PREMIÈRE PARTIE
La légende
« Tous les pays qui n’ont
plus de légende
seront condamnés à mourir
de froid »
Patrice de Latour du Pin
MIDI
1.
Septembre 1992
France
En ce jour parfait,
rien n’aurait pu ternir la fébrilité que chacun
ressentait. Même le cancer de madame Dorso ne serait pas
parvenu à troubler ce bonheur. Jacques et Marie-Reine Dorso
avaient acquis, dans les premières années de leur
mariage, cette splendide maison, ainsi que tout le domaine
Mareauvillois où allaient grandir leurs deux enfants,
Maximilien et Laura. Lui était comptable de profession et
avait fait fortune en côtoyant les plus prospères
businessmen d’Europe. Jacques Dorso était un homme
élancé, les cheveux grisonnants depuis peu, et ses gros
sourcils en broussailles ajoutaient un trait de sévérité
à sa personne déjà de stature impressionnante.
Avec son épouse, Marie-Reine, ils formaient un couple fort
sollicité. La sérénité du visage de cette
femme n’avait d’égal que sa fougue et sa passion
de vivre ; visage empreint de douceur, de paix et, parfois, de
nostalgie, celle d’une meilleure santé.
C’était
donc un jour parfait : un chaud vendredi de septembre alors que
les domestiques s’affairaient aux derniers préparatifs.
Depuis presque un mois, ils avaient, sous les ordres judicieux de
Marie-Reine, transformé la coquette demeure en la parant de
tous ses atours. Rien n’avait été laissé
au hasard : à l’occasion du mariage tant espéré
de Maximilien, ils allaient recevoir une douzaine d’invités
pour un court séjour.
Laura, qui depuis
trois ans habitait Paris, se réjouit de retrouver son ancienne
chambre préservée dans les moindres détails. Les
poupées qu’elle avait dû abandonner se dressaient
toujours au garde-à-vous sur la vieille commode. Ses
collections de porcelaines et de coquillages y étaient aussi.
En redécouvrant cet univers délicieusement puéril,
Laura fut assaillie par d’innombrables souvenirs de jeunesse.
Les murs étaient tapissés de jaune et de vieux rose, le
plancher craquait toujours sous les pas et sous la fenêtre
grimpait encore son rosier sauvage.
Laura avait confié
sa petite galerie d’art à son associé. Tout comme
sa mère, elle peignait. D’un doigté différent,
bien sûr, mais d’un indéniable talent. Marie-Reine
puisait son inspiration dans ses jardins et toute son œuvre se
voulait colorée, naïve, florale : des fleurs
sauvages et des herbes gracieuses, parfois un papillon, une clôture
blanche ou un ciel plus vrai que nature, le tout défini par de
savants coups de pinceau chargés de peinture à l’huile.
Les toiles de Laura, à l’opposé, se couvraient
d’aquarelle, de pastel et d’encre. Son sujet de
prédilection : les objets inanimés. L’artiste
voyait en une brosse à dents, un tire-bouchon ou une
savonnette le sujet par excellence pour que le tableau raconte à
lui seul un moment intime.
Sur le mur patiné
de gris-bleu de la cage d’escalier, face à l’entrée
principale, une dizaine de tableaux créaient l’illusion
d’un hall d’exposition. Marie-Reine et Laura se
voisinaient amicalement sous les regards contemplatifs, furtifs ou
insistants. Parfois on descendait les dernières marches, se
retournait et choisissait une toile. On tentait alors de pénétrer
dans l’univers d’un rosier ou d’une lime à
ongles. C’est ce que fit Maximilien, ce matin-là. Il
passa en revue chaque toile, remarquant les deux nouvelles, très
craquantes, signées LDo : « Méthode »
laissait deviner un métronome à l’allure
frénétique devant une horloge au balancier
imperturbablement lent ; « Mauvais sort »,
beaucoup plus grande, montrait un parapluie tombé de son
support et tout ouvert, à l’intérieur d’un
boudoir. Cette dernière toile, dans sa naïveté,
interpella Maximilien qui se résolut de demander à
Laura la permission de l’acheter ; il l’exposerait
au Dorso, le petit restaurant branché qu’il avait ouvert
trois ans plus tôt à Montréal, avec deux amis.
— Oui, chuchota
Maximilien, ce parapluie sera parfait dans notre hall...
Il décrocha son
regard et se promena un peu. Déjà demain le grand
jour ! pensa-t-il, sourire discret et mains derrière le
dos. Il était encore très tôt et il ne fit aucune
rencontre. Il s’amusa à visiter cette maison qu’il
n’avait pas revue depuis l’an dernier, alors qu’il
avait fait un court séjour à la période de la
Noël. Encore ce matin, donc, il furetait innocemment, trompant
sa hâte, son insomnie et sa nervosité. Depuis le temps
qu’ils en parlaient ! Épouser Rosalie ! Et
c’était demain que tout se jouait ! Demain elle
serait Rosalie Dorso ! Quel formidable jour !
Avait-il hésité
pour lui demander sa main ? Non. Ils avaient convenu d’attendre
le moment opportun, à la fin des études et une fois que
chacun aurait trouvé sa voie. Peut-être aurait-il
préféré faire un mariage tout simple, à
Montréal... Rosalie, fraîchement diplômée
en droit, venait d’être employée par un bureau de
Boston et elle allait voyager fréquemment entre Montréal,
Québec, Boston et New York. Ils avaient prévu acheter
une coquette maison, à St-Lambert peut-être... tout
allait être parfait...
Alors oui, l’idée
d’un mariage intime lui aurait davantage convenu, mais il en
fut hors de question pour ses parents. Même son père
s’était mis de la partie en lui disant qu’un
mariage, dans cette famille, était un événement
exceptionnellement grandiose et que rien n’allait être
trop beau pour leur fils unique. En faisant cette petite visite
matinale, Maximilien devait admettre que ses chers parents avaient
organisé un mariage qui se promettait d’être
mémorable ; parfois il fut surpris, parfois gêné,
et même amusé. Les décorations étaient
somptueuses, des cascades de fleurs dans tous les coins, des nœuds,
de bonnes bouteilles de sherry et de cognac toutes disposées à
illustrer la convivialité des hôtes... des espaces
réservés pour les photographies officielles, en cas de
pluie, quoi que l’on annonçait un temps splendide.
— Bonjour
monsieur, résonna la voix aimable d’Angèle.
Maximilien sursauta légèrement et vit la jeune femme
porter un plateau.
— Bonjour
Angèle ! À qui portez-vous le café ?
— À
Madame...
— Où
est-elle ?
— Sur la
terrasse monsieur.
— Donnez-le-moi.
Je vais la rejoindre.
— Merci
monsieur. Que puis-je vous servir ?
— Je nous
servirai le café pour l’instant, merci.
Maximilien ignorait
que sa mère fut déjà debout ! Il sortit sur
la terrasse, fleurie à profusion, comme si l’intérieur
de la demeure, bourrée de fleurs, avait débordé
par chaque orifice. Toute fenêtre de la maison portait
majestueusement bien sa jardinière rectangulaire ; toute
porte s’entourait de couronnes de roses blanches piquées
de petits cœurs en porcelaine rose ; tout balcon exhibait
des topiaires garnies elles aussi de roses et de cœurs. Ce
faste botanique était, aux yeux de Maximilien, encore plus
splendide que celui des Jardins de Versailles !
— Chéri !,
lui dit Marie-Reine en ôtant ses lunettes et reposant son
livre, que fais tu là de si bonne heure ? Tu devrais en
profiter pour te reposer...
— Mais je me
repose, dit-il en se penchant pour déposer le plateau et
l’embrasser tendrement.
— Alors ?
Comment te sens-tu ? demanda-t-elle le regard pétillant.
— Je suis
surexcité ! Rosalie me manque énormément.
— Elle est
exquise... nous pensions que tu ne te déciderais jamais à
l’épouser !
— Maman !
— En tout cas,
ton père aurait été fort déçu...
il a grande affection pour Rosalie...
— Oui. Mais tu
sais... elle voulait terminer ses études...
— Tu n’es
pas obligé de te justifier, chéri...
— Sais-tu
qu’elle a été engagée dans un grand
cabinet à Boston ?
— Oui... tu nous
l’as bien dit deux ou trois fois depuis ton arrivée...,
dit-elle moqueusement.
Maximilien servit le
café en souriant. Marie-Reine ajouta, avec sincérité :
— Je ne m’en
fais pas pour Rosalie : elle a l’ambition et le talent !
Mais l’important, c’est que vous vous aimiez ! Et
pour toi, dis-moi... Comment ça se passe ? Voilà
des jours que tu es près de moi et nous n’avons pas eu
une minute pour bavarder !
— Le restaurant
a du succès...
— Je n’en
doute pas. Il me semble que ton accent a encore changé... Je
le disais l’autre jour à ton père... le Québec
colore ton langage de belle façon !
Maximilien bascula sa
tête vers l’arrière et rit de bon cœur.
— C’est
possible, dit-il, et pour les Québécois, je garderai à
jamais l’accent français... je trouve cela plutôt
amusant... j’ai peut-être attrapé l’accent
de l’océan Atlantique finalement !
Marie-Reine prit une
gorgée et demanda :
— Vous auriez
préféré vous marier là-bas, n'est-ce
pas ?
— Non !
Non... nous aurions voulu... vous éviter tout le tracas de
l’organisation, mais nous ne pouvons que vous remercier... la
famille de Rosalie n’aurait pu s’en charger depuis la
mort de son père, tout ne va pas très bien pour eux...
En déposant sa
tasse, Marie-Reine enchaîna avec énergie, question de ne
pas s’épancher inutilement sur l’accident qui
avait coûté la vie, l’an dernier, à
monsieur Dether :
— Je sais bien :
de nos jours, ce sont les jeunes couples qui planifient leur mariage
et même qui règlent la note ! Mais ton père
et moi trouvions ridicule de vous laisser toute cette tâche
alors que vous avez déjà tant à faire. Il vous
faut penser à votre travail et à vos carrières
respectives. Vous établir demandera du temps et des
ressources... et puis je crois vous avoir délivrés
d’une corvée, non ?
Maximilien la regarda
avec curiosité, les yeux rieurs.
— Sans aucun
doute...
Il se passa un court
moment et elle s’enquit à nouveau :
— Ainsi donc le
Dorso est-il populaire à ce point ? Je suis heureuse de
l’entendre...
— Oui... Je dois
dire que je suis très fier... Michel et Laurence sont des
chefs fantastiques... très généreux et
talentueux. Ils expérimentent et se perfectionnent sans cesse.
— J’ai
bien hâte de les rencontrer.
— Et moi de vous
les présenter. Quand cela sera-t-il possible ?
Il avait lancé
cette question aux abeilles, aux fleurs, à l’immensité
paradisiaque de leur domaine, sans attendre de réponse.
Pourtant, il en obtint une :
— Février
me semble idéal. Il fera froid et nous irons courir les bois
sur des raquettes, emmitouflés...
Maximilien se dressa
promptement, les yeux ronds :
— Parles-tu
sérieusement ?
Elle sourit et, du
bout des lèvres, dit lentement :
— Il est dans
nos projets de voyager l’an prochain...
— C’est
fantastique ! Formidable !
Il l’embrassa
une fois encore, tant et si bien qu’elle faillit renverser le
café.
— Nous allons
préparer votre séjour...
— Attends,
attends, mon garçon ! Nous ne sommes pas encore partis !
Pense d’abord à demain et nous verrons ensuite à
février, veux-tu ?
— Mais auras-tu
la santé pour entreprendre des voyages ? Qu’a dit
le médecin ?
— Max...
concentre-toi sur ton mariage. Nous sommes bien assez grands pour
nous occuper de nous ! Ton père et moi aurons la sagesse
d’écouter les recommandations du docteur Bichelier avant
d’entreprendre quoi que ce soit, ne t’en fais donc pas...
Il considéra sa
mère un long moment. Ce regard fier, brillant, sa tenue
impeccable et ses agissements toujours justes, qu’importe le
lieu ou le moment. La maladie n’avait altéré ni
sa beauté, ni sa personnalité.
— Tu es si belle
maman ! Tout comme Laura !
Elle acquiesça :
— Ta sœur
est magnifique, c’est vrai. Et épanouie !
Probablement est-elle comblée par son métier... Pour un
artiste, ce qui peut apporter le bonheur et la paix, c’est de
pouvoir pratiquer son art sans contrainte.
— S’il n’y
avait que ça !... Enfin maman ! Tu vois bien qu’elle
est amoureuse !
Marie-Reine prit un
air étonné.
— Elle fréquente
quelqu'un ?
— Elle ne m’en
a rien dit, mais je trouve que ça crève les yeux !
— Pourquoi ne
pas nous en avoir parlé alors ?
Maximilien haussa les
sourcils dans le même élan que les épaules.
— Sûrement
attend-elle le moment idéal... par exemple que le mariage soit
passé !
Perdue dans ses
pensées, l’air songeur, presque grave, Marie-Reine dit à
voix basse :
— Elle me
téléphone chaque semaine et jamais elle ne m’a
fait mention d’un homme dans sa vie... même depuis son
retour, la semaine passée, nous avons discuté et jamais
elle...
Maximilien lui tapota
la main doucement.
— Il ne faut pas
t’inquiéter, maman, se fit-il rassurant. Au fond de lui,
il trouvait anormal que sa mère réagisse ainsi à
la nouvelle, si nouvelle il y avait. Pourquoi cet air dramatique ?
Sa mère, franchement, exagérait ! Pourtant..., ce
n’était pas son genre d’exagérer.
— Non, bien sûr,
il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Mais peut-être
l’aura-t-elle confié à son père. Ils ont
toujours été si proches.
— Mais qu’est-ce
qui ne va pas ? Tu es toute changée... contrariée...
outrée même !
— Ne dis pas de
sottises Maximilien, je ne suis pas outrée !
— Tu sais, quand
on a vingt-huit ans, quand on est belle, intelligente et talentueuse,
forcément on tombe amoureuse un jour ou l'autre !
— Maximilien ne
te moque pas !
— Mais
regarde-toi enfin ! Tu as une mine d’enterrement ! Ta
fille a peut-être un homme dans sa vie, ou une femme...
Marie-Reine lui fit
les gros yeux.
—... et ce sont
des choses qui arrivent ! Tu ne dois pas te mettre dans un état
pareil pour si peu !
Marie-Reine tenta de
feindre son agacement en souriant, comme si elle avouait avoir réagi
de manière incompréhensiblement stupide, mais sans
succès. Elle termina de boire son café et se cala dans
la chaise, regardant droit devant elle, les yeux inquiets.
2.
Le fait que Laura
fréquente un homme n’était pas un mal en soi,
mais Marie-Reine avait toujours eu tendance à craindre pour sa
fille. Elle n’aimait pas la savoir seule à Paris et
avait désapprouvé son projet d’ouvrir galerie. Et
voilà qu’elle appréhendait maintenant le jour où
elle tomberait amoureuse ! On en était là. Jacques
disait souvent qu’elle la surprotégeait. Mais il ne
comprenait pas ; c’était autre chose que la trop
grande protection ou le manque de confiance. C’était...
une intuition. Un pressentiment. Comme si elle avait jadis décelé
chez sa fille une fragilité subtile, une faiblesse qui se
dissimulait quelque part en elle. Bien entendu, ce genre
d’observation n’appartenait qu’à une mère.
Marie-Reine se résolut tout de même à en toucher
deux mots à Laura afin d’en avoir le cœur net.
Lorsqu’ils rentrèrent, la maison se réveillait
enfin et tous s’activaient selon une liste de tâches bien
stricte. On avait engagé huit domestiques de plus pour la fin
de semaine ainsi que deux cuisiniers en extra. Maximilien, par
déformation professionnelle, alla fureter du côté
des cuisines où déjà la brigade s’affairait
entre chambre froide, fourneaux, cave à vin et potager.
Pendant ce temps, au bas de l’escalier principal :
— Ma fille
est-elle descendue ? demanda Marie-Reine à sa femme de
chambre.
— Non madame.
Il était sept
heures trente. Elle monta à l’étage et cogna à
sa porte.
— Laura ?
Ma chérie, c’est maman. Es-tu réveillée ?
Pas de réponse.
Sans doute était-elle exténuée par les
événements et Marie-Reine la laissa dormir.
