L’illusion fut aspirée par le corps inerte de Laura, dans un bruissement de succion désagréable. Saisi, Maximilien fut incapable de bouger pendant un long moment. Il respirait très fort, la main moite, crispée sur la poignée de porte, le cœur battant. Il regardait ce coussin de velours qu’il venait de lui lancer, velours vermeil, velours immobile, tout comme cette chambre soudainement devenue étrange. La vie s’était figée. Le temps, suspendu. Laura était là, allongée, comme si elle dormait encore.

— Laura ?..., osa-t-il d’une voix atone.

Il se décida enfin à s’approcher. Par pudeur, il recouvrit machinalement le corps de sa sœur. Aucune plaie ni souillure, comme si le sang n’avait jamais coulé. En posant sa main contre sa joue, il murmura encore :

— Laura ? Je t’en prie Laura... parle-moi.

Son regard l’ignorait, éteint et vide, comme celui des poupées. Dans le silence où l’on ne percevait qu’un souffle haletant, le sien, Maximilien entendit alors des rires. Des rires légers, cristallins, lointains, et aussitôt il bondit vers la fenêtre, choqué : étonnamment, il n’y vit personne et referma les persiennes, soulagé. L’idée qu’on pût se réjouir en un moment pareil lui paraissait indécente. Il en voulait presque au soleil de briller si fort, et à Laura, d’être si... si... belle. Maximilien s’agenouilla près d’elle et lui prit la main. À cet instant, il entendit à nouveau les rires. Un flot de rires féminins, invitants. La porte de la chambre restée entrouverte se referma brusquement et il sursauta. Les rires s’intensifièrent. Instinctivement, il tourna son regard vers la fenêtre pourtant fermée... vers les poupées... vers Laura. Il tendit l’oreille : oui, cela provenait véritablement de Laura. Puis, silence. Il se redressa, se demandant s’il devait pleurer, crier, chercher, appeler à l’aide, annuler le mariage, avertir ses parents, téléphoner à la police, au prêtre, pleurer... Mais que venait-il donc de se passer ? Laura était-elle simplement inconsciente ou bien morte ? Morte de quoi ? Comment et pourquoi ? Et tout ce sang ? Avait-il halluciné ce sang qui coulait ?

Il contempla ce visage tragiquement devenu impassible, le teint rose pâlissant déjà. Maximilien remarqua alors le lobe de son oreille : une petite forme turquoise perçait la chair, minuscule, comme si une pierre précieuse y avait été incrustée... Une petite forme qui ressemblait à... oui, on aurait dit un... un coquillage... Il secoua la tête pour tenter de se réveiller, sourcils froncés. Mais point de réveil, que la troublante réalité : Laura était morte. Elle n’avait plus de pouls.

Délaissant pour quelques instants ce flot intense de questions sans réponses, il désira se rapprocher une dernière fois de sa sœur. Profitant de ses derniers moments d’intimité, il se pencha et déposa sur ses lèvres un baiser qu’il voulut bref et chaste. Cependant, dès que leurs lèvres s’effleurèrent, Maximilien fut, une fois de plus, saisi par une extraordinaire sensation : un souffle chaud dans sa bouche, une lumière blanche éblouissant son esprit et, soudain, une vision qui dépassait l’entendement. Comme si sa mémoire lui renvoyait ce que son inconscient avait gardé à son insu. Défiant la raison, une série d’images bien définies, passant à la vitesse de la lumière sans que, pourtant, il n’en perde un détail. Il se redressa promptement. L’impression que Laura eut participé à son baiser l’effleura un court moment. C’était inimaginable ! L’étrangeté de cette vision le troubla, il se souvint des rires en regardant le si beau visage de Laura. Oui, il avait vu des femmes qui riaient, des centaines, heureuses et sereines, mais point de Laura. D’immenses colonnes... une allée de tapis rouge... un miroir gigantesque derrière un trône... Mais déjà les images semblaient vouloir s’effacer de sa mémoire.

Il se concentra intensément : revoyant des femmes... des colonnes... entendant des rires... se rappelant une couronne... Une couronne. Oui ! C’est ça ! Une femme avec une couronne ! Qui m’a regardé droit dans les yeux. Qui a prononcé mon nom ! Elle a dit : Maximilien. Maximilien « matissonne »... ou était-ce « matte et sonne » ?... Et quoi d’autre encore ?

DEUIL

Les semaines passèrent ; jamais octobre n’avait semblé si triste. On déclara que Laura avait ingurgité une trop grande quantité de somnifères, ce qui avait provoqué un arrêt cardiaque. Maximilien ne confia à personne ce dont il avait été témoin. Il s’était presque convaincu que tout cela n’avait été que pures fabulations de sa part.

Le mariage n’eut pas lieu ; sa douce Rosalie s’en retourna à Londres, chez ses parents, puis s’envola pour Boston. Maximilien souffrait trop pour s’investir dans sa vie amoureuse et émotive, il devait y mettre de l’ordre. Rosalie avait compris, bien entendu. Parce qu’elle l’aimait et qu’elle consentait à lui laisser le temps nécessaire afin qu’il fasse son deuil. Lui ne retourna pas à Montréal, incapable de faire face au quotidien, aux défis, au travail qui l’attendaient là-bas. Ses associés et amis s’étaient montrés compréhensifs.

Chacun devait surmonter ses angoisses et ses douleurs. Marie-Reine pleurait sa fille parce qu’elle n’avait su la protéger, et Jacques, parce qu’il n’avait pas saisi sa détresse. Maximilien, quant à lui, reclus dans un hôtel parisien, esseulé, effondré, n’oublia jamais ce visage énigmatique couronné d’une tiare qui l’avait interpellé, depuis un songe perdu entre la vie et la mort ; tout cela révélé par un innocent baiser.

CROYANCES

En ce premier dimanche de novembre, au bas du domaine, le soleil se voulait chaud et réconfortant. Au loin, Jacques reconnut son fils qui venait vers eux d’un pas nonchalant.

— Regarde, Marie...

Marie-Reine se retourna, remontant son châle sur ses épaules frêles. Elle lui avait téléphoné la veille en le priant de se joindre à eux cet après-midi. Ne voulant pas discuter de la mort de Laura par téléphone, elle lui en avait pourtant assez dit pour piquer sa curiosité et le convaincre de venir. Maximilien, malgré l’insistance de ses parents, n’avait pas voulu rester au domaine ; après la mort de Laura il s’était loué un appartement dans un hôtel de Paris et y vivait dans l’attente d’une délivrance : celle d’accepter le suicide de sa sœur.

— Bonjour mon chéri, je suis contente que tu aies pu te libérer, dit Marie-Reine en l’enlaçant tendrement.

Maximilien ne voulait pas discuter de sa vie privée, expliquer ses choix ou justifier son attitude, et, heureusement, il lui fut évident qu’ils se réunissaient aujourd’hui pour véritablement parler de Laura, comme sa mère l’avait sous-entendu. Car même Marie-Reine ne s’enquit pas de la santé de son fils, qu’elle savait pourtant meurtri et pour qui elle s’inquiétait toujours. Les choses semblaient donc sans équivoque entre eux : tous trois souffraient et surmontaient leur peine selon leur propre façon d’envisager la mort. Chacun fuyait une réalité différente et personne ne se sentait la force de critiquer l’attitude d’autrui. On se repliait, depuis plus d’un mois, dans son jardin intérieur, dans sa naïveté et sa douleur, et on en ignorait presque le malheur d’autrui. C’était, à vrai dire, un égoïsme sain et nécessaire à la convalescence du cœur et de l’esprit.

— Il va falloir que tu m’expliques, maman, ton appel m’a laissé perplexe...

Ce disant, Maximilien serra la main de son père avec chaleur. Ce dernier retourna s’asseoir sous la pergola et tenta de se concentrer sur la partie d’échecs. Comme d’habitude, Marie-Reine était en train de le battre à plate couture !

— J’avoue que je m’y perds aussi, répondit-elle à Maximilien, mais Édouard ne devrait plus tarder...

— Lorsque tu m’as parlé d’Édouard Brasco, j’ai été étonné. La dernière fois que je l’ai vu, je devais avoir onze ans. Je ne sais pas pourquoi, mais j’étais sûr qu’il était mort !