En redescendant, elle
se laissa gagner par l’excitation, tassant dans un coin de sa
conscience ce souci impromptu, et prit part à l’effervescence
qui transportait toute la maisonnée. Un cocktail était
prévu dans l’après-midi, les invités
qu’ils recevaient pour la semaine n’allaient certainement
pas tarder, sans parler du lendemain, « le grand jour »,
qui promettait d’être fort mouvementé.
Jacques apparut dans
l’embrasure des portes des cuisines :
— Te voilà
fils ! Tu t’es levé bien tôt !
— J’ai
pris le café avec maman...
— Elle m’a
dit ça. Je peux te parler ?
Ils sortirent,
traversèrent le hall, croisèrent de jolies femmes en
uniforme blanc et tablier célédon, chacune embarrassée
d’une corbeille de lys. Là-bas les photographes
s’installaient et on livrait à l’instant le pain
encore chaud ainsi que les pièces montées. Chacun, dans
cette maison, connaissait son rôle et aucun impair ou retard
n’était permis. Toutefois, l’atmosphère
invitait à une rigueur efficace, sans brusquerie, panique ou
inquiétudes. Le bonheur était si communicatif que le
domaine Mareauvillois semblait avoir été déposé,
cette nuit, sur un nuage. Maximilien suivit son père dans le
salon bleu, en face du hall, meublé avec une éloquente
simplicité. Lys et roses embaumaient l’espace, le soleil
pénétrait par les deux fenêtres ouvertes sur la
cour est, un plateau de ravissantes bonbonnières de dentelles
enrubannées avait déjà trouvé sa place
sur la table basse. Jacques ferma les portes derrière lui.
— Ici nous
serons à l’écart de toute cette agitation...
Le moment mémorable
que Jacques et Marie-Reine avaient longuement espéré
était enfin arrivé. Sans autres cérémonies,
le regard haut et digne, Jacques tendit à son fils l’enveloppe
contenant son cadeau de mariage.
— Ta mère
et moi avions décidé, il y a déjà très
longtemps, qu’elle vous reviendrait un jour... Laura aura autre
chose en temps voulu...
Maximilien hésita
à prendre l’enveloppe, car s’il se doutait bien
que ses parents leur offriraient un présent, il ne l’espérait
pas au point de se montrer impatient. Même qu’il s’en
serait volontiers passé, car n’avaient-ils pas réglé
la plupart des frais de leur mariage ? Devant la fébrilité
de Jacques, il se décida. Il décacheta et lut la jolie
carte de souhaits.
— Vous n’êtes
pas sérieux ! Papa !
Ils leur offraient la
charmante propriété en banlieue de Londres, Lady Beth
Garden. Murs de stuc et de pierres, portail fleuri, toit à
versant bleu et mansardes blanches, chemin de rocaille en lacet
serpentant entre le potager, le petit jardin, l’avant et
l’arrière, petit ruisseau et pont arqué...
souvenirs de crapauds filant devant les enfants aventureux, souvenirs
de balançoire et de pique-niques en famille...
— Je la croyais
vendue depuis longtemps !
— Pour tout te
dire, j’avais quelques offres d’achat assez
intéressantes. Mais nous nous étions dit que cela
ferait un beau cadeau de mariage à l’un de nos
enfants...
— Vous savez
combien j’aime cette maison... j’y ai un tas de
souvenirs. Après l’incendie de Victory Gold Valley, il y
a deux ans, j’étais persuadé que vous...
— Non. La
tragédie qu’ont vécu nos voisins n’a pas
créé de dommage chez nous, par chance. La maison est
impeccable, je te l’assure. De Victory Gold Valley, il n’y
a plus qu’un seul mur qui reste dressé, telle une ruine
unique, au milieu d’une forêt qui reprend peu à
peu ses droits. On ne croirait pas qu’il y eut jadis un domaine
bâti ! Mais n’aie crainte : Lady Beth Garden
est en très bon état ! Sa maintenance a toujours
été assurée.
— Oh! Je te
crois. Et je suis certain que Rosalie en sera folle !
Fantastique ! Laura le sait-elle ?
— Bien sûr !
Ta sœur trouvait ça tellement émouvant qu’elle
en a pleuré ! Tu connais l’hypersensibilité
des artistes...
— Je ne suis pas
artiste, mais... si je n’étais pas un homme, j’en
ferais tout autant ! Bon sang papa !
Jacques l’accueillit
dans ses bras et ils se serrèrent très fort.
— Allons,
allons ! souffla Jacques tout aussi ému, la vie fait très
bien les choses... Laura aura son tour...
— Elle le
mérite...
— Elle le
mérite.
Les portes du salon
bleu s’ouvrirent et Marie-Reine vint interrompre leur
accolade :
— Ah ! Vous
voilà vous deux !
Maximilien s’élança
et prit sa mère dans ses bras, la souleva et la fit tournoyer.
Elle était si menue et si légère.
— Dépose-moi,
garnement ! Dépose-moi j’ai le vertige !
— Moi aussi j’ai
le vertige, répondit-il en la déposant délicatement,
mais la gardant serrée contre lui, j’ai le vertige de
vous aimer tant... je vous adore... merci pour tout... merci, merci,
merci....
Ils restèrent
enlacés, les yeux fermés, se balançant au rythme
du bonheur.
— Prenez soin
l’un de l’autre, dit Jacques, vous êtes notre
fierté...
Marie-Reine se tourna
vers lui et demanda s’il avait vu Laura ce matin.
— Je crois
qu’elle dort encore...
— Comment cela
elle dort ? s’écria-t-il avec espièglerie,
je vais de ce pas sauter dans son lit et lui livrer la plus belle
bataille d’oreillers de toute sa vie !
Reine s’y opposa
doucement.
— Laisse-la donc
dormir ! Tu l’assailliras après...
— Alors, soit !
Qu’elle vive ses dernières minutes paisibles avant que
je ne l’assomme à coup de coussins ! Je vous le
dis : cette fois, elle ne survivra pas !
Jacques lui rappela
d’un ton moqueur qu’elle avait toujours gagné les
batailles d’oreillers.
— Mais ce temps
est révolu croyez-moi ! Je la vaincrai et elle me
suppliera de lui laisser la vie sauve.
Marie-Reine hocha la
tête.
— Vous allez
encore me vider des plumes partout...
3.
Midi. Les invités
commencent à arriver et s’émerveillent devant le
décor nuptial qui égaye toute la propriété.
Le cocktail se donne non pas sous le grand chapiteau déjà
érigé, mais en toute simplicité dans les jardins
fleuris. Bien en évidence : une table ronde, drapée
et ornée de gros choux couleur pêche, sur laquelle
chacun dépose un présent adressé soit aux
nouveaux mariés, soit aux hôtes.
Midi. Jacques se fait
un devoir de servir lui-même le champagne. Il rayonne tel un
roi en son château. Il mène les conversations,
reconnaissant le travail minutieux accompli par Marie-Reine et lui en
attribue haut et fort tout le mérite. Avec fierté, il
regarde autour de lui et ce qu’il voit le ravit.
Midi. Marie-Reine
accueille parents et amis en recevant le compliment de chacun. Nuls
maux ne viennent troubler sa quiétude ; bien que tous se
désolent de la savoir atteinte d’un cancer, on louange
volontiers son courage de donner pareille réception.
« Les
invités semblent comblés..., se dit Marie-Reine, rien
ne manque... excepté les enfants que je n’ai pas encore
vus... bah ! Ils sont certainement quelque part par là...»
Midi. Il n’y eut
pas de bataille d’oreillers. Dans la chambre où plane le
regard impassible des poupées, une odeur de roses sauvages
parfume l’air. Laura est étendue sur son lit, cheveux
épars, paupières mi-closes, nue... belle...
Oui, midi vient de
sonner à l’horloge à balancier qui, par ce
puissant résonnement, trompait à chaque demie et à
chaque heure sa solitude. Oubliée, semblait-il, dans le Salon
Clair du rez-de-chaussée, la vieille gardait pour elle son
tic-tac, mais partageait avec toute la maisonnée l’avènement
d’un nouveau temps. Et tous les murs, les boiseries et les
meubles contribuaient à en amplifier le son.
Ce jour-là, on
entendit douze coups étranges. Midi n’avait pas eu le
même son qu’hier. Pour Laura, il n’y aurait plus
jamais de midi.
DÉPART
Maximilien entra dans
la chambre de Laura le pas léger, bien décidé à
lui lancer le défi du siècle !
— Debout
fainéante ! cria-t-il en lançant le coussin, ta
dernière heure est arrivée ! Ta d...!
Il était
sidéré. Il y avait deux Laura : l’une était
nue et reposait sur le dos, ses longs cheveux bruns en cascade sur
l’oreiller. De ses poignets, peut-être même de tout
son corps, jaillissait un sang écarlate, presque orangé
dans ce soleil éblouissant qui emplissait la pièce. Ce
sang, en s’écoulant, ne touchait pas le sol, mais
s’élevait en un nuage diffus au-dessus de la dépouille.
Un nuage rouge aux reflets dorés, translucide et mouvant.
C’est dans cette vision apocalyptique qu’il décela
l’autre Laura, transparente cette fois et se fondant dans le
voile vaporeux s’élevant dans les airs.
— Oh! Mon Dieu !
ne put s’empêcher de s’écrier Maximilien.
Le visage fantomatique
de Laura se tourna dans sa direction et soupira dans un subtil écho :
«Maa..xiiiii...
mi... liieeennn.»
Puis le nuage se
gonfla, soulevant le spectre jusqu’au plafond. Tout, dans la
chambre, semblait être en mouvance. Soudain, plus rien.
L’illusion fut aspirée par le corps inerte de Laura,
dans un bruissement de succion désagréable. Saisi,
Maximilien fut incapable de bouger pendant un long moment. Il
respirait très fort, la main moite, crispée sur la
poignée de porte, le cœur battant. Il regardait ce
coussin de velours qu’il venait de lui lancer, velours vermeil,
velours immobile, tout comme cette chambre soudainement devenue
étrange. La vie s’était figée. Le temps,
suspendu. Laura était là, allongée, comme si
elle dormait encore.
— Laura ?...,
osa-t-il d’une voix atone.
Il se décida
enfin à s’approcher. Par pudeur, il recouvrit
machinalement le corps de sa sœur. Aucune plaie ni souillure,
comme si le sang n’avait jamais coulé. En posant sa main
contre sa joue, il murmura encore :
— Laura ?
Je t’en prie Laura... parle-moi.
Son regard l’ignorait,
éteint et vide, comme celui des poupées. Dans le
silence où l’on ne percevait qu’un souffle
haletant, le sien, Maximilien entendit alors des rires. Des rires
légers, cristallins, lointains, et aussitôt il bondit
vers la fenêtre, choqué : étonnamment, il
n’y vit personne et referma les persiennes, soulagé.
L’idée qu’on pût se réjouir en un
moment pareil lui paraissait indécente. Il en voulait presque
au soleil de briller si fort, et à Laura, d’être
si... si... belle. Maximilien s’agenouilla près d’elle
et lui prit la main. À cet instant, il entendit à
nouveau les rires. Un flot de rires féminins, invitants. La
porte de la chambre restée entrouverte se referma brusquement
et il sursauta. Les rires s’intensifièrent.
Instinctivement, il tourna son regard vers la fenêtre pourtant
fermée... vers les poupées... vers Laura. Il tendit
l’oreille : oui, cela provenait véritablement de
Laura. Puis, silence. Il se redressa, se demandant s’il devait
pleurer, crier, chercher, appeler à l’aide, annuler le
mariage, avertir ses parents, téléphoner à la
police, au prêtre, pleurer... Mais que venait-il donc de se
passer ? Laura était-elle simplement inconsciente ou bien
morte ? Morte de quoi ? Comment et pourquoi ? Et tout
ce sang ? Avait-il halluciné ce sang qui coulait ?
Il contempla ce visage
tragiquement devenu impassible, le teint rose pâlissant déjà.
Maximilien remarqua alors le lobe de son oreille : une petite
forme turquoise perçait la chair, minuscule, comme si une
pierre précieuse y avait été incrustée...
Une petite forme qui ressemblait à... oui, on aurait dit un...
un coquillage... Il secoua la tête pour tenter de se réveiller,
sourcils froncés. Mais point de réveil, que la
troublante réalité : Laura était morte.
Elle n’avait plus de pouls.
Délaissant pour
quelques instants ce flot intense de questions sans réponses,
il désira se rapprocher une dernière fois de sa sœur.
Profitant de ses derniers moments d’intimité, il se
pencha et déposa sur ses lèvres un baiser qu’il
voulut bref et chaste. Cependant, dès que leurs lèvres
s’effleurèrent, Maximilien fut, une fois de plus, saisi
par une extraordinaire sensation : un souffle chaud dans sa
bouche, une lumière blanche éblouissant son esprit et,
soudain, une vision qui dépassait l’entendement. Comme
si sa mémoire lui renvoyait ce que son inconscient avait gardé
à son insu. Défiant la raison, une série
d’images bien définies, passant à la vitesse de
la lumière sans que, pourtant, il n’en perde un détail.
Il se redressa promptement. L’impression que Laura eut
participé à son baiser l’effleura un court
moment. C’était inimaginable ! L’étrangeté
de cette vision le troubla, il se souvint des rires en regardant le
si beau visage de Laura. Oui, il avait vu des femmes qui riaient, des
centaines, heureuses et sereines, mais point de Laura. D’immenses
colonnes... une allée de tapis rouge... un miroir gigantesque
derrière un trône... Mais déjà les images
semblaient vouloir s’effacer de sa mémoire.
Il se concentra
intensément : revoyant des femmes... des colonnes...
entendant des rires... se rappelant une couronne... Une couronne.
Oui ! C’est ça ! Une femme avec une couronne !
Qui m’a regardé droit dans les yeux. Qui a prononcé
mon nom ! Elle a dit : Maximilien. Maximilien
« matissonne »... ou était-ce « matte
et sonne » ?... Et quoi d’autre encore ?
DEUIL
Les semaines
passèrent ; jamais octobre n’avait semblé si
triste. On déclara que Laura avait ingurgité une trop
grande quantité de somnifères, ce qui avait provoqué
un arrêt cardiaque. Maximilien ne confia à personne ce
dont il avait été témoin. Il s’était
presque convaincu que tout cela n’avait été que
pures fabulations de sa part.
Le mariage n’eut
pas lieu ; sa douce Rosalie s’en retourna à
Londres, chez ses parents, puis s’envola pour Boston.
Maximilien souffrait trop pour s’investir dans sa vie amoureuse
et émotive, il devait y mettre de l’ordre. Rosalie avait
compris, bien entendu. Parce qu’elle l’aimait et qu’elle
consentait à lui laisser le temps nécessaire afin qu’il
fasse son deuil. Lui ne retourna pas à Montréal,
incapable de faire face au quotidien, aux défis, au travail
qui l’attendaient là-bas. Ses associés et amis
s’étaient montrés compréhensifs.
Chacun devait
surmonter ses angoisses et ses douleurs. Marie-Reine pleurait sa
fille parce qu’elle n’avait su la protéger, et
Jacques, parce qu’il n’avait pas saisi sa détresse.
Maximilien, quant à lui, reclus dans un hôtel parisien,
esseulé, effondré, n’oublia jamais ce visage
énigmatique couronné d’une tiare qui l’avait
interpellé, depuis un songe perdu entre la vie et la mort ;
tout cela révélé par un innocent baiser.
CROYANCES
En ce premier dimanche
de novembre, au bas du domaine, le soleil se voulait chaud et
réconfortant. Au loin, Jacques reconnut son fils qui venait
vers eux d’un pas nonchalant.
— Regarde,
Marie...
Marie-Reine se
retourna, remontant son châle sur ses épaules frêles.
Elle lui avait téléphoné la veille en le priant
de se joindre à eux cet après-midi. Ne voulant pas
discuter de la mort de Laura par téléphone, elle lui en
avait pourtant assez dit pour piquer sa curiosité et le
convaincre de venir. Maximilien, malgré l’insistance de
ses parents, n’avait pas voulu rester au domaine ; après
la mort de Laura il s’était loué un appartement
dans un hôtel de Paris et y vivait dans l’attente d’une
délivrance : celle d’accepter le suicide de sa
sœur.
— Bonjour mon
chéri, je suis contente que tu aies pu te libérer, dit
Marie-Reine en l’enlaçant tendrement.
Maximilien ne voulait
pas discuter de sa vie privée, expliquer ses choix ou
justifier son attitude, et, heureusement, il lui fut évident
qu’ils se réunissaient aujourd’hui pour
véritablement parler de Laura, comme sa mère l’avait
sous-entendu. Car même Marie-Reine ne s’enquit pas de la
santé de son fils, qu’elle savait pourtant meurtri et
pour qui elle s’inquiétait toujours. Les choses
semblaient donc sans équivoque entre eux : tous trois
souffraient et surmontaient leur peine selon leur propre façon
d’envisager la mort. Chacun fuyait une réalité
différente et personne ne se sentait la force de critiquer
l’attitude d’autrui. On se repliait, depuis plus d’un
mois, dans son jardin intérieur, dans sa naïveté
et sa douleur, et on en ignorait presque le malheur d’autrui.
C’était, à vrai dire, un égoïsme sain
et nécessaire à la convalescence du cœur et de
l’esprit.
— Il va falloir
que tu m’expliques, maman, ton appel m’a laissé
perplexe...
Ce disant, Maximilien
serra la main de son père avec chaleur. Ce dernier retourna
s’asseoir sous la pergola et tenta de se concentrer sur la
partie d’échecs. Comme d’habitude, Marie-Reine
était en train de le battre à plate couture !
— J’avoue
que je m’y perds aussi, répondit-elle à
Maximilien, mais Édouard ne devrait plus tarder...
— Lorsque tu
m’as parlé d’Édouard Brasco, j’ai été
étonné. La dernière fois que je l’ai vu,
je devais avoir onze ans. Je ne sais pas pourquoi, mais j’étais
sûr qu’il était mort !
— Non, il n’est
pas mort ! grommela Jacques, et ta mère semble disposer à
croire tout ce qui sortira de sa bouche !
— Jacques !
lança-t-elle impatiente.
— Chérie,
dit-il d’un ton exaspéré en avançant un
pion de deux cases, depuis quand crois-tu aux sorciers et aux
fantômes ? C’est ridicule ! Tu ne me feras
jamais croire que Laura vivait dans ses chimères !
— Tu n’as
jamais voulu comprendre, dit-elle. Puis, se retournant vers
Maximilien : j’ai toujours su que ta sœur vivrait un
jour quelque chose de troublant. À vrai dire, j’ai
toujours craint pour sa vie.
— Mais, maman,
qu’est-ce que c’est que cette histoire de fantômes ?
Elle hésita un
court instant, le regard pétillant, presque heureux.
— Laura n’est
pas morte, annonça Marie-Reine avec un étrange sourire,
elle vit... quelque part ailleurs.
— Ça
s’appelle le Paradis ! intervint sèchement Jacques.
—... à
côté d’un homme puissant..., poursuivit-elle sur
ce même ton de confidence.
— Qui lui
s’appelle Dieu !
— Mais tu ne
comprends rien à la fin! s’emporta-t-elle alors, se
retournant brusquement vers son époux avec une vivacité
peu coutumière.
— Maman,
maman... supplia Maximilien en lui prenant la main doucement. Tu me
dis que Laura est partie rejoindre un homme dans une autre dimension,
c’est ça ?
Raconté aussi
froidement, Marie-Reine dû admettre que cela semblait
parfaitement farfelu.
Jacques n’en
avait plus que faire de ces histoires à dormir debout.
— Marie !
C’est à toi ! lui lança-t-il
péremptoirement.
Elle retourna se
pencher sur le jeu.
— Tu ne crois
pas à ça? demanda Maximilien à son père
en s’assoyant.
— Je crois en
Dieu, trancha Jacques. Je crois que si ma fille s’est suicidée,
c’est parce qu’elle était malheureuse ici-bas et
qu’elle ne pouvait en supporter davantage. Je crois qu’elle
est bien là où elle est parce qu’elle ne souffre
plus. Voilà ce que je crois.
Tandis que Marie-Reine
avançait son Fou jusqu’au Roi de l’adversaire en
lançant avec indifférence « échec et
mat », Angèle vint annoncer l’arrivée
d’Édouard Brasco.
— Merci Angèle,
dit Marie-Reine, soyez gentille de rapporter le jeu.
— Bien sûr
madame.
— Et nous
prendrions volontiers du thé, à moins que vous ne
désiriez autre chose ? demanda-t-elle en se tournant vers
son fils.
— Du thé,
acquiesça Maximilien, ce sera très bien pour moi...
— Un double
scotch Angèle !
— Bien monsieur.
Marie-Reine fit peser
sur son mari un regard accusateur puis l’intima :
— Je t’en
prie, fais un effort. Ne te laisse pas aller à des paroles que
tu pourrais regretter.
— C’est
promis chérie, souffla Jacques en regardant Édouard
Brasco descendre la pente en leur direction. Physiquement, il n’avait
guère changé, pensa-t-il : les cheveux argentés
très courts, ventripotent, épaules larges et légèrement
courbées...
— Vous le
connaissez depuis longtemps n'est-ce pas ? demanda Maximilien
mine de rien.
— Depuis... ma
foi, avant ta naissance, répondit tout bas Marie-Reine, ton
père n’a jamais pu le blairer ! Va savoir
pourquoi !
— Bonjour !
lança Édouard franchissant les derniers mètres.
— Bonjour
Édouard, comment vas-tu ?
Marie-Reine s’empressa
de se lever pour l’accueillir.
— Bien, bien...
ça me fait plaisir de vous revoir... j’aurais aimé
que ce soit en d’autres circonstances...
Il embrassa
Marie-Reine sur la joue et serra la main de Jacques.
— Tu te souviens
de Maximilien...
— Bien sûr !
Comment vas-tu ?
— Affreusement
mal en vérité.
— Max !,
s’exclama sa mère étonnée.
— Évidemment
que ça va mal, renchérit Édouard. Je vous
comprends...
— Jusqu’à
quel point nous comprenez-vous ? demanda Maximilien avec un
soupçon d’irrévérence. Car même si
ce que sa mère venait de lui annoncer correspondait à
une certaine illusion dont il tentait désespérément
de se défaire et qui l’obsédait jour et nuit,
Maximilien devait admettre qu’en général il
retenait davantage du pragmatisme de son père. Pendant une
longue demi-heure, Édouard leur parla de sa fille, Maude, qui
s’était également suicidée, puis d’un
mythe auquel il croyait et qui portait le nom de Dramenker.
— Et je suppose
que votre fille est en train de jouer aux cartes avec la nôtre,
quelque part sur Mars ou sur Vénus !, lança
Jacques plein d’ironie. Pourtant, Édouard lui répondit
le plus naturellement du monde :
— Nous ne savons
pas encore où elles sont, mais nous croyons que oui,
effectivement, elles sont ensemble. Avec des centaines d’autres
victimes.
Maximilien se leva.
— Monsieur
Brasco, j’aimerais comprendre...
Une courte hésitation
lui permit de replacer en mémoire chaque fait et commentaire
dans un ordre plus ou moins cohérent. Même si tout cela
prenait l’allure d’une grossière aberration, il se
lança :
Laura aurait rencontré
un homme appelé Dramenker. Joseph Dramenker.
— En fait,
intervint Édouard, elle l’aura connu sous le nom de
Joseph Amond.
— Ce nom ne me
dit rien, glissa tout bas Marie-Reine à Jacques, elle ne l’a
jamais prononcé devant moi.
— Peu importe,
continua Maximilien. Alors..., ils sont tombés éperdument
amoureux l’un de l’autre et pour que cet amour dure
éternellement, elle a dû le suivre dans un autre
monde... une autre réalité... un autre univers... et
pour y aller, elle a dû mourir et comme preuve de son amour, il
fallait qu’elle accepte de se donner la mort elle-même.
Et tout cela, vous l’auriez découvert en déchiffrant
une légende vieille de trois cents ans. C’est ça ?
— À peu
de choses près, mais vous vous doutez bien que l’histoire
est beaucoup plus complexe...
Édouard voulut
poursuivre, mais Jacques, qui en avait assez entendu, bondit en
lançant vers Édouard un regard furibond.
— Mais vous
déraillez ma parole ! Laura s’est suicidée !
ELLE EST MORTE. Combien de fois va-t-il falloir vous le dire ?
Le coroner a été formel : elle s’est
empoisonnée ! Les somnifères, ça ne veut
rien dire pour vous ?
Maximilien se désolait
de voir son père dans un tel état ; il souffrait
tant, c’était évident.
— Il faut que
vous sachiez, reprit Édouard toujours aussi calme, que ceux
qui ont mené l’enquête travaillaient pour nous...
Cet aveu mit le feu
aux poudres et Jacques explosa :
— Comment ?,
s’emporta Jacques avec la colère dans les yeux, ON NOUS
A ENVOYÉ DES CHASSEURS DE FANTÔMES ?
— Nous procédons
toujours ainsi dès que la mort est reliée au phénomène
Dramenker.
— Ma fille,
lâcha Jacques entre les dents serrées, n’a pas
suivi Casanova au pays d’Éden. Ma fille est MORTE.
— Papa...,
supplia Maximilien. Mais Jacques n’entendait que lui :
— Ma fille
souffrait, elle a mis fin à ses souffrances et rien ne me la
ramènera...
— Papa...
— Ma fille...
Laura était malheureuse et... je ne m’en suis pas
aperçu... Laura...
— PAPA !
— QUOI ?,
cria-t-il impatient.
Maximilien le regarda
interdit, décelant chez son père une tristesse
poignante, un désespoir criant, et il en fut ému. Il
soutint son regard dévasté et pâle, mais empreint
d’une telle dignité !
— On n’essaie
pas de te convaincre, lui dit-il tout bas, mais seulement de
respecter ceux et celles qui veulent bien y croire...
Jacques, cet homme
grand et fier, n’avait jamais été aussi ébranlé.
Regardant son fils fixement, il inspira.
— Et toi, y
crois-tu ? demanda-t-il gravement.
Maximilien retint son
souffle, le regard empli de larmes. Marie-Reine avait devant elle ses
deux hommes méconnaissables, meurtris, l’âme à
vif. Son mari ne s’était jamais abandonné à
de telles foudres. Quant à Max, sembler à ce point amer
et honteux n’était pas dans sa nature. Honteux, oui, il
l’était. Honteux d’envisager que ce conte à
dormir debout fût vrai. Et malgré le fait que son père
tenait à s’assurer de son support, malgré son
besoin désespéré de savoir son fils à ses
côtés, Maximilien ne put lui mentir.
— Oui, j’y
crois.
NE PAS OUBLIER
Une semaine avant les
fêtes de Noël, Maximilien accepta de rencontrer à
nouveau Édouard Brasco. Ce dernier lui avait donné
rendez-vous dans un café de Paris, par un après-midi
froid et pluvieux.
— Vous avez
déjeuné ? lui demanda Édouard, peut-être
prendrez-vous un café...?
— Volontiers,
répondit Maximilien en ôtant son imperméable. Il
s’assit et demanda : Vous repartez au Canada, si j’ai
bien compris...
— Ce soir, oui.
Je travaille au siège social de La Société, à
Montréal.
— J’y
retourne également, dès le Nouvel An passé. Il
est grand temps que je retourne m’occuper de mon restaurant !
— Votre
restaurant oui... Le Dorso...
— Vous y êtes
déjà venu ?
—
Malheureusement, non. Mais puisque je pourrai, désormais, me
vanter de connaître intimement le propriétaire, je ne
manquerai pas d’y faire un saut ! Montréal est la
ville des restaurants ! Malheureusement, mon train de vie ne me
donne pas la liberté de faire du tourisme... les mondanités
n’ont pas de place dans mon quotidien...
Édouard le
laissa s’installer, tout en l’étudiant mine de
rien. Maximilien devait faire environ un mètre quatre-vingt,
les épaules carrées, il était élancé
sans être chétif ; un joli garçon ayant de
la prestance et du charisme, éduqué selon les règles
de l’art européennes. La civilité faisait partie
intégrante de son attitude, on remarquait son aisance en
société. Il arborait une coupe de cheveux moderne qui
lui seyait bien, quoique ce ne fut pas du goût d’Édouard :
court, mais échevelé, avec quelques mèches
claires et des favoris légèrement prononcés.
— Alors ?
Pourquoi suis-je ici ? demanda Maximilien.
— Je voulais
avoir votre avis.
— À
propos de quoi ?
— À
propos de ce que vous savez.
Maximilien sourit avec
réserve. Ils donnèrent leur commande au garçon
et Édouard attendit une réponse.
— Je n’ai
pas d’avis sur la question, trancha Maximilien. Alors, Édouard
Brasco s’accouda :
— Je vais vous
dire, moi, ce que je crois : vous avez été témoin
de quelque chose de troublant et vous n’osez en parler à
personne puisque vous n’êtes pas certain de vraiment
croire à ce que vous avez vu.
— Monsieur
Brasco, rétorqua sèchement Maximilien, j’ai
découvert ma sœur alors qu’elle venait de
s’enlever la vie : n’est-ce pas assez troublant ?
— Certes. Mais
vous et moi savons que votre sœur est partie dans des
circonstances extraordinaires et que, au risque d’emprunter des
mots mal choisis, vous mourez d’envie de connaître le fin
mot de l’histoire.
— Ça,
voyez-vous, j’en doute, chuchota Maximilien.
— Le fait que
votre sœur soit toujours en vie, autre part, ne vous intéresse
donc pas ?
— Elle ne fait
plus partie de ma vie. Elle a décidé de partir, alors
je n’irai certainement pas la relancer à l’autre
bout de la galaxie !
Le garçon
servait les cafés et en entendant cette dernière phrase
il leur jeta un regard curieux. Édouard le laissa s’éloigner
puis:
— Maximilien,
Laura s’est sacrifiée. Qui vous dit qu’elle ne
regrette pas son geste ? Qu’elle n’est pas
prisonnière de sa décision et qu’elle attend le
jour où quelqu’un, en l’occurrence vous-même,
irez à son secours ?
Maximilien le regarda,
imperturbable.
— Vous devriez
écrire un bouquin ! Vous feriez fortune...
Se reculant sur sa
chaise, Édouard souffla :
— Il est dommage
que vous ne prêtiez aucune importance à ces
événements...
— Mais qu’en
savez-vous enfin ?, demanda Maximilien frustré.
Édouard laissa
passer un long moment de silence et s’accouda à nouveau
pour lui confier à voix basse :
— Ce matin-là,
n’étiez-vous pas dans la chambre de votre sœur
lorsque celle-ci venait de rendre l’âme ?
N’était-elle pas en train de se vider de son sang ?
Ce même sang ne s’élevait-il pas jusqu’au
plafond dans un nuage surnaturel ?
Maximilien le fixa.
Comment savait-il ?
— Votre mémoire
ne doit pas oublier, insista Édouard, vous ne devez jamais
oublier ce que vous avez vu. Sinon vous aurez l’impression,
jusqu’au dernier jour de votre vie, que quelque chose vous a
échappé. Vous vous êtes terré dans un
hôtel depuis ce jour maudit, vous avez essayé de faire
le vide et d’accepter la mort de Laura. Mais vous ne pouvez
l’accepter. Et vous savez pourquoi ? Parce que cette mort
n’est pas acceptable. Tout simplement.
Il fit une pause et
poursuivit :
— Vous vous
doutez bien que devant vos parents je n’ai pas insisté.
Il vous reste encore bien des choses à découvrir à
propos de cette Légende. Sa raison d’être, ses
objectifs, ses personnages... Nous avons tous un rôle à
y jouer, car cette histoire est vraie et vous le savez fort bien.
Édouard sapa
une gorgée de café brûlant et, puisqu’il
lisait toujours la perplexité sur le visage du jeune homme, il
se résigna : d’une enveloppe, il sortit quelques
clichés et Maximilien éprouva un certain malaise en
regardant ces victimes photographiées. Toutes des femmes, le
teint pâle, mortes, supposait-on, pour rejoindre un homme
parfait dans un monde parfait...
— Cela ne vous
rappelle-t-il pas quelque chose ? demanda Édouard.