— Non, il n’est pas mort ! grommela Jacques, et ta mère semble disposer à croire tout ce qui sortira de sa bouche !

— Jacques ! lança-t-elle impatiente.

— Chérie, dit-il d’un ton exaspéré en avançant un pion de deux cases, depuis quand crois-tu aux sorciers et aux fantômes ? C’est ridicule ! Tu ne me feras jamais croire que Laura vivait dans ses chimères !

— Tu n’as jamais voulu comprendre, dit-elle. Puis, se retournant vers Maximilien : j’ai toujours su que ta sœur vivrait un jour quelque chose de troublant. À vrai dire, j’ai toujours craint pour sa vie.

— Mais, maman, qu’est-ce que c’est que cette histoire de fantômes ?

Elle hésita un court instant, le regard pétillant, presque heureux.

— Laura n’est pas morte, annonça Marie-Reine avec un étrange sourire, elle vit... quelque part ailleurs.

— Ça s’appelle le Paradis ! intervint sèchement Jacques.

—... à côté d’un homme puissant..., poursuivit-elle sur ce même ton de confidence.

— Qui lui s’appelle Dieu !

— Mais tu ne comprends rien à la fin! s’emporta-t-elle alors, se retournant brusquement vers son époux avec une vivacité peu coutumière.

— Maman, maman... supplia Maximilien en lui prenant la main doucement. Tu me dis que Laura est partie rejoindre un homme dans une autre dimension, c’est ça ?

Raconté aussi froidement, Marie-Reine dû admettre que cela semblait parfaitement farfelu.

Jacques n’en avait plus que faire de ces histoires à dormir debout.

— Marie ! C’est à toi ! lui lança-t-il péremptoirement.

Elle retourna se pencher sur le jeu.

— Tu ne crois pas à ça? demanda Maximilien à son père en s’assoyant.

— Je crois en Dieu, trancha Jacques. Je crois que si ma fille s’est suicidée, c’est parce qu’elle était malheureuse ici-bas et qu’elle ne pouvait en supporter davantage. Je crois qu’elle est bien là où elle est parce qu’elle ne souffre plus. Voilà ce que je crois.

Tandis que Marie-Reine avançait son Fou jusqu’au Roi de l’adversaire en lançant avec indifférence « échec et mat », Angèle vint annoncer l’arrivée d’Édouard Brasco.

— Merci Angèle, dit Marie-Reine, soyez gentille de rapporter le jeu.

— Bien sûr madame.

— Et nous prendrions volontiers du thé, à moins que vous ne désiriez autre chose ? demanda-t-elle en se tournant vers son fils.

— Du thé, acquiesça Maximilien, ce sera très bien pour moi...

— Un double scotch Angèle !

— Bien monsieur.

Marie-Reine fit peser sur son mari un regard accusateur puis l’intima :

— Je t’en prie, fais un effort. Ne te laisse pas aller à des paroles que tu pourrais regretter.

— C’est promis chérie, souffla Jacques en regardant Édouard Brasco descendre la pente en leur direction. Physiquement, il n’avait guère changé, pensa-t-il : les cheveux argentés très courts, ventripotent, épaules larges et légèrement courbées...

— Vous le connaissez depuis longtemps n'est-ce pas ? demanda Maximilien mine de rien.

— Depuis... ma foi, avant ta naissance, répondit tout bas Marie-Reine, ton père n’a jamais pu le blairer ! Va savoir pourquoi !

— Bonjour ! lança Édouard franchissant les derniers mètres.

— Bonjour Édouard, comment vas-tu ?

Marie-Reine s’empressa de se lever pour l’accueillir.

— Bien, bien... ça me fait plaisir de vous revoir... j’aurais aimé que ce soit en d’autres circonstances...

Il embrassa Marie-Reine sur la joue et serra la main de Jacques.

— Tu te souviens de Maximilien...

— Bien sûr ! Comment vas-tu ?

— Affreusement mal en vérité.

— Max !, s’exclama sa mère étonnée.

— Évidemment que ça va mal, renchérit Édouard. Je vous comprends...

— Jusqu’à quel point nous comprenez-vous ? demanda Maximilien avec un soupçon d’irrévérence. Car même si ce que sa mère venait de lui annoncer correspondait à une certaine illusion dont il tentait désespérément de se défaire et qui l’obsédait jour et nuit, Maximilien devait admettre qu’en général il retenait davantage du pragmatisme de son père. Pendant une longue demi-heure, Édouard leur parla de sa fille, Maude, qui s’était également suicidée, puis d’un mythe auquel il croyait et qui portait le nom de Dramenker.

— Et je suppose que votre fille est en train de jouer aux cartes avec la nôtre, quelque part sur Mars ou sur Vénus !, lança Jacques plein d’ironie. Pourtant, Édouard lui répondit le plus naturellement du monde :

— Nous ne savons pas encore où elles sont, mais nous croyons que oui, effectivement, elles sont ensemble. Avec des centaines d’autres victimes.

Maximilien se leva.

— Monsieur Brasco, j’aimerais comprendre...

Une courte hésitation lui permit de replacer en mémoire chaque fait et commentaire dans un ordre plus ou moins cohérent. Même si tout cela prenait l’allure d’une grossière aberration, il se lança :

Laura aurait rencontré un homme appelé Dramenker. Joseph Dramenker.

— En fait, intervint Édouard, elle l’aura connu sous le nom de Joseph Amond.

— Ce nom ne me dit rien, glissa tout bas Marie-Reine à Jacques, elle ne l’a jamais prononcé devant moi.

— Peu importe, continua Maximilien. Alors..., ils sont tombés éperdument amoureux l’un de l’autre et pour que cet amour dure éternellement, elle a dû le suivre dans un autre monde... une autre réalité... un autre univers... et pour y aller, elle a dû mourir et comme preuve de son amour, il fallait qu’elle accepte de se donner la mort elle-même. Et tout cela, vous l’auriez découvert en déchiffrant une légende vieille de trois cents ans. C’est ça ?

— À peu de choses près, mais vous vous doutez bien que l’histoire est beaucoup plus complexe...

Édouard voulut poursuivre, mais Jacques, qui en avait assez entendu, bondit en lançant vers Édouard un regard furibond.

— Mais vous déraillez ma parole ! Laura s’est suicidée ! ELLE EST MORTE. Combien de fois va-t-il falloir vous le dire ? Le coroner a été formel : elle s’est empoisonnée ! Les somnifères, ça ne veut rien dire pour vous ?

Maximilien se désolait de voir son père dans un tel état ; il souffrait tant, c’était évident.

— Il faut que vous sachiez, reprit Édouard toujours aussi calme, que ceux qui ont mené l’enquête travaillaient pour nous...

Cet aveu mit le feu aux poudres et Jacques explosa :

— Comment ?, s’emporta Jacques avec la colère dans les yeux, ON NOUS A ENVOYÉ DES CHASSEURS DE FANTÔMES ?

— Nous procédons toujours ainsi dès que la mort est reliée au phénomène Dramenker.

— Ma fille, lâcha Jacques entre les dents serrées, n’a pas suivi Casanova au pays d’Éden. Ma fille est MORTE.

— Papa..., supplia Maximilien. Mais Jacques n’entendait que lui :

— Ma fille souffrait, elle a mis fin à ses souffrances et rien ne me la ramènera...

— Papa...

— Ma fille... Laura était malheureuse et... je ne m’en suis pas aperçu... Laura...

— PAPA !

— QUOI ?, cria-t-il impatient.

Maximilien le regarda interdit, décelant chez son père une tristesse poignante, un désespoir criant, et il en fut ému. Il soutint son regard dévasté et pâle, mais empreint d’une telle dignité !

— On n’essaie pas de te convaincre, lui dit-il tout bas, mais seulement de respecter ceux et celles qui veulent bien y croire...

Jacques, cet homme grand et fier, n’avait jamais été aussi ébranlé. Regardant son fils fixement, il inspira.

— Et toi, y crois-tu ? demanda-t-il gravement.