Maximilien soupira
puis, à contrecœur, il examina les visages une seconde
fois. Soudain un détail attira son attention ; un détail
turquoise et brillant à l’oreille gauche. Un minuscule
coquillage. Identique à celui de Laura, se souvenait-il. Mais
pas aussi coloré, celui de Laura était davantage blanc
crème avec des reflets turquoise. La première victime
photographiée était une jolie rousse, le visage
éclaboussé par de mignonnes taches de son, le nez
coquin, les paupières maquillées, closes. Son
coquillage que l’on distinguait très bien à
travers une mèche rousse était plus gros et plus vert
que celui de Laura. La deuxième photo représentait le
gros plan d’un profil : cheveux foncés derrière
l’oreille dégagée, peau blanche sur laquelle on
apercevait un fin duvet à la naissance de la joue et un œil
ouvert que l’on devinait sans étincelle de vie. Et le
coquillage, plus long que large, était rosé. Maximilien
s’était rapproché et décela, tout autour
du coquillage, de fines rayures, telles des veines, vertes et roses,
partir de l’objet pour s’effacer quelques millimètres
plus loin dans la chair. Les quatre autres clichés étaient
de moins gros plans. On voyait bien sûr le coquillage, mais, si
on n’y prêtait pas attention, on croyait à une
scintillante boucle d’oreille. Rien de plus. Maximilien
s’adossa.
— C’est un
genre de talisman, expliqua Édouard gravement. Le coquillage a
une signification très spéciale, car l’histoire
de Dramenker est contenue dans un coquillage. En fait, ce n’est
pas une histoire, mais bien une Légende Vivante qui a pour nom
Sa Phol Sïa. Certains pensent même que Joseph Dramenker a
pris naissance dans ledit coquillage, un peu comme la Vénus de
Botticelli ! Ce n’est pas l’avis d’une
majorité toutefois.
Bien qu’il
mourait d’envie de poser des questions, Maximilien se
concentrait pour ne pas sombrer dans l’absurdité que
tout cela lui suggérait. Le jeune sceptique le dévisagea,
mais Édouard poursuivit, en désignant du menton les
photographies :
— Les autopsies
démontrent que les tissus du pavillon de l’oreille
externe sont tissés autour du talisman. Comme si cet objet se
trouvait depuis toujours dans le lobe, près de la glande
parotide, et qu’il se décide à « pousser »
une fois la victime décédée. L’épiderme
semble se cicatriser autour en quelques minutes.
— Est-ce
véritablement de la nacre ? Du calcaire ?,
s’intéressa légèrement Maximilien qui
s’efforçait de ne pas démontrer une trop grande
curiosité.
— Encore
aujourd’hui, la pierre nous est toujours inconnue. Comme vous
pouvez le voir, la taille, la couleur et le « modèle »
varient...
Maximilien lui redonna
les photographies et Édouard proposa, tout en les rangeant
dans leur enveloppe :
— J’aimerais
que vous veniez avec moi à Montréal...
— Je retourne
déjà à Montréal, précisa
Maximilien.
— Je veux que
vous y veniez avec moi.
Leurs regards
s’aimantèrent un long moment.
— Pour y faire
quoi ?, demanda-t-il sur un ton détaché, avec un
soupçon d’exaspération.
— Nous avons
besoin de collaborateurs. La Société emploie cinq mille
personnes réparties sur trois continents...
— Vous m’offrez
du travail si je comprends bien...
— C’est
exact.
— J’ai
déjà un travail...
— Le Dorso
survivra à votre absence. Nous partons à vingt heures.
Il se leva, passa son
veston de cuir et posa sur Maximilien un regard insistant :
— Soyez-y,
Maximilien.
VERS MONTRÉAL
20:03 h. De l’aéroport
Charles-de-Gaulle décolla un avion nolisé qui arborait
le logo de La Société : le nom de la compagnie en
caractères bleus et, superposés, deux cercles enlacés
représentant, de façon stylisée, à gauche
un coquillage et à droite, un globe terrestre. Simple et
discret. Environ une heure après le décollage, Édouard
vint trouver Maximilien:.
— Vous avez sans
doute compris que rentrer à Montréal en notre compagnie
signifiait un nouveau départ pour vous.
— Je l’ai
compris.
— Je suis tout
de même disposé à vous laisser le temps
nécessaire pour que vous régliez vos affaires, une fois
à Montréal.
— Il sera
difficile de ne plus jamais croiser les centaines de personnes qui me
connaissent dans cette ville ! J’avais une vie assez
mondaine.
— Il n’est
pas question pour vous de disparaître. Seulement vous devez
être libre de toute obligation et rompre vos liens avec votre
vie active. Personne ne doit attendre quelque chose de vous :
pas un sou, une promesse, une rencontre prévue ou quelque
dette que ce soit. En parlant de ça, l’une de nos
institutions financières mettra à votre disposition les
fonds nécessaires pour vous dégager de votre restaurant
avec une parfaite confidentialité.
Cela surprit
Maximilien. Monsieur Brasco allait au-devant des soucis, car lui-même
n’avait pas encore songé au Dorso. Ainsi, il ne pourrait
même plus être propriétaire de son rêve ?
Un rêve qu’il avait préparé et réalisé
de longue haleine ? En une journée, il devait tout
balayer et faire comme si de rien n’était. Faire comme
s’il n’avait jamais voulu être restaurateur, homme
d’affaires, amoureux d’une étudiante en droit…
La seule réalité qui ne pouvait, qui ne devait pas
s’effacer, c’était le suicide de Laura. Quel
dommage !
— Il viendra un
temps où vous comprendrez qu’attirer l’attention,
être recherché ou espéré pourra mettre des
vies en danger, à commencer par la vôtre.
Maximilien baissa les
yeux et hocha la tête, lentement. Il pouvait comprendre,
quoiqu’une impression d’exagération vint encore
faire titiller son sourcil.
— Bien. Alors,
la première étape est de mémoriser ces notes, ce
sont vos codes d’accès à divers programmes…
Il lui tendit un
papier que Maximilien relut une dizaine de fois afin de s’en
imprégner.
Après de
longues explications, que Maximilien assimila avec grand intérêt,
Édouard s’en retourna à son siège pour y
demeurer jusqu’à l’atterrissage à
l’Aéroport de Mirabel. Maximilien, quant à lui,
parcourut un document qu’Édouard lui avait donné,
déplia l’ordinateur portatif installé devant lui
pour se promener de fichier en fichier, de document photo en rapport
d’enquête. L’équipement informatique dernier
cri démontrait que La Société avait d’énormes
moyens. À l’interne, on semblait privilégier
l’outil de travail relativement nouveau appelé Internet.
D’autres éléments technologiques à la fine
pointe servaient les divers enjeux : espionnage, sécurité,
recherches et développement... Impressionnant. Jamais il
n’aurait soupçonné une telle organisation :
plus de 7000 personnes à travers le monde, y compris sa propre
mère, étaient convaincues de l’existence de
Dramenker. S’il ajoutait cet argument à son expérience
personnelle, il n’y avait vraiment plus de
quoi douter. Joseph Amond Dramenker vivait, forcément.
Dans son hublot, comme
un spectre jumeau qui le regardait du dehors, son reflet jaunâtre
lui renvoyait sa désolation et sa fatigue. Il pensa à
Rosalie et faillit éprouver des regrets de ne pas l’avoir
épousée. De ne pas l’avoir impliquée.
Curieusement, Édouard n’avait posé aucune
question, ni même aucune condition concernant Rosalie. Il
allait y réfléchir longuement, mais il se ressaisit,
refusant de s’apitoyer sur son sort. Un jour, ils se
retrouveraient, Maximilien n’en doutait pas un seul instant
LES TROIS LOIS DE LA CRÉATION
L’appareil
avalait des kilomètres de nuages, dans une nuit sans lune,
planant très haut au-dessus d’un océan aussi
vaste qu’invisible. Maximilien furetait, lisait deux fois
plutôt qu’une... Sa stupéfaction équivalait
à sa fascination. Incroyable ! Maximilien avait peine à
croire que tout cela fut vrai. Une fable, mais documentée avec
une telle rigueur scientifique !
Il s’était
d’abord intéressé aux rapports d’enquête
visant à élucider les meurtres et autres crimes reliés,
présumait-on, à Dramenker. Pas seulement ceux de femmes
découvertes sans vie dans un lit couvert de pétales de
roses ou dans tout autre endroit romantique et riche de symbolique
amoureuse, mais aussi des meurtres de soldats, de policiers,
d’agents, travaillant ou non pour La Société.
Plusieurs rumeurs couraient à propos des mystérieux
agresseurs meurtriers que l’on disait à la solde de
Dramenker. On les appelait des « Thanars » et
décrivait leur rassemblement en ces termes : « hordes »,
« armées », « troupes »,
ce qui laissait croire en un nombre important d’individus. Mais
de ce maître, ce Joseph Amond Dramenker, on n’en parlait
que très peu et quand on le faisait, on s’en référait
à des rumeurs, des ombres et des impressions. Des « si »
et des « mais » à profusion. Même
le nom avait une origine incertaine. Maximilien lut que l’on
avait connu le personnage sous les noms de « Joseph »
et de « Mashlï ». Mashlï,
expliquait-on, signifiait « deuxième maître ».
Puis, vers les années 1970, le nom de « Dramenker »
se mit à circuler. Quelle en était la source ?
Personne ne savait. On y associa le mot « Hlas Draim
IEnkaro » qui figurait à l’occasion dans les
parchemins, pourtant sans ne jamais les entendre dans le coquillage.
Quoi qu’il en soit, « Dramenker » devint
la norme.
Maximilien se rendit
très vite à l’évidence : personne, à
La Société, ne pouvait prouver, ne pouvait témoigner
de l’existence de Dramenker. Croyances et suppositions
cimentaient les esprits. Et la question demeurait entière :
Dramenker était-il humain ? Était-il un
psychopathe riche et excentrique qui se plaisait à broder sa
propre légende, ou était-il cet être fascinant
qui allait et venait entre ici et ailleurs ? Ici et... cet autre
univers...?
Teir. Maximilien avait
hésité à lire ces documents qui traitaient du
sujet de cet autre monde, préférant apprendre les
règles de La Société. Cela lui avait semblé
plus concret et moins farfelu. Mais après deux heures de
cadavres, de jargon médical, de photos d’autopsie et de
thèses philosophiques, la curiosité l’amena à
lire un texte rédigé par une certaine Chantal Florenne,
experte en traduction du draimien. Le draimien ! Maximilien,
malgré lui, sourit et hocha la tête.
— Ils ont même
formé des gens pour apprendre ça !, chuchota-t-il.
Il pensa alors à sa cousine qui, complètement accro aux
œuvres de Tolkien, s’étaient mise à
apprendre l’elfique ! Un langage pourtant imaginaire, mais
qu’elle pouvait parler et même écrire. Encore une
fois, il secoua la tête, en soupirant.
Il commença sa
lecture, d’abord amusé, puis gagné par un intérêt
croissant et fébrile:
« Premier
résumé de Sa Phol Sïa sous la direction de Chantal
Florenne, 1991
Pour comprendre ce
qu’est Teir, (...) il faut oublier toute notion d’astronomie.
Il n’y a pas de corps célestes (astres, planètes)
au sens où nous l’entendons, répondant à
des logiques gravitationnelles. L’univers de Teir est
bilatéral: il y a les Sols, il y a les Cieux, chacun en
parallèle infini et divisé en territoires ou habitent
créatures de toutes sortes.
On raconte, de
manière imagée, que La Déshià1
s’est hissée dans notre monde par le Fil du Temps, a
choisi un homme, Joseph Amond, et l’a ramené avec elle
sur Teir. La fusion de leurs corps, ainsi que le contact de cet
humain avec Teir, provoquèrent une explosion si terrible
qu’ils firent éclater un trou noir, soudain matérialisé
sous forme de verre étamé. De ce violent fracas se
forma l’Isba, qui veut dire étoile, et qui maintient sur
Teir l’équilibre des forces, du temps et de l’espace.
L’Isba peut correspondre à notre rose des vents et
détermine, entre autres, les points cardinaux qui sont au
nombre de neuf: quatre pour les Sols, quatre pour les Cieux, plus un
point central appelé Olfré, qui signifie cœur.
Ces points éparpillés sont des fragments d’étain
poli, certains minuscules comme un dé à coudre,
d’autres gigantesques comme un gratte-ciel de vingt étages.
Mais peu importe la
grosseur du débris, ils renferment tous une force
extraordinaire qui engendrent de grands pouvoirs. En plus de «tendre
le monde», de soutenir les différentes forces de la
nature, de laisser s’échapper une énergie de
chaleur, de lumière et de gravitation, ces débris
préservent, dit-on, des connaissances infinies. Certains êtres
les craignent, d’autres s’en fascinent. Ces derniers,
réunis en clan, s’établirent jadis en des lieux
très reculés de Teir et se mirent à la recherche
des précieux débris, regroupés parfois en un
simple hameau, ou en un village animé, ou en une cité
prospère et organisée.
Mais poursuivons
l’histoire telle que La Société la comprend
aujourd’hui:
La Déshiä,
croit-on, savait déjà qu’elle allait disparaître
très prochainement. Sentant son temps venu, elle désirait
léguer à un être de confiance sa puissance.
Chercha-t-elle en d’autres univers un être digne? Le
mystère persiste. Quoi qu’il en soit, elle vint jeter
son dévolu chez nous, dans notre univers, sur un jeune médecin
anglais, dans un 16ème siècle agité par les
courses au Nouveau-Monde, l’évolution industrielle et
culturelle. Pour faire son approche, elle s’appropria le corps
d’une jeune fille et attira par ses charmes le médecin
qu’elle espérait conquérir. La raison de son
choix, encore là, est inconnue. Pourquoi Joseph Amond?
Pourquoi un Anglais? Pourquoi à cette époque? Ces
questions demeurent le fondement du mystère.
Une fois Joseph
Amond conquis, La Déshià lui annonça qu’au
terme de quatre Ères la Terre mourrait mais que lui, s’il
la suivait avec confiance et bravoure, survivrait. Elle le séduit
et lui offrit un univers vierge et grandiose afin qu’il mette à
profit, le jour venu, la puissance qu’elle lui léguerait
alors. Elle en fit son héritier élu, son deuxième
Maître.
Afin de créer
ce qui allait peupler et meubler cet univers nouveau qui reçut
le nom de Teir (...), les deux Maîtres revinrent choisir un
troisième Maître – Joseph Amond choisit une femme
- qu’ils amenèrent avec eux et couronnèrent
Impératrice. Dans une ville appelée Ardes que La Déshiä
fit construire en l’honneur de la souveraine, tous trois se
rassemblèrent afin de composer ensemble l’Histoire de
Teir, c’est à dire la Légende Vivante qui relate
ce qui est, ce qui sera et ce qui doit être. Cette Légende
Vivante reçut le nom de Sa Phol Sïa.
Fin de la
traduction dite intégrale. Début de l’interprétation
réalisée à partir des recherches datées
du 11 juin 1990 au 4 août 1991.
Toutefois, dans sa
grande sagesse, La Déshià fit au préalable trois
lois qui en aucun cas, jamais, ne pourraient être brimées
ou changées, même -et surtout- par un Maître. Elle
décida de ces lois afin de préserver Teir et les autres
univers de l’infiniment petit de la destruction; elle allait
céder sa puissance à un héritier, le deuxième
Maître, et également de grands pouvoirs à
l’Impératrice, le troisième Maître. Bien
qu’elle les choisit et les aimât, La Déshià
redoutait pourtant que l’Humanité qui avait façonné
ses Maîtres ne les pousse à commettre l’irréparable.
Donc, Dramenker,
qui accepta l’honneur que lui faisait La Déshià,
a ainsi le temps de quatre Ères afin de mériter son
héritage. C’est la première loi, «La Loi
des quatre Ères».
La deuxième
loi est «La Loi du Temps». Cela concerne le Fil du Temps
sur lequel «s’emboîtent» les univers. Le
tronçon qui passe sur Teir et qui le relit à l’univers
de la Terre doit être enterré et oublié pour la
survie de tous. La Terre s’éteindra dans quelques deux
milliards d’années et si Teir veut échapper à
cette fin irrémédiable, le Fil devra être
sectionné au moment venu. Teir doit donc survivre à la
Terre éternellement. L’agonie de notre planète,
puis de notre Système, doit avoir lieu, selon les calculs de
La Déshiä, au terme de la quatrième Ère,
accompagnant ainsi sa passation de pouvoir. Afin «d’oublier»
le Fil du Temps, qui jamais ne devrait être déterré
et utilisé, on en cacha un bout dans le Royaume du Néant,
l’un des quatre royaumes de Teir,et dissimula dans un
coquillage celui qui passait sur Terre. Il sera expliqué, plus
tard, que le temps dans sa nouvelle forme fut une invention de
l’Impératrice qui créa les premiers balbutiements
de la nature sur Teir.