Maximilien retint son souffle, le regard empli de larmes. Marie-Reine avait devant elle ses deux hommes méconnaissables, meurtris, l’âme à vif. Son mari ne s’était jamais abandonné à de telles foudres. Quant à Max, sembler à ce point amer et honteux n’était pas dans sa nature. Honteux, oui, il l’était. Honteux d’envisager que ce conte à dormir debout fût vrai. Et malgré le fait que son père tenait à s’assurer de son support, malgré son besoin désespéré de savoir son fils à ses côtés, Maximilien ne put lui mentir.

— Oui, j’y crois.

NE PAS OUBLIER

Une semaine avant les fêtes de Noël, Maximilien accepta de rencontrer à nouveau Édouard Brasco. Ce dernier lui avait donné rendez-vous dans un café de Paris, par un après-midi froid et pluvieux.

— Vous avez déjeuné ? lui demanda Édouard, peut-être prendrez-vous un café...?

— Volontiers, répondit Maximilien en ôtant son imperméable. Il s’assit et demanda : Vous repartez au Canada, si j’ai bien compris...

— Ce soir, oui. Je travaille au siège social de La Société, à Montréal.

— J’y retourne également, dès le Nouvel An passé. Il est grand temps que je retourne m’occuper de mon restaurant !

— Votre restaurant oui... Le Dorso...

— Vous y êtes déjà venu ?

— Malheureusement, non. Mais puisque je pourrai, désormais, me vanter de connaître intimement le propriétaire, je ne manquerai pas d’y faire un saut ! Montréal est la ville des restaurants ! Malheureusement, mon train de vie ne me donne pas la liberté de faire du tourisme... les mondanités n’ont pas de place dans mon quotidien...

Édouard le laissa s’installer, tout en l’étudiant mine de rien. Maximilien devait faire environ un mètre quatre-vingt, les épaules carrées, il était élancé sans être chétif ; un joli garçon ayant de la prestance et du charisme, éduqué selon les règles de l’art européennes. La civilité faisait partie intégrante de son attitude, on remarquait son aisance en société. Il arborait une coupe de cheveux moderne qui lui seyait bien, quoique ce ne fut pas du goût d’Édouard : court, mais échevelé, avec quelques mèches claires et des favoris légèrement prononcés.

— Alors ? Pourquoi suis-je ici ? demanda Maximilien.

— Je voulais avoir votre avis.

— À propos de quoi ?

— À propos de ce que vous savez.

Maximilien sourit avec réserve. Ils donnèrent leur commande au garçon et Édouard attendit une réponse.

— Je n’ai pas d’avis sur la question, trancha Maximilien. Alors, Édouard Brasco s’accouda :

— Je vais vous dire, moi, ce que je crois : vous avez été témoin de quelque chose de troublant et vous n’osez en parler à personne puisque vous n’êtes pas certain de vraiment croire à ce que vous avez vu.

— Monsieur Brasco, rétorqua sèchement Maximilien, j’ai découvert ma sœur alors qu’elle venait de s’enlever la vie : n’est-ce pas assez troublant ?

— Certes. Mais vous et moi savons que votre sœur est partie dans des circonstances extraordinaires et que, au risque d’emprunter des mots mal choisis, vous mourez d’envie de connaître le fin mot de l’histoire.

— Ça, voyez-vous, j’en doute, chuchota Maximilien.

— Le fait que votre sœur soit toujours en vie, autre part, ne vous intéresse donc pas ?

— Elle ne fait plus partie de ma vie. Elle a décidé de partir, alors je n’irai certainement pas la relancer à l’autre bout de la galaxie !

Le garçon servait les cafés et en entendant cette dernière phrase il leur jeta un regard curieux. Édouard le laissa s’éloigner puis:

— Maximilien, Laura s’est sacrifiée. Qui vous dit qu’elle ne regrette pas son geste ? Qu’elle n’est pas prisonnière de sa décision et qu’elle attend le jour où quelqu’un, en l’occurrence vous-même, irez à son secours ?

Maximilien le regarda, imperturbable.

— Vous devriez écrire un bouquin ! Vous feriez fortune...

Se reculant sur sa chaise, Édouard souffla :

— Il est dommage que vous ne prêtiez aucune importance à ces événements...

— Mais qu’en savez-vous enfin ?, demanda Maximilien frustré.

Édouard laissa passer un long moment de silence et s’accouda à nouveau pour lui confier à voix basse :

— Ce matin-là, n’étiez-vous pas dans la chambre de votre sœur lorsque celle-ci venait de rendre l’âme ? N’était-elle pas en train de se vider de son sang ? Ce même sang ne s’élevait-il pas jusqu’au plafond dans un nuage surnaturel ?

Maximilien le fixa. Comment savait-il ?

— Votre mémoire ne doit pas oublier, insista Édouard, vous ne devez jamais oublier ce que vous avez vu. Sinon vous aurez l’impression, jusqu’au dernier jour de votre vie, que quelque chose vous a échappé. Vous vous êtes terré dans un hôtel depuis ce jour maudit, vous avez essayé de faire le vide et d’accepter la mort de Laura. Mais vous ne pouvez l’accepter. Et vous savez pourquoi ? Parce que cette mort n’est pas acceptable. Tout simplement.

Il fit une pause et poursuivit :

— Vous vous doutez bien que devant vos parents je n’ai pas insisté. Il vous reste encore bien des choses à découvrir à propos de cette Légende. Sa raison d’être, ses objectifs, ses personnages... Nous avons tous un rôle à y jouer, car cette histoire est vraie et vous le savez fort bien.

Édouard sapa une gorgée de café brûlant et, puisqu’il lisait toujours la perplexité sur le visage du jeune homme, il se résigna : d’une enveloppe, il sortit quelques clichés et Maximilien éprouva un certain malaise en regardant ces victimes photographiées. Toutes des femmes, le teint pâle, mortes, supposait-on, pour rejoindre un homme parfait dans un monde parfait...

— Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ? demanda Édouard.

Maximilien soupira puis, à contrecœur, il examina les visages une seconde fois. Soudain un détail attira son attention ; un détail turquoise et brillant à l’oreille gauche. Un minuscule coquillage. Identique à celui de Laura, se souvenait-il. Mais pas aussi coloré, celui de Laura était davantage blanc crème avec des reflets turquoise. La première victime photographiée était une jolie rousse, le visage éclaboussé par de mignonnes taches de son, le nez coquin, les paupières maquillées, closes. Son coquillage que l’on distinguait très bien à travers une mèche rousse était plus gros et plus vert que celui de Laura. La deuxième photo représentait le gros plan d’un profil : cheveux foncés derrière l’oreille dégagée, peau blanche sur laquelle on apercevait un fin duvet à la naissance de la joue et un œil ouvert que l’on devinait sans étincelle de vie. Et le coquillage, plus long que large, était rosé. Maximilien s’était rapproché et décela, tout autour du coquillage, de fines rayures, telles des veines, vertes et roses, partir de l’objet pour s’effacer quelques millimètres plus loin dans la chair. Les quatre autres clichés étaient de moins gros plans. On voyait bien sûr le coquillage, mais, si on n’y prêtait pas attention, on croyait à une scintillante boucle d’oreille. Rien de plus. Maximilien s’adossa.

— C’est un genre de talisman, expliqua Édouard gravement. Le coquillage a une signification très spéciale, car l’histoire de Dramenker est contenue dans un coquillage. En fait, ce n’est pas une histoire, mais bien une Légende Vivante qui a pour nom Sa Phol Sïa. Certains pensent même que Joseph Dramenker a pris naissance dans ledit coquillage, un peu comme la Vénus de Botticelli ! Ce n’est pas l’avis d’une majorité toutefois.

Bien qu’il mourait d’envie de poser des questions, Maximilien se concentrait pour ne pas sombrer dans l’absurdité que tout cela lui suggérait. Le jeune sceptique le dévisagea, mais Édouard poursuivit, en désignant du menton les photographies :

— Les autopsies démontrent que les tissus du pavillon de l’oreille externe sont tissés autour du talisman. Comme si cet objet se trouvait depuis toujours dans le lobe, près de la glande parotide, et qu’il se décide à « pousser » une fois la victime décédée. L’épiderme semble se cicatriser autour en quelques minutes.

— Est-ce véritablement de la nacre ? Du calcaire ?, s’intéressa légèrement Maximilien qui s’efforçait de ne pas démontrer une trop grande curiosité.

— Encore aujourd’hui, la pierre nous est toujours inconnue. Comme vous pouvez le voir, la taille, la couleur et le « modèle » varient...

Maximilien lui redonna les photographies et Édouard proposa, tout en les rangeant dans leur enveloppe :

— J’aimerais que vous veniez avec moi à Montréal...

— Je retourne déjà à Montréal, précisa Maximilien.

— Je veux que vous y veniez avec moi.

Leurs regards s’aimantèrent un long moment.

— Pour y faire quoi ?, demanda-t-il sur un ton détaché, avec un soupçon d’exaspération.

— Nous avons besoin de collaborateurs. La Société emploie cinq mille personnes réparties sur trois continents...

— Vous m’offrez du travail si je comprends bien...

— C’est exact.

— J’ai déjà un travail...

— Le Dorso survivra à votre absence. Nous partons à vingt heures.

Il se leva, passa son veston de cuir et posa sur Maximilien un regard insistant :

— Soyez-y, Maximilien.

VERS MONTRÉAL

20:03 h. De l’aéroport Charles-de-Gaulle décolla un avion nolisé qui arborait le logo de La Société : le nom de la compagnie en caractères bleus et, superposés, deux cercles enlacés représentant, de façon stylisée, à gauche un coquillage et à droite, un globe terrestre. Simple et discret. Environ une heure après le décollage, Édouard vint trouver Maximilien:.

— Vous avez sans doute compris que rentrer à Montréal en notre compagnie signifiait un nouveau départ pour vous.

— Je l’ai compris.

— Je suis tout de même disposé à vous laisser le temps nécessaire pour que vous régliez vos affaires, une fois à Montréal.

— Il sera difficile de ne plus jamais croiser les centaines de personnes qui me connaissent dans cette ville ! J’avais une vie assez mondaine.

— Il n’est pas question pour vous de disparaître. Seulement vous devez être libre de toute obligation et rompre vos liens avec votre vie active. Personne ne doit attendre quelque chose de vous : pas un sou, une promesse, une rencontre prévue ou quelque dette que ce soit. En parlant de ça, l’une de nos institutions financières mettra à votre disposition les fonds nécessaires pour vous dégager de votre restaurant avec une parfaite confidentialité.

Cela surprit Maximilien. Monsieur Brasco allait au-devant des soucis, car lui-même n’avait pas encore songé au Dorso. Ainsi, il ne pourrait même plus être propriétaire de son rêve ? Un rêve qu’il avait préparé et réalisé de longue haleine ? En une journée, il devait tout balayer et faire comme si de rien n’était. Faire comme s’il n’avait jamais voulu être restaurateur, homme d’affaires, amoureux d’une étudiante en droit… La seule réalité qui ne pouvait, qui ne devait pas s’effacer, c’était le suicide de Laura. Quel dommage !

— Il viendra un temps où vous comprendrez qu’attirer l’attention, être recherché ou espéré pourra mettre des vies en danger, à commencer par la vôtre.

Maximilien baissa les yeux et hocha la tête, lentement. Il pouvait comprendre, quoiqu’une impression d’exagération vint encore faire titiller son sourcil.

— Bien. Alors, la première étape est de mémoriser ces notes, ce sont vos codes d’accès à divers programmes…

Il lui tendit un papier que Maximilien relut une dizaine de fois afin de s’en imprégner.

Après de longues explications, que Maximilien assimila avec grand intérêt, Édouard s’en retourna à son siège pour y demeurer jusqu’à l’atterrissage à l’Aéroport de Mirabel. Maximilien, quant à lui, parcourut un document qu’Édouard lui avait donné, déplia l’ordinateur portatif installé devant lui pour se promener de fichier en fichier, de document photo en rapport d’enquête. L’équipement informatique dernier cri démontrait que La Société avait d’énormes moyens. À l’interne, on semblait privilégier l’outil de travail relativement nouveau appelé Internet. D’autres éléments technologiques à la fine pointe servaient les divers enjeux : espionnage, sécurité, recherches et développement... Impressionnant. Jamais il n’aurait soupçonné une telle organisation : plus de 7000 personnes à travers le monde, y compris sa propre mère, étaient convaincues de l’existence de Dramenker. S’il ajoutait cet argument à son expérience personnelle, il n’y avait vraiment plus de quoi douter. Joseph Amond Dramenker vivait, forcément.

Dans son hublot, comme un spectre jumeau qui le regardait du dehors, son reflet jaunâtre lui renvoyait sa désolation et sa fatigue. Il pensa à Rosalie et faillit éprouver des regrets de ne pas l’avoir épousée. De ne pas l’avoir impliquée. Curieusement, Édouard n’avait posé aucune question, ni même aucune condition concernant Rosalie. Il allait y réfléchir longuement, mais il se ressaisit, refusant de s’apitoyer sur son sort. Un jour, ils se retrouveraient, Maximilien n’en doutait pas un seul instant

LES TROIS LOIS DE LA CRÉATION

L’appareil avalait des kilomètres de nuages, dans une nuit sans lune, planant très haut au-dessus d’un océan aussi vaste qu’invisible. Maximilien furetait, lisait deux fois plutôt qu’une... Sa stupéfaction équivalait à sa fascination. Incroyable ! Maximilien avait peine à croire que tout cela fut vrai. Une fable, mais documentée avec une telle rigueur scientifique !

Il s’était d’abord intéressé aux rapports d’enquête visant à élucider les meurtres et autres crimes reliés, présumait-on, à Dramenker. Pas seulement ceux de femmes découvertes sans vie dans un lit couvert de pétales de roses ou dans tout autre endroit romantique et riche de symbolique amoureuse, mais aussi des meurtres de soldats, de policiers, d’agents, travaillant ou non pour La Société. Plusieurs rumeurs couraient à propos des mystérieux agresseurs meurtriers que l’on disait à la solde de Dramenker. On les appelait des « Thanars » et décrivait leur rassemblement en ces termes : « hordes », « armées », « troupes », ce qui laissait croire en un nombre important d’individus. Mais de ce maître, ce Joseph Amond Dramenker, on n’en parlait que très peu et quand on le faisait, on s’en référait à des rumeurs, des ombres et des impressions. Des « si » et des « mais » à profusion. Même le nom avait une origine incertaine. Maximilien lut que l’on avait connu le personnage sous les noms de « Joseph » et de « Mashlï ». Mashlï, expliquait-on, signifiait « deuxième maître ». Puis, vers les années 1970, le nom de « Dramenker » se mit à circuler. Quelle en était la source ? Personne ne savait. On y associa le mot « Hlas Draim IEnkaro » qui figurait à l’occasion dans les parchemins, pourtant sans ne jamais les entendre dans le coquillage. Quoi qu’il en soit, « Dramenker » devint la norme.

Maximilien se rendit très vite à l’évidence : personne, à La Société, ne pouvait prouver, ne pouvait témoigner de l’existence de Dramenker. Croyances et suppositions cimentaient les esprits. Et la question demeurait entière : Dramenker était-il humain ? Était-il un psychopathe riche et excentrique qui se plaisait à broder sa propre légende, ou était-il cet être fascinant qui allait et venait entre ici et ailleurs ? Ici et... cet autre univers...?

Teir. Maximilien avait hésité à lire ces documents qui traitaient du sujet de cet autre monde, préférant apprendre les règles de La Société. Cela lui avait semblé plus concret et moins farfelu. Mais après deux heures de cadavres, de jargon médical, de photos d’autopsie et de thèses philosophiques, la curiosité l’amena à lire un texte rédigé par une certaine Chantal Florenne, experte en traduction du draimien. Le draimien ! Maximilien, malgré lui, sourit et hocha la tête.

— Ils ont même formé des gens pour apprendre ça !, chuchota-t-il. Il pensa alors à sa cousine qui, complètement accro aux œuvres de Tolkien, s’étaient mise à apprendre l’elfique ! Un langage pourtant imaginaire, mais qu’elle pouvait parler et même écrire. Encore une fois, il secoua la tête, en soupirant.

Il commença sa lecture, d’abord amusé, puis gagné par un intérêt croissant et fébrile:

« Premier résumé de Sa Phol Sïa sous la direction de Chantal Florenne, 1991

Pour comprendre ce qu’est Teir, (...) il faut oublier toute notion d’astronomie. Il n’y a pas de corps célestes (astres, planètes) au sens où nous l’entendons, répondant à des logiques gravitationnelles. L’univers de Teir est bilatéral: il y a les Sols, il y a les Cieux, chacun en parallèle infini et divisé en territoires ou habitent créatures de toutes sortes.