La troisième
Loi qu’imposa le Maître du Destin est «La Loi des
Écritures». Pour que Teir survive à un éventuel
chaos et soit préservé dans l’immortalité,
il doit y avoir une Légende Vivante pour prévoir
l’avenir. Cette légende, pour qu’elle soit
engendrée, doit être rédigée par les trois
Maîtres et se terminer avec les trois signatures. Pour qu’elle
naisse, elle doit être portée au peuple Holos
2,
sur le mont Pariò. Pour qu’elle vive, elle doit à
perpétuité passer de main en main chez les Holos, sans
ne jamais cesser son mouvement.
Dramenker - qui sur
Teir ne porte pas ce nom mais plutôt celui de Mashlï
3
- ainsi que l’Impératrice acceptèrent ces trois
lois et dès lors il s’écoula un premier siècle
de grande sérénité, d’innocence et
d’oisiveté que l’on nomme d’ores et déjà
le Siècle Parfait.»
Ouf!
Maximilien, avec
agacement, ferma tout l’attirail: livres, ordinateur et
calepins. Irrité, il était résolu à
trouver Édouard Brasco, là, sur-le-champ, pour lui
annoncer qu’il renonçait. La blague avait assez duré.
Impératrices, maîtres, légendes, fils du temps,
et puis quoi encore! Fini! Quelle stupide conte pour enfant! Mais au
moment précis où il se leva, une voix puissante résonna
dans sa tête, et aussitôt se mit à bourdonner.
Subitement, il sentit qu’on venait d’entrer en lui. Il
grimaça, crispa ses mains sur le dossier d’un siège,
ferma les paupières un instant. Tout était blanc dans
ses pensées... Était-ce possible? Puis il entendit à
l’infini, dans un écho confus:
«Maximilien
Matissonne Maximilien Matissonne Maximilien Matissonne»
Une voix étrangère
et familière tout à la fois. Familière car déjà
entendue. Étrangère car elle ne lui appartenait pas. Ni
à lui, ni à aucune personne connue de sa mémoire.
Cette violation succincte de son esprit laissa une empreinte de
curiosité beaucoup plus prononcée. La voix se tut, puis
se retira. Maximilien rouvrit les yeux et secoua légèrement
la tête. Il poursuivit son idée en allant trouver
monsieur Brasco. Allait-il lui dire qu’il renonçait?
Qu’il reculait? Qu’il ne désirait pas retrouver
Laura?
NAISSANCE, VIE ET SOUFFRANCE
Épisode
s’étant passé à l’insu de l’Humanité
1.
NAISSANCE
La
véritable histoire de l’Impératrice, troisième
Maître de Teir, commença par un dernier souffle. Son
cœur cessa de battre. Son âme s’éleva
au-dessus de son corps, flottant, légère et souple. Une
plume, un voile. Elle resta ainsi quelques instants, libérée
de cette enveloppe charnelle, grisée par cette sensation
ultime de bien-être et de volupté, tel un ange qui
émerge de l’humanité. Mais cela ne devait pas
durer. Car déjà elle fut aspirée par ce corps,
retombant brusquement, retraversant cette peau morte et froide, se
sentant diminuer et suffoquer. Elle filait à vive allure, dans
une chute vertigineuse, plongeant dans l’obscurité la
plus troublante. La seule preuve de vie: la conscience de ce périple
terrifiant au plus profond d’elle-même. Elle avait mal.
Elle avait l’impression de vouloir s’agripper aux parois
de son corps afin de ralentir cette chute interminable. Elle arracha
un bout de sa mémoire, égratigna son cœur sans
toutefois dévier de sa sombre trajectoire. Elle aurait voulut
crier. Elle avait si mal. La souffrance fut soudainement renforcée
par les doutes affreux; sa mort aurait-elle été vaine?
La douleur de ses parents, les yeux rivés au couvercle de sa
tombe, aiguisa la poignante incertitude. Leurs visages grimaçants
et les mains jointes en prière étaient un cri d’amour
qu’elle entendait à l’infini. Et le prêtre
d’incanter les Esprits Saints. Et le prêtre de prier le
Seigneur.
Concéde nos, famulos tuos, quaesumus,
Domine Deus,
Perpétua mentis et corporis sanitate gaudére
Et gloriosa beatae Mariae...
Mais vers quels
abysses était-elle entraînée? Son chemin était-il
celui tant espéré? Mais où étaient-elles,
ces lumières éternelles qui illuminaient ses rêves?
Puis, plus rien. Elle
devait trouver réponses dans l’obscurité, le
néant et le non-être, hermétiquement silencieux.
L’insondable. Soudain, au-dessus de sa tête, un rayon de
lumière blanche éblouissant l’encercla. Puis, ses
yeux s’habituant à ces clairs-obscurs, elle crut
distinguer au loin une silhouette. Une jeune femme la regardait d’un
air ébahi et répondait en imitant son geste de la main.
Elles se rapprochèrent, jusqu’à ce que l’une
en face de l’autre elles s’aperçoivent qu’elles
ne formaient qu’une seule et même personne. Elle avait
cru un instant en une présence, mais ce réconfort était
un leurre. D’abord déçue, elle se résigna,
bien que troublée, à contempler dans ce miroir son
corps nu qui sous l’effet de la lumière semblait
incandescent. Sur son front apparut alors une splendide tiare
scintillante et une tunique grenat vint couvrir sa ronde et
voluptueuse nudité. Un frisson lui parcourut l’échine,
la soie était fraîche et la sensation agréable.
Elle se contempla un moment... puis elle sursauta! Il était
là, lui, celui-là même qu’elle avait choisi
de suivre au-delà du trépas. Lui, Joseph, l’amour
de sa vie, son cœur débordait de tant d’amour
qu’elle fondit en larmes. L’ambiguïté était
à son comble, elle venait de vivre des moments aussi exaltants
que pénibles. Mais seule la présence de Joseph était
parvenue à lui inspirer une sérénité
inespérée.
Lui, parut ému
et comblé: elle était enfin à ses côtés.
Il l’accueillait, dans un univers qui allait lui appartenir,
cette femme qu’il vénérait et qu’il venait
de couronner Impératrice. Ensemble, ils allaient régner
sur Teir. Jamais de vilenies ne parviendraient à s’immiscer
dans leur vie et ce royaume allait se bâtir sur des bases de
respect mutuel et d’amour absolu. Il ne pouvait en être
autrement. Ils échangèrent un long baiser et Teir
devint monde de lumière.
Et gloriosa beatae Mariae semper Virginis
Intercessione, a praesenti liberati tristitia,
Et aetérna pérfrui laetitia.
Per Dominum nostrum Jesum Christum
2.
VIE
Encore aujourd’hui
le superbe miroir appelé Olfré n’a pas livré
tous ses secrets. Il les égrènera, ces secrets, au gré
des siècles, et plus encore au gré des humeurs de la
reine. Ce n’était pas qu’une simple glace,
l’Impératrice le comprit dès qu’elle passa
ses premiers moments à se contempler. Très vite, son
image se fondait dans celles de paysages; son visage se mêlait
à une foule animée ou révoltée; ses
costumes et sa couronne allaient jusqu’à se perdre dans
un décor à la fois si proche, mais si inaccessible...
Les premières fois, le réflexe de jeter un œil
par-dessus son épaule lui permit de constater que le décor
simple, lumineux et sans attrait ne trouvait pas d’écho
dans le miroir. Derrière elle : étendue immaculée,
incandescence, infini... Devant : chevaux, chemins de terres
serpentant entre des maisons très étroites, collines et
bêtes, domaines édifiés en pierre, gens de tout
acabit, musique... ciel bleu et herbe verte, accents et langages...
des gestes... de l’eau, du sang et des flammes...
L’Olfré
la mit aux premières loges de la vie, au-delà de la
glace. Une vie qui apparut à la reine aussi étrangère
que familière. On raconte que, après leur baiser qui
illumina le monde, Joseph se retira et l’Impératrice
resta debout un temps indiciblement long devant l’Olfré.
Elle prit alors conscience du chemin parcouru, mais sans le poids de
son réel sacrifice. Au fur et à mesure, elle se
souvenait de son passage sur Terre, exceptés douleurs,
souffrances et doutes. Il ne lui restait plus que la satisfaction
d’être arrivée à destination. Cette
fenêtre, ce miroir, lui renvoyait des images marquantes, à
la fois si proches mais si lointaines. Une fenêtre qui ne
s’ouvre pas, une vitre à toute épreuve qu’elle
ne pourrait jamais fracasser et traverser, puisque Teir restait le
seul monde qui lui était dorénavant accessible.
Prisonnière
consentante de son nouveau monde, elle assista sereinement aux
funérailles de sa mère, le 6 mai 1685, puis à
celles de son père le 23 janvier 1689; elle regarda l’incendie
ravager une partie du manoir familial, Victory Gold Valley; l’Europe,
en effervescence, se lança à la conquête de
royaumes lointains au nom des rois, des épices et de l’or;
puis, les années se succédèrent... L’empereur
Napoléon avait été assassiné; les
États-Unis étaient nés; la reine Victoria avait
régné et les Beatles avaient révolutionné
l’occident musical... Ainsi, cent jours de réflexion lui
permirent d’assimiler ces nouveaux concepts et, ensuite, elle
fut prête à entreprendre la création de Teir.
Joseph présenta alors la reine au Premier Maître,
appelée La Déshià, cette créature suprême
qui possédait l’univers. Ensuite, ensemble, ils
composèrent Sa Phol Siä, la Légende qui allait
assurer à Teir son immortalité. Lorsque les dernières
paroles furent retranscrites, l’Impératrice put
commencer à orchestrer la nativité universelle.
Les premières
semences furent épandues au pied de l’Olfré, et
l’éveil de Teir se réfléchit dans sa
gigantesque glace : planchers de marbres, de bois et de verres, murs
majestueux, coupoles, voûtes et verrières... le superbe
Palais d’Adrionne s’était élevé.
Joseph, alors qu’il visitait les lieux pour la première
fois, félicita la reine. Le paroxysme de l’élégance
architecturale le ravit et il jouissait déjà à
la perspective de voir Teir tout entier aussi sublime.
— Votre demeure
est somptueuse, dit-il, alors qu’ils quittaient la volière.
Encore vide de mouvements, de cris et de chants, l’espace
destiné aux espèces volatiles s’élevaient
en forme sphérique jusqu’à dépasser la
tour principale du palais. On y accédait par la cour
intérieure d’Aurée, dont le carrelage de granit
séparait deux rangées de colonnes rouges entourées
de simon, la toute première espèce végétale
à avoir été créée par la reine.
Elle s’était inspirée du lierre pour en faire une
plante grimpante ne demandant, toutefois, que peu de lumière
et d’eau, et dont les bourgeons dorés se dépliaient
en de jolies feuilles bourgognes. L’effet sur les colonnes
rouges, à la rugosité poreuse, était saisissant.
C’est dans ce décor neuf que l’Impératrice
dit à Joseph:
— Vous ne
regretterez pas de m’avoir confié la création de
votre monde.
— Mais il est
également vôtre, corrigea-t-il.
La reine sourit,
presque intimidée par cet égard. Elle passa à
autre chose:
— J’ai
pensé hisser ce palais entre les cieux et les sols, qu’en
pensez-vous? Nous pourrions ainsi avoir vue sur tous les royaumes,
terrestres comme célestes. Et sous nos pieds il y aurait un
domaine magnifique réservé aux plus belles bêtes.
J’ai idée de dresser une espèce très
spéciale de chevaux...
— C’est
une idée excellente. Je suis séduit. Mais...
pourrais-je avoir l’honneur de m’acquitter de ce détail
pour vous?
— Vous ne cessez
de m’honorer.
— Je n’en
ferai jamais assez pour vous être agréable. Vous désirez
hisser ce royaume vers les cieux : je trouve cela charmant. Je ferai
en sorte moi-même que ce palais trouve sa place tout près
du ciel que vous ferez sans aucun doute magnifique, afin qu’il
devienne votre jardin. Il n’en faut pas moins à une
souveraine.
— Mais, cela
n’est pas la tâche du Maître que vous êtes!
Il baisa la main de
son aimée et ils se retrouvèrent en dehors des murs du
palais, là où l’immensité éclatante,
hermétique et vierge régnait encore. Là où
il ne semblait y avoir aucune vie, aucun air, aucun souffle.
L’Impératrice, tant excitée que curieuse, tardait
à voir Joseph à l’œuvre. Allait-elle
assister à une élévation silencieuse et magique
d’Adrionne? Le palais se soulèverait-il avec fracas et
poussière? Quelle sorte de magie courait dans les veines du
deuxième Maître de Teir? La réponse fut si
inattendue que la reine fut prise d’émotion. Cela ne
dura qu’un court moment. Un seul bruit, bref, mais
assourdissant, résonnant de partout. La reine, ébahie,
pleura. Non seulement Joseph lui démontrait sa volonté
de lui faire plaisir en accomplissant lui-même la tâche,
lui qui n’était obligé par aucun travail, mais il
le fit avec un tel éclat que c’en fut renversant. Joseph
n’avait pas fait en sorte que ce soit le palais qui s’élève
vers le vide sidéral, ce qui aurait été beaucoup
plus simple puisqu’il s’agissait, somme toute, d’un
minuscule élément face à la grandeur de
l’univers. Non, au contraire, il ordonna à l’univers
de se tendre. Bras ouverts, il fit en sorte que les Cieux et les Sols
se reculent, se distancent l’un de l’autre, afin que le
palais d’Adrionne se retrouve au milieu.
Après ce jour
où son palais trouva sa place au firmament, la reine créa
un univers entier à l’image de ses rêves et de ses
souvenirs. Elle s’adonna donc, avec euphorie, à donner
la vie, de la moindre molécule jusqu’aux parfums des
fleurs, de la saveur d’un fruit jusqu’à la couleur
du ciel. Joseph lui avait bien tracé certaines frontières
ici et là tout en la gratifiant de quelques conseils, mais
dans l’ensemble il abandonna l’expérience de la
création à son aimée. Lorsque les bases de la
création furent en place, lorsque l’ordre des choses et
l’évolution des espèces commencèrent à
faire de Teir un univers vivant, Joseph confia à son
Impératrice, en accord avec le premier Maître, le plus
grand rôle qui soit: accueillir et protéger celles qui
deviendraient Adanaïdes.
— Qui
sont-elles? demanda l’Impératrice.
— Des femmes qui
ont suivi le même chemin que vous mais qui, pour des raisons
évidentes, ne seront jamais investies par les connaissances
suprêmes.
— Que devrai-je
en faire?
— Les aimer, les
protéger et leur inculquer les valeurs auxquelles nous tenons,
c’est-à-dire l’amour des Maîtres et le
partage de votre Royaume. Vous avez comme mission ultime de les
former afin qu’elles soient dignes d’un bonheur éternel.
Dignes des trois Maîtres. Les Adanaïdes seront un peuple
chéri, le plus grand de tous, privilégié par
notre affection. Aucun autre être sur Teir ne les surpassera.
— Votre projet
est grand et j’accepte avec joie.
Il s’approcha de
son si beau visage et chuchota, avant de l’embrasser :
— Chaque
Adanaïde sera une partie de vous, un reflet de votre âme,
un éclat de votre regard. Chaque fois que je serai en
compagnie de l’une d’elles, j’aurai l’impression
d’être près de vous. Chacune me mènera à
vous, vous êtes le centre de mon existence et de ma vie et
ensemble, nous ne ferons qu’un avec cet univers.
Et dès ce
moment, les Adanaïdes foulèrent une à une le sol
de Teir, lors de cérémonies grandioses dont elles
étaient l’objet d’adoration. Après cela,
elles héritaient d’un domaine, quelque part dans le
Royaume qui, dorénavant, portait leur nom. La vie, pour elle,
commençait. Les arts en firent des virtuoses; les sciences,
des érudites. L’amour de Joseph, quant à lui si
précieux, en fit des êtres comblés. Car à
leur éveil en ce monde, elles recevaient les dons et les
grâces qui leur permettaient d’évoluer sans
ressentir de jalousie, d’amertume ni de haine. Le malheur
n’existait pas. Les Adanaïdes étaient des êtres
de lumière et tout le côté sombre des sentiments
leur était inconnu. En mourant sur Terre- et cela nulle ne
cherchait à l’expliquer puisqu’il en était
ainsi – la partie obscure de l’humanité en elles
s’estompait jusqu’à disparaître. Leur chute
les avait débarrassées de leurs impuretés et
libérées. Car, de toute manière,
n’allaient-elles pas sur Teir pour vivre sans contrainte?