On raconte, de manière imagée, que La Déshià1 s’est hissée dans notre monde par le Fil du Temps, a choisi un homme, Joseph Amond, et l’a ramené avec elle sur Teir. La fusion de leurs corps, ainsi que le contact de cet humain avec Teir, provoquèrent une explosion si terrible qu’ils firent éclater un trou noir, soudain matérialisé sous forme de verre étamé. De ce violent fracas se forma l’Isba, qui veut dire étoile, et qui maintient sur Teir l’équilibre des forces, du temps et de l’espace. L’Isba peut correspondre à notre rose des vents et détermine, entre autres, les points cardinaux qui sont au nombre de neuf: quatre pour les Sols, quatre pour les Cieux, plus un point central appelé Olfré, qui signifie cœur. Ces points éparpillés sont des fragments d’étain poli, certains minuscules comme un dé à coudre, d’autres gigantesques comme un gratte-ciel de vingt étages.

Mais peu importe la grosseur du débris, ils renferment tous une force extraordinaire qui engendrent de grands pouvoirs. En plus de «tendre le monde», de soutenir les différentes forces de la nature, de laisser s’échapper une énergie de chaleur, de lumière et de gravitation, ces débris préservent, dit-on, des connaissances infinies. Certains êtres les craignent, d’autres s’en fascinent. Ces derniers, réunis en clan, s’établirent jadis en des lieux très reculés de Teir et se mirent à la recherche des précieux débris, regroupés parfois en un simple hameau, ou en un village animé, ou en une cité prospère et organisée.

Mais poursuivons l’histoire telle que La Société la comprend aujourd’hui:

La Déshiä, croit-on, savait déjà qu’elle allait disparaître très prochainement. Sentant son temps venu, elle désirait léguer à un être de confiance sa puissance. Chercha-t-elle en d’autres univers un être digne? Le mystère persiste. Quoi qu’il en soit, elle vint jeter son dévolu chez nous, dans notre univers, sur un jeune médecin anglais, dans un 16ème siècle agité par les courses au Nouveau-Monde, l’évolution industrielle et culturelle. Pour faire son approche, elle s’appropria le corps d’une jeune fille et attira par ses charmes le médecin qu’elle espérait conquérir. La raison de son choix, encore là, est inconnue. Pourquoi Joseph Amond? Pourquoi un Anglais? Pourquoi à cette époque? Ces questions demeurent le fondement du mystère.

Une fois Joseph Amond conquis, La Déshià lui annonça qu’au terme de quatre Ères la Terre mourrait mais que lui, s’il la suivait avec confiance et bravoure, survivrait. Elle le séduit et lui offrit un univers vierge et grandiose afin qu’il mette à profit, le jour venu, la puissance qu’elle lui léguerait alors. Elle en fit son héritier élu, son deuxième Maître.

Afin de créer ce qui allait peupler et meubler cet univers nouveau qui reçut le nom de Teir (...), les deux Maîtres revinrent choisir un troisième Maître – Joseph Amond choisit une femme - qu’ils amenèrent avec eux et couronnèrent Impératrice. Dans une ville appelée Ardes que La Déshiä fit construire en l’honneur de la souveraine, tous trois se rassemblèrent afin de composer ensemble l’Histoire de Teir, c’est à dire la Légende Vivante qui relate ce qui est, ce qui sera et ce qui doit être. Cette Légende Vivante reçut le nom de Sa Phol Sïa.

Fin de la traduction dite intégrale. Début de l’interprétation réalisée à partir des recherches datées du 11 juin 1990 au 4 août 1991.

Toutefois, dans sa grande sagesse, La Déshià fit au préalable trois lois qui en aucun cas, jamais, ne pourraient être brimées ou changées, même -et surtout- par un Maître. Elle décida de ces lois afin de préserver Teir et les autres univers de l’infiniment petit de la destruction; elle allait céder sa puissance à un héritier, le deuxième Maître, et également de grands pouvoirs à l’Impératrice, le troisième Maître. Bien qu’elle les choisit et les aimât, La Déshià redoutait pourtant que l’Humanité qui avait façonné ses Maîtres ne les pousse à commettre l’irréparable.

Donc, Dramenker, qui accepta l’honneur que lui faisait La Déshià, a ainsi le temps de quatre Ères afin de mériter son héritage. C’est la première loi, «La Loi des quatre Ères».

La deuxième loi est «La Loi du Temps». Cela concerne le Fil du Temps sur lequel «s’emboîtent» les univers. Le tronçon qui passe sur Teir et qui le relit à l’univers de la Terre doit être enterré et oublié pour la survie de tous. La Terre s’éteindra dans quelques deux milliards d’années et si Teir veut échapper à cette fin irrémédiable, le Fil devra être sectionné au moment venu. Teir doit donc survivre à la Terre éternellement. L’agonie de notre planète, puis de notre Système, doit avoir lieu, selon les calculs de La Déshiä, au terme de la quatrième Ère, accompagnant ainsi sa passation de pouvoir. Afin «d’oublier» le Fil du Temps, qui jamais ne devrait être déterré et utilisé, on en cacha un bout dans le Royaume du Néant, l’un des quatre royaumes de Teir,et dissimula dans un coquillage celui qui passait sur Terre. Il sera expliqué, plus tard, que le temps dans sa nouvelle forme fut une invention de l’Impératrice qui créa les premiers balbutiements de la nature sur Teir.

La troisième Loi qu’imposa le Maître du Destin est «La Loi des Écritures». Pour que Teir survive à un éventuel chaos et soit préservé dans l’immortalité, il doit y avoir une Légende Vivante pour prévoir l’avenir. Cette légende, pour qu’elle soit engendrée, doit être rédigée par les trois Maîtres et se terminer avec les trois signatures. Pour qu’elle naisse, elle doit être portée au peuple Holos 2, sur le mont Pariò. Pour qu’elle vive, elle doit à perpétuité passer de main en main chez les Holos, sans ne jamais cesser son mouvement.

Dramenker - qui sur Teir ne porte pas ce nom mais plutôt celui de Mashlï 3 - ainsi que l’Impératrice acceptèrent ces trois lois et dès lors il s’écoula un premier siècle de grande sérénité, d’innocence et d’oisiveté que l’on nomme d’ores et déjà le Siècle Parfait.»

Ouf!

Maximilien, avec agacement, ferma tout l’attirail: livres, ordinateur et calepins. Irrité, il était résolu à trouver Édouard Brasco, là, sur-le-champ, pour lui annoncer qu’il renonçait. La blague avait assez duré. Impératrices, maîtres, légendes, fils du temps, et puis quoi encore! Fini! Quelle stupide conte pour enfant! Mais au moment précis où il se leva, une voix puissante résonna dans sa tête, et aussitôt se mit à bourdonner. Subitement, il sentit qu’on venait d’entrer en lui. Il grimaça, crispa ses mains sur le dossier d’un siège, ferma les paupières un instant. Tout était blanc dans ses pensées... Était-ce possible? Puis il entendit à l’infini, dans un écho confus:

«Maximilien Matissonne Maximilien Matissonne Maximilien Matissonne»

Une voix étrangère et familière tout à la fois. Familière car déjà entendue. Étrangère car elle ne lui appartenait pas. Ni à lui, ni à aucune personne connue de sa mémoire. Cette violation succincte de son esprit laissa une empreinte de curiosité beaucoup plus prononcée. La voix se tut, puis se retira. Maximilien rouvrit les yeux et secoua légèrement la tête. Il poursuivit son idée en allant trouver monsieur Brasco. Allait-il lui dire qu’il renonçait? Qu’il reculait? Qu’il ne désirait pas retrouver Laura?

NAISSANCE, VIE ET SOUFFRANCE

Épisode s’étant passé à l’insu de l’Humanité

1.