Le temps s’écoula.
Un jour pourtant, l’Impératrice retrouva le morceau
déchiré de sa mémoire. Un bout de souvenir
froissé, souillé de sang séché, sur
lequel était griffonnée la mort. La vraie. La mort
laide et sournoise. La mort telle que personne sur Teir ne la
connaissait. Cette fois encore avait-elle voulu s’amuser à
épier le genre humain. Elle n’avait jamais désiré
y retourner. Elle ne pourrait pas renoncer à Joseph. Du moins,
c’est ce qu’elle avait pensé. Car ce jour-là,
un trouble était survenu, alors que les images se précisaient
dans la glace ovale. La satisfaction habituellement ressentie se
manifesta par un étrange malaise : inexplicablement, le miroir
lui renvoya des souvenirs, il lui révéla le passé.
D’ordinaire projetant le présent en temps réel,
il s’était mis à remonter les années...
oui, un siècle était passé sur Teir depuis sa
création. De quelle volonté dépendait ce miroir
pour ainsi perturber sa reine? Le saurait-on jamais?
Habituée à
y voir une époque contemporaine, avec ses événements,
ses lieux et ses personnages, une impression de déjà-vu
la troubla. Pas de villes édifiées sur l’asphalte
et le béton, pas de machines diverses, pas de technologie. Ce
présent ne faisait certainement pas suite aux images d’hier,
ni à celles d’avant-hier. Moins de luminosité,
décors plus chargés de styles d’autrefois...
Enfin reconnut-elle le manoir familial. Elle retrouva ensuite des
voix et des visages familiers. Non! Ce qu’elle voyait ne
pouvait pas être le présent. C’était le
passé, mais... si lointain et si étranger.
Et c’est là
qu’elle découvrit l’effroyable vérité,
grandeur nature, et revécut sa propre agonie. Elle reconnut
l’atmosphère particulière de sa chambre
d’enfance. Un souvenir si intact qu’il la fit frissonner.
Le genre de souvenir qui laisse se dissiper l’éclat de
l’actuel, qui se laisse ternir, ensevelir, oublier, mais qui
reste là, tapi au fond de l’abîme sous une épaisse
couche de moments présents désuets. Le genre de
souvenir prêt à resurgir une éternité plus
tard, après qu’un geste ou qu’une parole
impromptus l’eût innocemment effleuré. Un courant d’air
souffle et un coin brillant perce la poussière, pique la
curiosité, stimule la mémoire... on passe la main... on
le déterre... on le sous-pèse... et le souvenir se
dévoile:
Médecins,
serviteurs et parents quittaient à l’instant son chevet.
Oui, c’était bien elle, sous les draps. Elle
redécouvrait ses traits de jeune fille, enlaidie par la
souffrance, et renouait avec une partie d’elle-même.
Était-il possible qu’elle ait déjà été
vulnérable et faible à ce point? se demanda-t-elle
presque avec dégoût. Elle avait souffert d’une
maladie alors inconnue. Les fièvres, les nausées, les
migraines, le manque d’appétit... son piètre état
lui revenait en mémoire. Oui... elle se souvenait de ça...
Après une autre atroce saignée... Mais la véritable
nature de sa faiblesse n’avait pas été celle de
souffrir d’anémie pernicieuse, mais bien celle d’avoir
succombé à la perversion de son promis. Elle était
malade depuis des mois quand Joseph, son fiancé, s’était
agenouillé tout près :
— Mon aimée,
lui avait-il murmuré en prenant sa main glacée, mon
amour... reposez-vous... vous savez que je pourrais... que je
pourrais vous administrer un remède qui vous délivrerait
de vos souffrances... mais je vous en conjure... abandonnez-vous à
cette mort et je vous le promets, je vous le jure, nous vivrons
éternellement vous et moi...
Plus que simplement le
découvrir, elle se souvenait, horrifiée, de chacune de
ses paroles. D’outre-monde, d’outre-tombe, elle revivait
sa propre douleur.
«Mon Dieu...,
souffla-t-elle atterrée, il n’a jamais cherché à
me guérir, il se complaisait dans ma douleur, espérant
ma fin prochaine... il m’a abandonnée à mon
triste sort, sans vouloir apaiser mes souffrances...»
Là, en cet
instant, le drame de son existence fit volte-face et la gifla. Elle
n’était qu’une écervelée,
prisonnière d’un manant, une idiote qui avait obéi
aveuglément à sa volonté. Elle n’était
qu’une pauvre prisonnière, comme ces centaines
d’Adanaïdes, toutes tombées dans le piège
des sentiments, appâtées par la passion, séduites
par la perfection d’un autre univers et ensorcelées par
le mirage de tant de pouvoirs fantastiques. Mais voilà. Ce
palais, ce Royaume, n’étaient que des cages à
papillons suspendues au crochet d’un univers malsain. Teir
n’était qu’une prison maudite, qu’une
illusion.
L’Impératrice,
écoeurée, détourna son regard du gigantesque
miroir qui avait décidé, contre toute attente, de lui
dévoiler la vérité. Pourquoi? L’ignorance
avait tout de même été, jusqu’à ce
temps, garante de son bonheur parfait! Pourquoi son miroir, ce fidèle
instrument, avait-t-il chamboulé ses illusions et s’était-il
permis une telle trahison ?
Sa couronne lui sembla
soudain sans intérêt et , pour elle, perdit tout éclat.
Peut-être même s’était-elle alourdie. Non
plus d'un joyau fait d’or et de pierres précieuses, elle
devint une couronne de plomb, terne et sans valeur. Elle lui
rappellerait à chaque instant la pesante déception qui
l’affligeait maintenant. Elle se souvenait de sa chute
vertigineuse, de son sacrifice, et prit alors conscience, pour la
première fois, de ce qu’elle avait laissé
derrière elle. Et au moment même où ses yeux
s’ouvrirent, son cœur se referma.
«Il me reste
l’éternité pour me venger.»
3.
SOUFFRANCE
— Je ne vous ai
jamais caché l’étendue de mon pouvoir, lui dit
Joseph, non pas avec innocence mais avec une franchise accablante.
Depuis ce jour où je vous ai emmenée ici, où je
vous ai couronnée reine et Maître, et où j’ai
tendu le ciel et le sol pour que votre palais puisse briller telle
une étoile...
Il avait suivi
l’Impératrice sur les rives de la Mer Rore où,
chaque soir et chaque matin, elle se réservait le fabuleux
devoir d’orchestrer la rotation des astres. Le règne de
la nuit touchait à sa fin et, comme à l’habitude,
d’une main puissante mais gracieuse tendue vers l’horizon,
l’Impératrice attira la Lune d’Azo vers le bas,
vers les flots de la mer, vers son lit. Les vagues ressemblaient à
des draps de satin, mouvant, luisant, qui glissaient en même
temps sur une gigantesque boule de feu. Le Soleil Mî,
flamboyant, émergeait en sens contraire, croisant la lune. Ce
matin-là, par contrariété, la reine fit les deux
astres se frôler, tant et si bien que la lune s’embrasa.
La boule de feu triompha des ténèbres tandis que la
lune immolée se noyait humblement, éteignant son
brasier en provoquant ainsi une épaisse fumée aux
effluves âcres.
Sous les flots houleux
de la mer à ce détroit, six astres étaient en
perpétuel mouvement. Cette région d’eaux
mouvementées se voulait une frontière sous-marine
infranchissable; on l’appelait la Frontière des Cent
Remous. Selon la volonté de l’Impératrice, ces
gigantesques sphères, qui créaient sous mer un
bouillonnement fabuleux, montaient du fond des abîmes,
crevaient les eaux avec remous et s’élevaient jusqu’à
orner les cieux.
Telle était la
nature conçue par la reine.
— Je consacrerai
l’éternité à vous maudire, sachez-le, lui
répondit-elle d’une voix méprisante. Votre
perfidie n’exerce plus sur moi aucun pouvoir. Je me suis
libérée de votre emprise.
— L’éternité,
répéta-t-il, c’est bien long pour se consacrer à
de si sombres projets, ne croyez-vous pas?
En toute réponse,
elle l’accusa avec mépris:
— Vous m’avez
tuée. J’étais souffrante et vous m’avez
abandonnée à mon sort. Ma mort a bien profité à
votre gloire. Je vous ai rendu immortel, sans doute, et quoi d’autre
encore? Chaque fois qu’une femme accepte la pire des
souffrances, vous brillez de puissance. Je ne serai plus jamais
complice de votre violence.
— Ce Royaume,
pourtant, vous appartient. Et je vous aime. Et je vous désire.
Y a-t-il une seule promesse que je n’ai point tenue?
— Vous m’avez
concédé ce Royaume, certes, dit-elle d’un ton
acerbe. Mais un seul sur quatre alors que vous, vous avez le loisir
de vous établir où bon vous semble.
— Seriez-vous
devenue ambitieuse à ce point, ma reine?
— Je suis un
Maître, ne l’oubliez pas. Un Maître comme vous et
comme La Déshià. La Déshià qui vous a
choisi et consacré, La Déshià de qui vous
dépendez jusqu’à ce qu’elle vous honore de
son héritage. Ne faites donc pas la bêtise de croire que
le règne vous appartienne déjà.
— Nous sommes
trois Maîtres, je ne cherche pas à le nier.
— Pourtant vous
me confinez dans une cage dorée. Avec toutes les Adanaïdes
que vous m’avez confiées. Pourquoi? Pourquoi!
Jamais le Mashlï
n’avait vu son aimée dans un tel état de crise.
— Je suis
troublé, dit-il. Avec le premier Maître, notre vertueuse
Déshià, nous avons composé une Légende
parfaite à laquelle vous avez participé. Votre Royaume
est le plus magnifique de tous et vous régnez sur le peuple
chéri des Adanaïdes. Voilà un honneur qui, je
crois, vaut toutes les conquêtes!
Elle lui lança
un regard furieux et répliqua:
— Vous me mentez
toujours, que voilà une fâcheuse habitude! Vous me dites
que ces autres Royaumes sont insignifiants? Permettez-moi d’en
douter. Je crois assez vous connaître pour savoir que jamais
vous ne faites quoi que ce soit sans poursuivre un but déterminé.
Oui... je me souviens... lorsque nous en étions à
composer Sa Phol Siä... l’idée de quatre Royaumes
venait de vous... et que le troisième Maître soit
l’Impératrice de vos si chères Adanaïdes
était encore de vos trouvailles.
Elle récita le
dit passage:
— «Les
Adanaïdes peupleront le plus grand des Royaumes. Chaque domaine
nouveau gonflera son territoire et les territoires qui le cintreront
s’étireront à l’infini. Le Royaume du
Néant, le Royaume des Pays d’Aran et le Royaume de
l’Immensité ne seront pas à la porté des
Adanaïdes qui seront des êtres comblés; jamais
elles ne rechercheront l’aventure de l’inconnu. Jamais
elles n’en ressentiront le besoin»
L’Impératrice,
horrifiée de ce dont elle prenait conscience soudainement, se
détourna.
— Oui,
chuchota-t-elle, tragique, je me souviens de tout... nous ne sommes
qu’un divertissement et rien d’autre. L’avenir du
monde ne doit pas nous concerner.
Succinctement, le
Mashlï réfléchit et se rapprocha d’elle.
— Majesté,
murmura-t-il à son oreille, l’entourant de ses bras
tendrement, j’ignore par quels pouvoirs ces idées sont
venues vous troubler et veuillez me croire: je le déplore
sincèrement. J’admire toutefois l’audace et la
bravoure que vous me démontrez aujourd’hui... sachez que
cela me fait vous aimer davantage...
Elle ferma les yeux et
allait s’abandonner à la caresse de sa voix envoûtante
et de son souffle chaud... mais ce qu’il ajouta, toujours avec
cette voix irrésistiblement sensuelle, rompit le charme en un
éclair.
— Vous êtes
ma reine, ma glorieuse Impératrice, et vous le resterez pour
l’éternité. La Déshià, nous le
savons, devra nous quitter très bientôt. Ce monde alors
sera mien et je posséderai ainsi tout sur Teir et même
au-delà. Votre place est à mon côté et
tant que cela sera, vous aurez droit à ma plus grande estime.
Elle se déprit
doucement de son emprise et se retourna pour découvrir ses
yeux d’un noir si intense qu’elle frissonna, gagnée
par la peur qu’elle ressentait pour la première fois.
Jamais elle n’avait surpris ce regard-là chez le Mashlï,
chez ce Joseph qu’elle aimait tant.
— Nous nous
sommes aimés au-delà de la mort, dit-il encore. Que
cette grâce éclaire votre jugement : ne cherchez pas à
me défier, jamais. Soyez belle, inventive... régnez là
où Sa Phol Siä vous y autorise, honorez La Déshià
comme vous le faites si bien depuis un siècle. Ces règles
assurent le bonheur éternel que je vous ai promis.
Son regard s’adoucit
et laissa s’estomper la méchanceté qui l’avait
un moment éclairé. Il se saisit avec douceur de la main
de sa souveraine, la contempla un instant, ses doigts fins, ses
ongles parfaits, la paume douce comme une pêche. À son
annulaire brillait la superbe bague qu’il lui avait offert au
premier jour de règne. Une anneau d’or sertie de
trente-et-un diamants. Trente pierres, une pour chaque siècles
à venir sur Teir, autour d’un diamant spectaculaire qui
attirait tous les regards. Un bijou de valeur, qui portait le nom de
Legiendha, et qui devait être le symbole de leur fidélité.
Puis, après un
moment, il s’inclina légèrement pour y déposer
un doux baiser.
— Oui, régnez,
mon Impératrice. Régnez sur ces âmes précieuses
que je vous confie. Et ne me décevez jamais.
Il s’en alla,
laissant une reine diminuée, atterrée, terrorisée.
On dit qu’elle demeura à cet endroit, sur les rives de
la Mer Rore, tout un jour et toute une nuit. Elle réfléchit
si bien qu’elle en oublia de rappeler le Soleil Mî à
son repos et d’éveiller la Lune d’Azo. Il se passa
donc un jour, une nuit et un autre jour sous un soleil flamboyant.
Plus tard, cet événement sera connu sous le nom de
«Nuit de la Réflexion». D’ailleurs, certains
poètes attribuèrent au Soleil Mî des vertus de
concentration et de méditation.
Oui, la reine médita
longuement, debout, immobile. Allait-elle s’incliner,
s’abaisser à obéir sous la menace? Plus elle y
pensait, se remémorant chaque parole mensongère et
chaque espoir déçu, plus sa peur cédait à
la haine. De quoi pouvait-elle bien avoir peur? De mourir? Morte,
elle l’était déjà. De souffrir? Comment
serait-il possible de souffrir plus qu’aujourd’hui? Un
courage se modela à même son esprit tourmenté,
aussi grand et aussi noble que son être. C’était
une Impératrice. La plus grande de toutes. Et c’était
également un Maître. Il lui fallait donc agir selon son
rang et ainsi se montrer à la hauteur.
Lorsqu’elle
quitta finalement les rives pour regagner Adrionne, sa décision
était prise. Point de résignation. Elle resterait
fière, tenace, impavide. Elle forgerait son bonheur autrement,
selon ses propres règles. D’abord en secret dans les
ramifications de son Royaume puis, un jour de gloire prochain, au vu
et au su de tous les peuples de Teir.
Son bonheur,
désormais, se rangeait derrière une vengeance décidée
et motivée. Mais plutôt que de conquérir seule et
bêtement la royauté des autres territoires, ceux-là
mêmes qui lui faisaient tant envie, et cela en risquant les
remontrances de La Déshià qui désapprouverait et
condamnerait ses offensives, elle planifia d’organiser sa
vengeance sous la chaude couverture que lui procurait son règne
en son propre Royaume. Un règne souverain et absolu, lui-même
accepté par ses deux Maîtres qui, tant que cela
concernait le Royaume des Adanaïdes, ne saurait être
contesté.
Sur Teir, le Siècle
Parfait venait de s’éteindre et le Siècle Oublié,
de naître.
CONNAISSANCE
Épisode
s’étant passé sur Teir, à l’insu de
l’Humanité
1.
Dans le Royaume des
Adanaïdes, l’éternité s’écoulait
paisiblement pour la majorité des habitants dont l’exquise
naïveté les écartait de toute tension. Chaque
domaine appartenant à une Adanaïde rivalisait de
splendeur. Des villes animées et gaies s’aggloméraient
ici et là, près des fleuves et des lacs splendides. Le
palais de l’Impératrice, Adrionne, suspendu au centre de
leur univers, restait visible de tout le Royaume et l’amour de
Joseph, le Mashlï, maintenait l’équilibre.
Pourtant, dans ce royaume serein, nul ne se doutait des projets que
caressait la glorieuse reine dans le plus grand secret. Certes,
beaucoup de nouveaux quartiers avaient vu le jour et plusieurs
espèces avaient fait leur apparition. Puisque les temps
étaient aux bouleversements et aux projets d’envergure,
ce qui se passait à Adrionne échappait à tous.
L’Impératrice
se souvenait maintenant de son sacrifice et refusait de l’accepter.
L’ultimatum lancé par le Mashlï avait trouvé
sa réponse: elle ne céderait pas devant cette odieuse
intimidation. Pour elle, l’engagement d’amour si parfait
qui la liait à Joseph n’avait plus aucune signification
et, par l’acceptation, faire comme si rien n’avait changé
était au-delà de ses forces. En la menaçant,
Joseph avait anéanti irrévoquablement toute chance
qu’elle lui fasse à nouveau confiance. Cette décision
prise, l’Impératrice devait entrevoir tout autrement son
bonheur, ses sentiments et ses activités. Un bouleversement si
profond chez elle allait être remarqué par tous et
chacun et elle ne pouvait risquer que l’on découvre
l’antagonisme de ses idées ou l’inharmonie régnant
chez les Maîtres. Il lui apparut aussitôt évident
que sa vengeance demanderait une élaboration secrète.
Ses motivations nouvelles qui devaient la détourner du Mashlï
et de Sa Phol Siä ne devaient pas être vécues au
grand jour et tous, à commencer par les deux autres Maîtres,
devaient continuer de croire en sa fidélité
indéfectible.
La Déshià
et le Mashlï trouvèrent indubitablement l’Impératrice
changée, animée par une fougue nouvelle. Tromperie
efficace, son royaume en ébullition parvenait à berner
les esprits. Elle commanda bon nombre de nouvelles espèces à
l’être de création, Eslradonio, mit en chantier
deux palais et trois villes, fit édifier un monument destiné
à la gloire du Mashlï et ajouta au Calendrier Festif des
Adanaïdes dix-sept nouvelles cérémonies. Lorsque
ses directives furent données, le Royaume se mit en devoir de
les respecter, avec ferveur et jubilation. Alors, prétextant
le besoin de faire retraite, l’Impératrice quitta
Adrionne en interdisant à quiconque de la rechercher. Confiant
la charge du Royaume à ses ministres, elle disparut.
2.
— Mon Père,
venez! Vite!
Père Seba
déposa sa fourchette et avala sa bouchée de travers. Il
regarda le Frère Poulanto s’agiter dans le cadre de
porte, grand gaillard aux cheveux noirs très épais, sa
peau verdâtre inhabituellement empourprée au visage, ses
yeux ronds, et d’ordinaire si mats, brillants d’excitation.
— Mon Frère,
dit l’administrateur du Monastère Iodin d’une voix
grave et sentencieuse, est-ce là une manière de
troubler mon heure de pitance?
— Veuillez
excuser cette irruption mon Père, mais il est impératif
que vous veniez. Nous avons... un illustre visiteur qui demande... à
vous voir.
Père Seba
soupira. D’un œil sévère il regarda par la
niche: il neigeait encore et la cime des arbres se balançait
avec une brusquerie dont seuls les grands vents pouvaient être
responsables. Apparamment, en cette saison, les Cieux des Censerres
4
se moquaient encore des Sols.
— Par ce temps?,
demanda Père Seba, soupçonneux. Devions-nous recevoir
cette personne?
— ... c’est
imprévu, mon Père..., dit le frère Poulanto.
À contrecœur,
celui qui veillait à la bonne marche de son monastère
et qui menait, avec droiture et piété, les cent douze
moines appellés «moines de Iôde» repoussa
son assiette de fer où l’y attendraient, après
qu’il ait éconduit le visiteur impromptu, ses carottes
trop cuites et ses pousses de pivier
5,
alors froides et vidées du peu de saveur que la cuisine à
l’eau préservait. Déjà le repas du soir
était-il le plus maigre, fallait-il que, ce soir-là, il
le déguste froid. À cette perspective, il soupira à
nouveau.
— Je vous suis,
mon Frère.
Père Seba
était, comme tous les moines de Iôde, d’une
stature immense. Le plus petit d’entre eux mesurait 8 pieds; il
s’agissait du Frère Vivir, qui se faisait surnommer
amicalement Frère Miti, qui signifiait «Frère
Nain». Père Seba n’était certes pas le plus
grand, avec ses dix pieds quatre pouces, mais il était
certainement le plus charismatique et le plus engagé de la
communauté.
Dos courbés et
mains jointes, les moines de Iôde obéissaient à
des traits physiques presque caricaturaux. Leur soutane était
d’un bleu gris délavé, très lourde et
rèche, et tous étaient ceintrés de trois tours
de cuir brun. Un énorme crucific de fer blanc pendait à
leur cou, d’une lourdeur impressionnante.
En emboîtant
silencieusement le pas au Frère Poulanto, Père Seba eut
une courte prière pour s’excuser auprès de Dieu
de s’être d’abord inquiété de son
repas avant le bien-être de ce visiteur, puis ensuite il Le
remercia pour tout ce que cette visite allait lui apporter, de bon
comme de mauvais. Cela fait, il espéra vivement que ce n’était
pas encore un de ces sales falots. Ce serait le quatrième
depuis le début des neiges, voilà dix-huit lunes d’Azo.
Les falots étaient une Race qui, ordinairement, vivait plus au
dien6,
près de la frontière avec le Royaume des Adanaïdes.
Mais lorsqu’ils venaient rôder jusqu’au Monastère,
pourtant juché dans les montagnes creuses, enfoncées si
loin sur le territoire accidenté et hostile du Royaume de
l’Immensité, ce n’était que pour voler le
bétail. Pendant la période des neiges, tous les
troupeaux des environs migraient vers les enclos du Monastère,
là où ils s’abandonnaient aux bons soins des
moines, attendant le retour de la belle saison. Ce regroupement de
chair fraîche attirait ainsi les appétits de tous les
rapaces et rongeurs des environs. Mais puisque le Monastère
s’entourait de murailles infranchissables, pénétrer
les lieux demandait ruse et audace.
— Ce n’est
tout de même pas un falot, n’est-ce pas mon Frère?
— Oh non! Vous
pensez bien que je ne vous aurais pas dérangé...
— La dernière
fois, ils s’étaient fait passer pour des voyageurs du
Royaume! Et on a perdu trente-sept moutons.
— Je vous assure
qu’il n’en est rien.
Les falots étaient
sans contre-dit la plus intelligente espèce de toutes les
Races. Ils prenaient la forme de Peuples ou de Créatures,
faisaient usage de la parole, le temps de demander refuge aux bons
moines. Puis, la nuit venue, ils laissaient leurs pires instincs de
Race prendre le dessus et attaquaient les enclos.
À pas
irrégulièrement courus, leur soutane balayant les
dalles inégales du plancher, ils traversèrent le
cloître jusqu’au scriptorium. Le Frère Poulanto
s’arrêta et s’effaça pour laisser entrer
Père Seba. Ce dernier, voyant le sujet du dérangement,
fut surpris à un point tel qu’il ne put prononcer un mot
avant un long moment. La silhouette était dos à lui,
tournant lentement et gracieusement les pages d’un livre, posé
sur un lutrin de table. La salle était éclairée
par un système sophistiqué de bougies, lesquelles
étaient disposées de manière à optimiser
la lumière nécessaire à jouir de la lecture ou
de l’écriture. De grandes tables rectangulaires
entourées de petites chaises droites sans coussin, une dizaine
de pupitres rustiques, des étagères couvrant presque
tous les murs traversés, à bonne hauteur, de poutres
massives: l’ameublement ainsi disposé donnait l’aspect
d’une étrange salle de classe d’alchimie...
— Majesté?
laissa tomber Père Seba, amalgamant gravité et
surprise.
Elle se retourna,
découvrant son visage magnifique. Elle portait une toilette
d’une grande sobriété, d’un bleu profond,
ainsi qu’un chapeau à voilette. Tenant dans sa main ses
gants, l’air digne, quoique légèrement sombre,
elle sourit en s’avançant vers lui.
— Pardonnez-moi,
mon Père, de vous déranger ainsi sans avoir pris la
peine de vous prévenir.
Il s’inclina
respectueusement, elle fit de même. Dans ce monastère
édifié pour ces géants, où les portes,
les voûtes et les plafonds allaient de pair, l’Impératrice
semblait être une citine7.
Pourtant, malgré la différence de taille, nul ne s’en
indisposait. Dans un lieu si immense qui lui rappellait Adrionne, où
le décor conduisait son regard vers les cieux, la reine était
tout à son aise. Et regarder ainsi vers le sol rentrait dans
les habitudes de modestie et de piété respectées
par les moines.
— Votre Majesté
est la bienvenue en ce lieu, peu importe le moment.
Il lança un
regard furtif autour d’eux et demanda:
— Votre Majesté
est seule?
— Oui,
répondit-elle sans avoir l’intention de lui dévoiler
pourquoi elle avait fait ce si long voyage sans être
accompagnée de sa garde.
Elle élargit
son sourire et se détourna.
— C’est
une pièce fort inspirante je présume pour vos moines...
— Certainement.
— Et malgré
tous les moyens mis à votre disposition, vous persistez à
retranscrire des livres selon ces traditions ancestrales: des plumes,
de l’encre, des papiers...
Père Seba
sourit.
— Vous parlez de
facilités et de progrès? Bien entendu nous pourions en
user. L’Imprimerie du Lubereau8
serait une option si nous voulions prétendre à
l’édition et la composition. Mais ce n’est pas le
but recherché. Nous ne sommes pas des secrétaires et le
rendement n’est certes pas notre précoccupation.
— Vraiment?
demanda-t-elle avec légèreté.
La reine effleura du
regard une étagère dans laquelle était rangée
une centaine de fioles contenant les encres, certaines poussiéreuses,
ne devant servir que rarement, d’autres cristalines, d’usage
fréquent.
— J’ai lu
que, pour les moines copistes, « écrire » était
une action divine et qu’ils se sentaient investis du devoir
suprême, celui de sauver l’âme et l’esprit de
l’Humanité.
Père Seba
fronça les sourcils.
— Votre Majesté
n’a certainement pas affronté les neiges ni venue
jusqu’ici pour discuter de notre mission divine...
Elle se retourna et le
dévisagea longuement, puis baissa les yeux. Précisément
à cet instant, Père Seba découvrit le puissant
paradoxe qui habitait la souveraine. Jamais il n’en avait fait
le constat auparavant. Magnificence et désespoir. Force et
fragilité. Fierté et humilité. Maître et
Femme.
— Votre Majesté
a, ce soir, un regard qui m’effraie.
— Peut-être
parce que je suis effrayée, souffla-t-elle.
Il s’approcha
d’elle et attendit qu’elle poursuive, la couvrant de
bienveillance et d’empathie.
— J’ai
besoin de réponses, dit-elle enfin. Avec discrétion et
confidentialité je me suis permise de venir consulter votre
bibliothèque.
— Bien entendu.
Je la ferai préparer à votre attention. Mais venez,
allons dans un lieu plus confortable.
Il se dirigea vers la
porte et demanda au Frère Poulanto, qui patientait fébrilement
à l’extérieur, de faire préparer la
bibliothèque ainsi qu’une chambre pour Sa Majesté.
Puis il ajouta:
— Et faites
préparer également un repas chaud.
Lorsqu’il
revint, l’Impératrice contournait un pupitre, placé
devant l’une des quatre fenêtres en trilobé qui
donnaient sur les vignes. Parfois une bourasque crachait mille
flocons contre la vitre et, dans la noirceur de la nuit, on devinait
la tempête. Éclairée par le feu vacillant des
centaines de bougies et de cierges, l’Impératrice, ainsi
penchée sur une Bible inachevée, était
fascinante.
— La Bible,
dit-elle. Il y a bien longtemps que je ne l’ai approchée.
Pourrait-elle me manquer à ce point?....
— Vous parlez de
la Bible comme d’une personne, fit remarquer Père Seba.
Elle leva vivement la
tête et sourit encore, brièvement, le temps de faire
oublier la gravité de son regard sombre.
— Oui. Il semble
que ce soit plus fort que moi. Sa Phol Siä, notre Légende
Écrite, a été créée sous un
concept de vie. Pour moi, tout travail écrit est vivant. C’est
comme cela. Les livres ne sont pas des objets, mais des êtres
de vie.
— C’est
vrai, en quelque sorte. Peu importe l’œuvre.
Il laissa passer un
moment et dit:
— Venez vous
restaurer Majesté. Nous serons plus à notre aise pour
discuter. Et dès demain, la bibliothèque sera à
votre entière disposition.
Dans un humble salon
attenant à une chambre tout aussi modeste, à l’écart
du dortoir et du réfectoire, l’Impératrice et Père
Seba mangèrent en silence. Puis ensuite:
— C’est
aujourd’hui que je me félicite d’avoir convaincu
Joseph de vous permettre d’évoluer ici, sur Teir.
— Il est vrai
que nous vous sommes redevables d’exister. Sans votre foi, la
parole de Dieu n’aurait jamais remonté les univers de la
Terre des Hommes jusqu’ici.
— Ne confondez
pas, mon Père. Je ne pourrais affirmer que j’ai la foi.
Si tel était le cas, je n’aurais probablement jamais
accepté de mourir afin de permettre à Joseph d’être
Maître. Et je ne serais sans doute jamais devenue Maître
à mon tour.
Elle aurait cru que le
Père allait répliquer mais il se tut. Alors elle sentit
le besoin de justifier :
— Nous pensions
simplement qu’un monde ne pourrait être entier sans la
bénédiction du Très-Haut. Même s’Il
ne devait pas exister pour toutes les créatures de ce monde,
nous voulions qu’elles puissent être protégées
et aimées quand même. À leur insu, en quelque
sorte...
— Nous nous
aventurons sur un sujet délicat, Majesté. Je me suis
toujours montré honnête et sincère avec vous car
j’ai confiance en votre jugement. Cela dit, vous savez ce que
je pense de Sa Phol Siä. C’est une Légende qui va à
l’encontre de bien des préceptes religieux. Car le
pouvoir suprême, la Connaissance universelle, n’est pas à
la portée d’un être, aussi intelligent et puissant
puisse-t-il être. L’icône des trois Maîtres
n’est pas compatible...
— Je sais, mon
Père. Mais hélas! en ce monde... Sa Phol Siä
prévaut.
Il se redressa
légèrement, suffisamment pour laisser transparaître
son étonnement.
— Hélas?
Pourquoi hélas?
— Parce que...
certains passages ne sont plus en accord avec mes idées.
C’était
une révélation surprenante. La Légende de Sa
Phol Siä était d’une telle importance sur Teir que
tous y portaient allégeance. C’était un phare
indestructible, infaillible, inébranlable. La Légende
dictait les lois, expliquait les choses, et jamais elle ne devait
être remise en question. Avec inquiétude il demanda:
— Majesté...
La Déshià et le Mashlï savent-ils que vous êtes
ici?
— Non. Personne
ne sait, je vous l’ai dit.
— Que Votre
Majesté pardonne ma curiosité mais... quelles réponses
recelle notre bibliothèque qui requièrent l’intérêt
de Votre Majesté?
— Pour l’heure,
je me contenterai de vous dire que je désire m’adonner à
l’étude de l’Histoire, des Techniques
Universelles, de la Géographie, de la Littérature... Je
me dois de comprendre le monde, de le maîtriser parfaitement.
— Mais...
n’avez-vous pas créé ce monde?
— En quelque
sorte. Mais depuis bien longtemps j’ai légué mes
pouvoirs de création à Eslradonio... Bien des choses
m’ont ainsi échappées... Non, croyez-moi, il me
faut savoir..., ajouta-t-elle avec un ton mystérieux et un
regard absent.