NAISSANCE

La véritable histoire de l’Impératrice, troisième Maître de Teir, commença par un dernier souffle. Son cœur cessa de battre. Son âme s’éleva au-dessus de son corps, flottant, légère et souple. Une plume, un voile. Elle resta ainsi quelques instants, libérée de cette enveloppe charnelle, grisée par cette sensation ultime de bien-être et de volupté, tel un ange qui émerge de l’humanité. Mais cela ne devait pas durer. Car déjà elle fut aspirée par ce corps, retombant brusquement, retraversant cette peau morte et froide, se sentant diminuer et suffoquer. Elle filait à vive allure, dans une chute vertigineuse, plongeant dans l’obscurité la plus troublante. La seule preuve de vie: la conscience de ce périple terrifiant au plus profond d’elle-même. Elle avait mal. Elle avait l’impression de vouloir s’agripper aux parois de son corps afin de ralentir cette chute interminable. Elle arracha un bout de sa mémoire, égratigna son cœur sans toutefois dévier de sa sombre trajectoire. Elle aurait voulut crier. Elle avait si mal. La souffrance fut soudainement renforcée par les doutes affreux; sa mort aurait-elle été vaine? La douleur de ses parents, les yeux rivés au couvercle de sa tombe, aiguisa la poignante incertitude. Leurs visages grimaçants et les mains jointes en prière étaient un cri d’amour qu’elle entendait à l’infini. Et le prêtre d’incanter les Esprits Saints. Et le prêtre de prier le Seigneur.

Concéde nos, famulos tuos, quaesumus,

Domine Deus,

Perpétua mentis et corporis sanitate gaudére

Et gloriosa beatae Mariae...

Mais vers quels abysses était-elle entraînée? Son chemin était-il celui tant espéré? Mais où étaient-elles, ces lumières éternelles qui illuminaient ses rêves?

Puis, plus rien. Elle devait trouver réponses dans l’obscurité, le néant et le non-être, hermétiquement silencieux. L’insondable. Soudain, au-dessus de sa tête, un rayon de lumière blanche éblouissant l’encercla. Puis, ses yeux s’habituant à ces clairs-obscurs, elle crut distinguer au loin une silhouette. Une jeune femme la regardait d’un air ébahi et répondait en imitant son geste de la main. Elles se rapprochèrent, jusqu’à ce que l’une en face de l’autre elles s’aperçoivent qu’elles ne formaient qu’une seule et même personne. Elle avait cru un instant en une présence, mais ce réconfort était un leurre. D’abord déçue, elle se résigna, bien que troublée, à contempler dans ce miroir son corps nu qui sous l’effet de la lumière semblait incandescent. Sur son front apparut alors une splendide tiare scintillante et une tunique grenat vint couvrir sa ronde et voluptueuse nudité. Un frisson lui parcourut l’échine, la soie était fraîche et la sensation agréable. Elle se contempla un moment... puis elle sursauta! Il était là, lui, celui-là même qu’elle avait choisi de suivre au-delà du trépas. Lui, Joseph, l’amour de sa vie, son cœur débordait de tant d’amour qu’elle fondit en larmes. L’ambiguïté était à son comble, elle venait de vivre des moments aussi exaltants que pénibles. Mais seule la présence de Joseph était parvenue à lui inspirer une sérénité inespérée.

Lui, parut ému et comblé: elle était enfin à ses côtés. Il l’accueillait, dans un univers qui allait lui appartenir, cette femme qu’il vénérait et qu’il venait de couronner Impératrice. Ensemble, ils allaient régner sur Teir. Jamais de vilenies ne parviendraient à s’immiscer dans leur vie et ce royaume allait se bâtir sur des bases de respect mutuel et d’amour absolu. Il ne pouvait en être autrement. Ils échangèrent un long baiser et Teir devint monde de lumière.

Et gloriosa beatae Mariae semper Virginis

Intercessione, a praesenti liberati tristitia,

Et aetérna pérfrui laetitia.

Per Dominum nostrum Jesum Christum

2.

VIE

Encore aujourd’hui le superbe miroir appelé Olfré n’a pas livré tous ses secrets. Il les égrènera, ces secrets, au gré des siècles, et plus encore au gré des humeurs de la reine. Ce n’était pas qu’une simple glace, l’Impératrice le comprit dès qu’elle passa ses premiers moments à se contempler. Très vite, son image se fondait dans celles de paysages; son visage se mêlait à une foule animée ou révoltée; ses costumes et sa couronne allaient jusqu’à se perdre dans un décor à la fois si proche, mais si inaccessible... Les premières fois, le réflexe de jeter un œil par-dessus son épaule lui permit de constater que le décor simple, lumineux et sans attrait ne trouvait pas d’écho dans le miroir. Derrière elle : étendue immaculée, incandescence, infini... Devant : chevaux, chemins de terres serpentant entre des maisons très étroites, collines et bêtes, domaines édifiés en pierre, gens de tout acabit, musique... ciel bleu et herbe verte, accents et langages... des gestes... de l’eau, du sang et des flammes...

L’Olfré la mit aux premières loges de la vie, au-delà de la glace. Une vie qui apparut à la reine aussi étrangère que familière. On raconte que, après leur baiser qui illumina le monde, Joseph se retira et l’Impératrice resta debout un temps indiciblement long devant l’Olfré. Elle prit alors conscience du chemin parcouru, mais sans le poids de son réel sacrifice. Au fur et à mesure, elle se souvenait de son passage sur Terre, exceptés douleurs, souffrances et doutes. Il ne lui restait plus que la satisfaction d’être arrivée à destination. Cette fenêtre, ce miroir, lui renvoyait des images marquantes, à la fois si proches mais si lointaines. Une fenêtre qui ne s’ouvre pas, une vitre à toute épreuve qu’elle ne pourrait jamais fracasser et traverser, puisque Teir restait le seul monde qui lui était dorénavant accessible.

Prisonnière consentante de son nouveau monde, elle assista sereinement aux funérailles de sa mère, le 6 mai 1685, puis à celles de son père le 23 janvier 1689; elle regarda l’incendie ravager une partie du manoir familial, Victory Gold Valley; l’Europe, en effervescence, se lança à la conquête de royaumes lointains au nom des rois, des épices et de l’or; puis, les années se succédèrent... L’empereur Napoléon avait été assassiné; les États-Unis étaient nés; la reine Victoria avait régné et les Beatles avaient révolutionné l’occident musical... Ainsi, cent jours de réflexion lui permirent d’assimiler ces nouveaux concepts et, ensuite, elle fut prête à entreprendre la création de Teir. Joseph présenta alors la reine au Premier Maître, appelée La Déshià, cette créature suprême qui possédait l’univers. Ensuite, ensemble, ils composèrent Sa Phol Siä, la Légende qui allait assurer à Teir son immortalité. Lorsque les dernières paroles furent retranscrites, l’Impératrice put commencer à orchestrer la nativité universelle.

Les premières semences furent épandues au pied de l’Olfré, et l’éveil de Teir se réfléchit dans sa gigantesque glace : planchers de marbres, de bois et de verres, murs majestueux, coupoles, voûtes et verrières... le superbe Palais d’Adrionne s’était élevé. Joseph, alors qu’il visitait les lieux pour la première fois, félicita la reine. Le paroxysme de l’élégance architecturale le ravit et il jouissait déjà à la perspective de voir Teir tout entier aussi sublime.

— Votre demeure est somptueuse, dit-il, alors qu’ils quittaient la volière. Encore vide de mouvements, de cris et de chants, l’espace destiné aux espèces volatiles s’élevaient en forme sphérique jusqu’à dépasser la tour principale du palais. On y accédait par la cour intérieure d’Aurée, dont le carrelage de granit séparait deux rangées de colonnes rouges entourées de simon, la toute première espèce végétale à avoir été créée par la reine. Elle s’était inspirée du lierre pour en faire une plante grimpante ne demandant, toutefois, que peu de lumière et d’eau, et dont les bourgeons dorés se dépliaient en de jolies feuilles bourgognes. L’effet sur les colonnes rouges, à la rugosité poreuse, était saisissant. C’est dans ce décor neuf que l’Impératrice dit à Joseph:

— Vous ne regretterez pas de m’avoir confié la création de votre monde.

— Mais il est également vôtre, corrigea-t-il.

La reine sourit, presque intimidée par cet égard. Elle passa à autre chose:

— J’ai pensé hisser ce palais entre les cieux et les sols, qu’en pensez-vous? Nous pourrions ainsi avoir vue sur tous les royaumes, terrestres comme célestes. Et sous nos pieds il y aurait un domaine magnifique réservé aux plus belles bêtes. J’ai idée de dresser une espèce très spéciale de chevaux...

— C’est une idée excellente. Je suis séduit. Mais... pourrais-je avoir l’honneur de m’acquitter de ce détail pour vous?

— Vous ne cessez de m’honorer.

— Je n’en ferai jamais assez pour vous être agréable. Vous désirez hisser ce royaume vers les cieux : je trouve cela charmant. Je ferai en sorte moi-même que ce palais trouve sa place tout près du ciel que vous ferez sans aucun doute magnifique, afin qu’il devienne votre jardin. Il n’en faut pas moins à une souveraine.

— Mais, cela n’est pas la tâche du Maître que vous êtes!

Il baisa la main de son aimée et ils se retrouvèrent en dehors des murs du palais, là où l’immensité éclatante, hermétique et vierge régnait encore. Là où il ne semblait y avoir aucune vie, aucun air, aucun souffle. L’Impératrice, tant excitée que curieuse, tardait à voir Joseph à l’œuvre. Allait-elle assister à une élévation silencieuse et magique d’Adrionne? Le palais se soulèverait-il avec fracas et poussière? Quelle sorte de magie courait dans les veines du deuxième Maître de Teir? La réponse fut si inattendue que la reine fut prise d’émotion. Cela ne dura qu’un court moment. Un seul bruit, bref, mais assourdissant, résonnant de partout. La reine, ébahie, pleura. Non seulement Joseph lui démontrait sa volonté de lui faire plaisir en accomplissant lui-même la tâche, lui qui n’était obligé par aucun travail, mais il le fit avec un tel éclat que c’en fut renversant. Joseph n’avait pas fait en sorte que ce soit le palais qui s’élève vers le vide sidéral, ce qui aurait été beaucoup plus simple puisqu’il s’agissait, somme toute, d’un minuscule élément face à la grandeur de l’univers. Non, au contraire, il ordonna à l’univers de se tendre. Bras ouverts, il fit en sorte que les Cieux et les Sols se reculent, se distancent l’un de l’autre, afin que le palais d’Adrionne se retrouve au milieu.

Après ce jour où son palais trouva sa place au firmament, la reine créa un univers entier à l’image de ses rêves et de ses souvenirs. Elle s’adonna donc, avec euphorie, à donner la vie, de la moindre molécule jusqu’aux parfums des fleurs, de la saveur d’un fruit jusqu’à la couleur du ciel. Joseph lui avait bien tracé certaines frontières ici et là tout en la gratifiant de quelques conseils, mais dans l’ensemble il abandonna l’expérience de la création à son aimée. Lorsque les bases de la création furent en place, lorsque l’ordre des choses et l’évolution des espèces commencèrent à faire de Teir un univers vivant, Joseph confia à son Impératrice, en accord avec le premier Maître, le plus grand rôle qui soit: accueillir et protéger celles qui deviendraient Adanaïdes.

— Qui sont-elles? demanda l’Impératrice.

— Des femmes qui ont suivi le même chemin que vous mais qui, pour des raisons évidentes, ne seront jamais investies par les connaissances suprêmes.

— Que devrai-je en faire?

— Les aimer, les protéger et leur inculquer les valeurs auxquelles nous tenons, c’est-à-dire l’amour des Maîtres et le partage de votre Royaume. Vous avez comme mission ultime de les former afin qu’elles soient dignes d’un bonheur éternel. Dignes des trois Maîtres. Les Adanaïdes seront un peuple chéri, le plus grand de tous, privilégié par notre affection. Aucun autre être sur Teir ne les surpassera.

— Votre projet est grand et j’accepte avec joie.

Il s’approcha de son si beau visage et chuchota, avant de l’embrasser :

— Chaque Adanaïde sera une partie de vous, un reflet de votre âme, un éclat de votre regard. Chaque fois que je serai en compagnie de l’une d’elles, j’aurai l’impression d’être près de vous. Chacune me mènera à vous, vous êtes le centre de mon existence et de ma vie et ensemble, nous ne ferons qu’un avec cet univers.

Et dès ce moment, les Adanaïdes foulèrent une à une le sol de Teir, lors de cérémonies grandioses dont elles étaient l’objet d’adoration. Après cela, elles héritaient d’un domaine, quelque part dans le Royaume qui, dorénavant, portait leur nom. La vie, pour elle, commençait. Les arts en firent des virtuoses; les sciences, des érudites. L’amour de Joseph, quant à lui si précieux, en fit des êtres comblés. Car à leur éveil en ce monde, elles recevaient les dons et les grâces qui leur permettaient d’évoluer sans ressentir de jalousie, d’amertume ni de haine. Le malheur n’existait pas. Les Adanaïdes étaient des êtres de lumière et tout le côté sombre des sentiments leur était inconnu. En mourant sur Terre- et cela nulle ne cherchait à l’expliquer puisqu’il en était ainsi – la partie obscure de l’humanité en elles s’estompait jusqu’à disparaître. Leur chute les avait débarrassées de leurs impuretés et libérées. Car, de toute manière, n’allaient-elles pas sur Teir pour vivre sans contrainte?

Le temps s’écoula. Un jour pourtant, l’Impératrice retrouva le morceau déchiré de sa mémoire. Un bout de souvenir froissé, souillé de sang séché, sur lequel était griffonnée la mort. La vraie. La mort laide et sournoise. La mort telle que personne sur Teir ne la connaissait. Cette fois encore avait-elle voulu s’amuser à épier le genre humain. Elle n’avait jamais désiré y retourner. Elle ne pourrait pas renoncer à Joseph. Du moins, c’est ce qu’elle avait pensé. Car ce jour-là, un trouble était survenu, alors que les images se précisaient dans la glace ovale. La satisfaction habituellement ressentie se manifesta par un étrange malaise : inexplicablement, le miroir lui renvoya des souvenirs, il lui révéla le passé. D’ordinaire projetant le présent en temps réel, il s’était mis à remonter les années... oui, un siècle était passé sur Teir depuis sa création. De quelle volonté dépendait ce miroir pour ainsi perturber sa reine? Le saurait-on jamais?

Habituée à y voir une époque contemporaine, avec ses événements, ses lieux et ses personnages, une impression de déjà-vu la troubla. Pas de villes édifiées sur l’asphalte et le béton, pas de machines diverses, pas de technologie. Ce présent ne faisait certainement pas suite aux images d’hier, ni à celles d’avant-hier. Moins de luminosité, décors plus chargés de styles d’autrefois... Enfin reconnut-elle le manoir familial. Elle retrouva ensuite des voix et des visages familiers. Non! Ce qu’elle voyait ne pouvait pas être le présent. C’était le passé, mais... si lointain et si étranger.

Et c’est là qu’elle découvrit l’effroyable vérité, grandeur nature, et revécut sa propre agonie. Elle reconnut l’atmosphère particulière de sa chambre d’enfance. Un souvenir si intact qu’il la fit frissonner. Le genre de souvenir qui laisse se dissiper l’éclat de l’actuel, qui se laisse ternir, ensevelir, oublier, mais qui reste là, tapi au fond de l’abîme sous une épaisse couche de moments présents désuets. Le genre de souvenir prêt à resurgir une éternité plus tard, après qu’un geste ou qu’une parole impromptus l’eût innocemment effleuré. Un courant d’air souffle et un coin brillant perce la poussière, pique la curiosité, stimule la mémoire... on passe la main... on le déterre... on le sous-pèse... et le souvenir se dévoile:

Médecins, serviteurs et parents quittaient à l’instant son chevet. Oui, c’était bien elle, sous les draps. Elle redécouvrait ses traits de jeune fille, enlaidie par la souffrance, et renouait avec une partie d’elle-même. Était-il possible qu’elle ait déjà été vulnérable et faible à ce point? se demanda-t-elle presque avec dégoût. Elle avait souffert d’une maladie alors inconnue. Les fièvres, les nausées, les migraines, le manque d’appétit... son piètre état lui revenait en mémoire. Oui... elle se souvenait de ça... Après une autre atroce saignée... Mais la véritable nature de sa faiblesse n’avait pas été celle de souffrir d’anémie pernicieuse, mais bien celle d’avoir succombé à la perversion de son promis. Elle était malade depuis des mois quand Joseph, son fiancé, s’était agenouillé tout près :

— Mon aimée, lui avait-il murmuré en prenant sa main glacée, mon amour... reposez-vous... vous savez que je pourrais... que je pourrais vous administrer un remède qui vous délivrerait de vos souffrances... mais je vous en conjure... abandonnez-vous à cette mort et je vous le promets, je vous le jure, nous vivrons éternellement vous et moi...

Plus que simplement le découvrir, elle se souvenait, horrifiée, de chacune de ses paroles. D’outre-monde, d’outre-tombe, elle revivait sa propre douleur.

«Mon Dieu..., souffla-t-elle atterrée, il n’a jamais cherché à me guérir, il se complaisait dans ma douleur, espérant ma fin prochaine... il m’a abandonnée à mon triste sort, sans vouloir apaiser mes souffrances...»

Là, en cet instant, le drame de son existence fit volte-face et la gifla. Elle n’était qu’une écervelée, prisonnière d’un manant, une idiote qui avait obéi aveuglément à sa volonté. Elle n’était qu’une pauvre prisonnière, comme ces centaines d’Adanaïdes, toutes tombées dans le piège des sentiments, appâtées par la passion, séduites par la perfection d’un autre univers et ensorcelées par le mirage de tant de pouvoirs fantastiques. Mais voilà. Ce palais, ce Royaume, n’étaient que des cages à papillons suspendues au crochet d’un univers malsain. Teir n’était qu’une prison maudite, qu’une illusion.

L’Impératrice, écoeurée, détourna son regard du gigantesque miroir qui avait décidé, contre toute attente, de lui dévoiler la vérité. Pourquoi? L’ignorance avait tout de même été, jusqu’à ce temps, garante de son bonheur parfait! Pourquoi son miroir, ce fidèle instrument, avait-t-il chamboulé ses illusions et s’était-il permis une telle trahison ?

Sa couronne lui sembla soudain sans intérêt et , pour elle, perdit tout éclat. Peut-être même s’était-elle alourdie. Non plus d'un joyau fait d’or et de pierres précieuses, elle devint une couronne de plomb, terne et sans valeur. Elle lui rappellerait à chaque instant la pesante déception qui l’affligeait maintenant. Elle se souvenait de sa chute vertigineuse, de son sacrifice, et prit alors conscience, pour la première fois, de ce qu’elle avait laissé derrière elle. Et au moment même où ses yeux s’ouvrirent, son cœur se referma.

«Il me reste l’éternité pour me venger.»

3.

SOUFFRANCE

— Je ne vous ai jamais caché l’étendue de mon pouvoir, lui dit Joseph, non pas avec innocence mais avec une franchise accablante. Depuis ce jour où je vous ai emmenée ici, où je vous ai couronnée reine et Maître, et où j’ai tendu le ciel et le sol pour que votre palais puisse briller telle une étoile...

Il avait suivi l’Impératrice sur les rives de la Mer Rore où, chaque soir et chaque matin, elle se réservait le fabuleux devoir d’orchestrer la rotation des astres. Le règne de la nuit touchait à sa fin et, comme à l’habitude, d’une main puissante mais gracieuse tendue vers l’horizon, l’Impératrice attira la Lune d’Azo vers le bas, vers les flots de la mer, vers son lit. Les vagues ressemblaient à des draps de satin, mouvant, luisant, qui glissaient en même temps sur une gigantesque boule de feu. Le Soleil Mî, flamboyant, émergeait en sens contraire, croisant la lune. Ce matin-là, par contrariété, la reine fit les deux astres se frôler, tant et si bien que la lune s’embrasa. La boule de feu triompha des ténèbres tandis que la lune immolée se noyait humblement, éteignant son brasier en provoquant ainsi une épaisse fumée aux effluves âcres.

Sous les flots houleux de la mer à ce détroit, six astres étaient en perpétuel mouvement. Cette région d’eaux mouvementées se voulait une frontière sous-marine infranchissable; on l’appelait la Frontière des Cent Remous. Selon la volonté de l’Impératrice, ces gigantesques sphères, qui créaient sous mer un bouillonnement fabuleux, montaient du fond des abîmes, crevaient les eaux avec remous et s’élevaient jusqu’à orner les cieux.

Telle était la nature conçue par la reine.

— Je consacrerai l’éternité à vous maudire, sachez-le, lui répondit-elle d’une voix méprisante. Votre perfidie n’exerce plus sur moi aucun pouvoir. Je me suis libérée de votre emprise.

— L’éternité, répéta-t-il, c’est bien long pour se consacrer à de si sombres projets, ne croyez-vous pas?

En toute réponse, elle l’accusa avec mépris:

— Vous m’avez tuée. J’étais souffrante et vous m’avez abandonnée à mon sort. Ma mort a bien profité à votre gloire. Je vous ai rendu immortel, sans doute, et quoi d’autre encore? Chaque fois qu’une femme accepte la pire des souffrances, vous brillez de puissance. Je ne serai plus jamais complice de votre violence.

— Ce Royaume, pourtant, vous appartient. Et je vous aime. Et je vous désire. Y a-t-il une seule promesse que je n’ai point tenue?

— Vous m’avez concédé ce Royaume, certes, dit-elle d’un ton acerbe. Mais un seul sur quatre alors que vous, vous avez le loisir de vous établir où bon vous semble.

— Seriez-vous devenue ambitieuse à ce point, ma reine?

— Je suis un Maître, ne l’oubliez pas. Un Maître comme vous et comme La Déshià. La Déshià qui vous a choisi et consacré, La Déshià de qui vous dépendez jusqu’à ce qu’elle vous honore de son héritage. Ne faites donc pas la bêtise de croire que le règne vous appartienne déjà.

— Nous sommes trois Maîtres, je ne cherche pas à le nier.

— Pourtant vous me confinez dans une cage dorée. Avec toutes les Adanaïdes que vous m’avez confiées. Pourquoi? Pourquoi!

Jamais le Mashlï n’avait vu son aimée dans un tel état de crise.

— Je suis troublé, dit-il. Avec le premier Maître, notre vertueuse Déshià, nous avons composé une Légende parfaite à laquelle vous avez participé. Votre Royaume est le plus magnifique de tous et vous régnez sur le peuple chéri des Adanaïdes. Voilà un honneur qui, je crois, vaut toutes les conquêtes!

Elle lui lança un regard furieux et répliqua:

— Vous me mentez toujours, que voilà une fâcheuse habitude! Vous me dites que ces autres Royaumes sont insignifiants? Permettez-moi d’en douter. Je crois assez vous connaître pour savoir que jamais vous ne faites quoi que ce soit sans poursuivre un but déterminé. Oui... je me souviens... lorsque nous en étions à composer Sa Phol Siä... l’idée de quatre Royaumes venait de vous... et que le troisième Maître soit l’Impératrice de vos si chères Adanaïdes était encore de vos trouvailles.

Elle récita le dit passage:

— «Les Adanaïdes peupleront le plus grand des Royaumes. Chaque domaine nouveau gonflera son territoire et les territoires qui le cintreront s’étireront à l’infini. Le Royaume du Néant, le Royaume des Pays d’Aran et le Royaume de l’Immensité ne seront pas à la porté des Adanaïdes qui seront des êtres comblés; jamais elles ne rechercheront l’aventure de l’inconnu. Jamais elles n’en ressentiront le besoin»

L’Impératrice, horrifiée de ce dont elle prenait conscience soudainement, se détourna.

— Oui, chuchota-t-elle, tragique, je me souviens de tout... nous ne sommes qu’un divertissement et rien d’autre. L’avenir du monde ne doit pas nous concerner.

Succinctement, le Mashlï réfléchit et se rapprocha d’elle.

— Majesté, murmura-t-il à son oreille, l’entourant de ses bras tendrement, j’ignore par quels pouvoirs ces idées sont venues vous troubler et veuillez me croire: je le déplore sincèrement. J’admire toutefois l’audace et la bravoure que vous me démontrez aujourd’hui... sachez que cela me fait vous aimer davantage...

Elle ferma les yeux et allait s’abandonner à la caresse de sa voix envoû