— Que
désirez-vous savoir? demanda le moine avec douceur, copiant le
ton de la souveraine.
— Savoir...,
chuchota-t-elle, le regard flou, absent, ce que peut représenter
Teir... savoir qui je suis et d’où je viens...
Car qu’en
savait-elle en fait? Qu’elle avait vécu sur la Terre,
une planète faisant partie d’une galaxie, d’un
univers se trouvant dans l’infiniment plus grand que Teir. Le
moment de sa mort, jumelé à son amour si fort pour
Joseph, lui permit de venir ici où elle fut couronnée
Impératrice. Depuis ce jour, Joseph lui présentait
d’autres femmes qui avaient suivi le même chemin. Mais
même en possession de cette vérité, l’essentiel
de la Connaissance lui échappait. Qui était ce premier
Maître, cette Déshià? Pourquoi Dramenker
devait-il amener tant de femmes en ce monde? Il devait forcément
exister des écrits relatant ce passé et ce présent
inconnus ainsi que les ententes convenues entre les premier et
deuxième Maîtres, avant son couronnement. Et c’étaient
précisément des indices menant à cette
connaissance qu’elle espérait secrètement trouver
à la bibliothèque du monastère Iodin.
Reclus dans les
territoires du Royaume de l’Immensité, conscients de la
grandeur de Teir et de la présence d’autres univers
comme celui où évoluait la planète Terre, les
moines copistes avaient érigé une bibliothèque
extraordinaire. Les œuvres relataient tout ce qui se passait
dans chacun des Royaumes, de l’explication des plus simples
précepts de la science jusqu’à des thèses
philosophiques sous-pesant l’existence de tous les univers.
Bien entendu, les trois Maîtres convenaient qu’un tel
lieu représentait un danger considérable pour le
maintien de Sa Phol Siä. Au sens propre, les moines ne croyaient
pas en la suprématie des Maîtres et ne leur
reconnaissaient pas tant de pouvoirs, pour eux réservés
au divin. Mais puisque le monastère était tant à
l’écart, et que pour la plupart des Peuples et des
Créatures de Teir il n’existait sur aucune carte, les
Maîtres toléraient leurs croyances. De toute façon,
jamais une Adanaïde allait rencontrer un moine de Iôde.
Les Maîtres y veilleraient.
3.
Soixante-quatre jours
plus tard, les neiges cessèrent, les Cieux des Censerres
s’apaisèrent enfin. L’immobilité froide et
blanche des environs permit aux moines d’aller au
Pointe-Daraso, le premier village installé à douze
jours de marche, pour se ravitailler en poisson, en farine et en
épices. Pointe-Daraso avait des allures d’un petit
village de campagne, une soixantaine de toits de tuiles pourpres
étincellants au soleil, chapeautés ici et là de
quelques pieds de neige, une palissade et des conifères tout
autour, de longs filets de fumée grise s’échappant
des cheminées... La place appartenait à un Peuple, les
Frusqs: braves gens, commerçants pour la plupart paisibles et
sans histoire. Lorsqu’ils furent créés, par
Eslradonio, ils prirent possession de ce village avec courage et
enthousiasme. La vie allait être rude, car vivre dans le
Royaume de l’Immensité n’était pas de tout
repos, mais les Frusqs avaient été dotés de
grandes qualités. Bagarreurs, fêtards et tapageurs, on
les disait bons et amusants, quoique d’une intelligence assez
peu développée. Ainsi, pour eux, les Moines de Iôde
qui voyageaient parfois dans la région étaient de
pauvres fous habitant les grottes. Ils ne les trouvaient point
bavards, le regard étrange, et de mauvaise compagnie. Les
Frusqs s’étaient curieusement développés
une xénophobie aiguë et dès qu’un étranger
franchissait la palissade, on ne souhaitait que son départ.
D’autant plus que les moines savaient monayer les produits et
aucun ne s’enrichissait à leurs dépens!
À l’un
des vastes balcons communiquant avec la bibliothèque,
l’Impératrice regarda le petit groupe de moines quitter
l’enceinte pour s’acquitter de leur mission, à la
file indienne. Ils reviendraient dans quelques jours, chargés
comme des mulets...
En soupirant,
l’Impératrice décroisa les bras et s’en
retourna à la table de travail. La bibliothèque était
au sixième étage du monastère; ses quatre
balcons de pierres s’avançant en demi-lunes au-dessus
des rochers, donnaient sur le flanc où serpentait l’unique
route d’accès, par où les moines venaient de
commencer leur périple vers Pointe-Daraso. La reine s’assit
au pupître et soupira. Son étude touchait à sa
fin. Soixante-quatre jours lui avaient permis de se familiariser avec
les dernières créations d’Eslradonio, avec les
changements géologiques et géographiques, avec
l’évolution et les habitudes migratoires de certaines
espèces, avec l’historique d’autant de Peuples que
de Races. Jour après jour, installée parmis ces rangées
de livres et de recueils, elle s’était concentrée.
Un souffle de vie, au cœur d’une étoile que
formaient une centaine d’étagères de bois,
charpentées simplement, sans moulure ni applique. Les reliures
étaient pour la plupart ternes et poussiéreuses. Puis,
dans trente-quatre urnes en cuivre, placées le long de l’allée
principale et inscrites selon une classification stricte, des
milliers de parchemins enroulés sortaient en gerbe jaunâtre
et grisâtre. Des parchemins contenant des cartes géographiques,
des shémas et des croquis.
La reine soupira une
énième fois en repoussant ce livre qu’elle
n’avait nullement l’intention de terminer. Elle devait se
rendre à l’évidence: la vérité
qu’elle cherchait n’était racontée nulle
part. Tous ces livres ne témoignaient que de Sa Phol Sïa.
Sur Teir, il n’existait aucune explication ni aucun vestige des
temps immémoriaux d’avant la venue de Joseph. Tous les
récits n’avaient qu’un seul et unique point de
départ: l’union de Joseph et de La Déshià,
la naissance de Teir et le couronnement de l’Impératrice.
Louanger les bienfaits des Maîtres ainsi que reconnaître
la supériorité des Adanaïdes reflétait
l’idéologie fondamentale de tout écrit. Elle
aurait crû que les moines avaient couché sur papier
leurs croyances et leur savoir, bien que ce fut interdit. Mais non.
Bien entendu, elle
pestait contre le fait qu’elle avait elle-même participé
à l’extinction des Conteurs et des Écrivains9.
En un temps où Dramenker l’avait convaincue que leur
plume était malsaine et perverse. Aujourd’hui, ces
Peuples étaient décimés et leurs œuvres
détruites. Si seulement elle avait préservé
quelques vestiges... mais Dramenker avait fait preuve d’une
telle persuasion ! À l’époque,
l’extermination de ces Peuples lui avait paru excessive mais
les arguments étaient parvenus à la convaincre, jumelés
à la voix puissante du Mashlï: « Imaginez que
nos chères Adanaïdes se mettent à croire en ces
idées de grandeur, qu’elles en viennent à
cultiver l’ambition et à espérer l’aventure...
Imaginez qu’elles partent à la recherche de la Terre et
des Hommes, ou pire qu’elles désirent y retourner. Nous
ne pouvons prendre le risque de les perdre ainsi, n’est-ce
pas ? ».
Non. Effectivement.
Alors les Conteurs et les Écrivains furent rassemblés
sous de faux prétextes... et plus jamais on n’en
entendit parler. Dans les Royaumes, leur disparition n’émut
personne et les Maîtres firent en sorte que leurs œuvres,
au départ scientifiques et documentées, deviennent des
fables amusantes et simples. La vérité, ainsi, venait
de se couvrir d’imaginaire aux yeux du monde. On en revint
donc, lorsque l’on cherchait une information, un conseil ou une
voie à suivre, à la seule histoire possible, à
une unique référence: Sa Phol Sïa, la Légende
écrite par les Maîtres. Mais voilà : Sa Phol Siä
n’expliquait rien et la reine, convenant de cela, entra dans
une profonde dépression. Son impuissance la révoltait.
Son ignorance la répugnait. Elle qui s’était crue
au-dessus de l’esprit commun, supérieure à
l’ensemble universel, au même rang de La Déshià
et de Joseph. Leurs manigances pour la tenir dans l’ignorance
avaient triomphé. À cette conscience, elle s’agita,
contrariée, humiliée, dépossédée.
C’est dans cet état d’esprit que le Père
Seba la trouva, à la fin du jour.
— Votre Majesté
n’a pas trouvé les réponses qu’elle
souhaitait, n’est-ce pas?
Elle ne répondit
pas et il se permit de s’asseoir à son côté,
sur le banc, tel un professeur qui souhaite apprendre à un
élève une leçon privilégiée.
— Majesté,
ayez confiance en moi. Je puis peut-être vous aider, de quelque
façon... Et si vous vous confiiez?
Elle adoucit ses
traits et, pour la première fois, laissa glisser à ses
pieds son voile de souveraine. Simplement, avec retenue, elle dit:
— Je ne crois
plus en Sa Phol Siä, et donc en cet univers, tel que Dramenker
me l’a fait voir tout ce temps...
— Qui est
Dramenker?
— Autrefois il
était mon aimé, désormais il ne signifie plus
rien.
Le moine tentait de
comprendre.
— Votre haine
doit être attisée par une souffrance, supposa-t-il.
Elle garda le silence
puis, enfin:
— J’ai
découvert que, jadis, sur la Terre des Hommes où nous
vivions, où j’étais libre, cet homme m’a
incitée à me laisser mourir afin que je le rejoigne
ici. J’étais souffrante et il possédait le
remède. Pourtant, il n’a rien fait.
Père Seba
savait déjà que la reine, ainsi que le Mashlï et
les Adanaïdes, venaient de la Terre des Hommes. Mais l’histoire
de l’Impératrice lui était encore inconnue.
— Vous croyez
donc qu’il vous a tuée.
Elle le regarda
froidement et prononça:
— Je le crois.
Cette fois, c’est
lui qui garda le silence.
— Vous, par
contre, ne me croyez pas, s’inquiéta-t-elle soudain.
— Oh! Bien sûr
Majesté. Seulement... pourquoi Votre Majesté
ressent-elle tant de colère? De ce que je sais de la Terre des
Hommes, votre existence ici semble supérieure à bien
des égards... regrettez-vous à ce point votre passé?
— Une existence
supérieure aux Hommes... mais toujours inférieure à
celle du Mashlï, trancha-t-elle d’un ton acerbe. Et par le
fait même, le Père Seba venait de saisir les motivations
de la souveraine. Vengeance et jalousie.
— Je comprends,
dit-il d'un ton presque navré.
— Non, je ne
sais pas si vous comprenez, dit-elle en se levant.
Il se leva à
son tour et croisa ses battoirs sur son ventre proéminent.
— Majesté,
ce que je comprends, c’est l’objet de votre si longue
étude. Vous vouliez trouver une façon de déjouer
les pouvoirs des Maîtres.
— Votre
clairvoyance frôle l’impudence.
— Peut-être.
Mais je me sens le devoir de vous demander, de vous implorer de
renoncer à vos projets. Car vous êtes ici, et non
là-bas. Et un Royaume vous attend. Des Adanaïdes
requièrent votre attention. Et pas seulement elles, mais tous
ces Peuples, Créatures et Races qui vivent grâce à
vous, que vous et Eslradonio avez engendrés. Le présent,
Majesté. Le présent, sur Teir, a besoin de vous. Il ne
sert à rien de regretter ce que l’on a perdu... Pourquoi
ne pas ...
— Mon Père,
ce sermon ne m’est point indispensable.
Il soupira à
nouveau, tandis qu’elle fit quelques pas.
— Vous qui ne
reconnaissez pas Sa Phol Siä, vous devriez plus que quiconque
comprendre mes motivations.
— Les
comprendre, certes. Les approuver par contre...
Il fit deux pas.
— Nos Moines ne
croient pas en Sa Phol Siä, à l’instar de Votre
Majesté, mais à la différence que nous ne vivons
pas dans l’espoir qu’il en soit autrement. Nous faisons
avec cette réalité. Ce monde reconnaît aux trois
Maîtres une importance suprême, soit. Nous, nous croyons
qu’au-dessus des trois Maîtres, il y a un Dieu d’amour
et de pardon...
Elle détourna
son regard et il retint sa question en une subtile hésitation:
— Majesté...
outre le fait de vous engager dans une vendetta avec le Mashlï,
en des termes qui ne me regardent en rien, avez-vous le dessein de
révéler à toutes les Races, les Peuples et les
Créatures de Teir la vérité à propos des
univers et du Fil du Temps?
Cette question,
franche et directe, surprit la reine. Elle réfléchit.
— Je suis
persuadée que cela est mon devoir. On dit, de partout, que je
détiens la Connaissance. En partageant la vérité
avec tous, je le prouverai.
— Certes. Mais
Votre Majesté est-elle certaine que cette vérité
est, à cet univers, indispensable?
Elle sourit.
— Mon Père,
voilà que vous faites de la politique! Je réponds oui à
votre question. J’en suis persuadée.
— Bien,
souffla-t-il avec un soupçon de résignation, dans ce
cas... que Votre Majesté daigne me suivre.
LA LDL
«LOVE, DEATH AND LIFE»
1.
Les orages et les
vibrations de l’avion ne dérangeaient guère
Édouard qui avait l’habitude de travailler dans ces
conditions. Il jeta un regard furtif à sa montre: plus qu’une
heure de vol... En éteignant la lumière au-dessus de
lui, Édouard se remémora des bribes de la dernière
réunion avec quelques Conseillers, satisfait de la tournure
des événements. Enfin, le vent tournait! Le Conseil
avait résussi à écarter le vieux Naars jusqu’à
sa mort. Et lui, allait-on lui réserver le même sort?
Édouard croyait vraiment que Henri Naars avait apporté
des réponses. Mais personne ne l’avait pris au sérieux.
Ce n’était pas les réponses que l’on
souhaitait entendre. Ce n’était pas la bonne vérité
et, plutôt que de l’envisager, on continuait de chercher
dans tous les sens. On voulait s’accrocher à une
hypothèse, aussi ridicule fût-elle, qui confronterait la
« loi du professeur Naars ». Pourtant, le jour
où l’on obtiendrait la preuve irréfutable que
Teir existait réellement se faisait attendre. Mais Édouard,
en dénichant Maximilien, entrevoyait une lueur d’espoir.
Il ne fut pas surpris que sa recrue vienne le trouver, les traits du
visage trahissant largement sa frustration. De tout le voyage, il
n’avait pas bougé de son siège, plongé
dans ses lectures. Maximilien se laissa choir en face de lui.
— Ce n’est
pas facile d’assimiler tout ça, n’est-ce pas?
demanda Édouard tout bas d’un ton bienveillant.
— Non, soupira
Maximilien en regardant par le hublot. Pas facile...Si ce n’était...
si ce n’était de certains détails je vous dirais
de me ficher la paix!
— Mais voilà,
dit Édouard, une étrange lueur faisant briller son
regard rusé et patient, il y a certains détails...
Maximilien le
dévisagea du coin de l’oeil. Puis il ferma les yeux,
comme pour se concentrer, ou se convaincre.
— Laura est dans
un autre monde, dit-il. Là-bas, sur Teir. Laura est toujours
en vie. Toujours en vie, dans un autre univers.
Il rouvrit les yeux et
demanda:
— Le coquillage
parle donc de cet autre univers?
— En quelque
sorte, dit Édouard. Tout n’est pas expliqué aussi
clairement que souhaité, il y a beaucoup de déductions...
— Donc une
grande marge d’erreurs et d’interprétations!
Édouard le
considéra à son tour puis répondit:
— Je vous
l’accorde. Mais Teir existe.
— Vous semblez
convaincu.
— Nous le sommes
tous. Sa Phol Sïa nous l’indique. La Légende nous
en parle avec moult détails quand...
— En fait, coupa
encore Maximilien, seule la LDL est convaincue. Le reste de La
Société cherche toujours d’autres avenues, je me
trompe? Le Conseil, à ce que j’en ai lu, a encore bien
des réserves.
— C’est
pour les convaincre, lui répondit-il, que la LDL persiste dans
ses recherches. C’est pour les convaincre, que nous sommes là.
Vous savez Maximilien, les autres divisions travaillent également
à partir du coquillage et des parchemins. Mais chacune a sa
façon d’envisager Dramenker, et donc les méthodes
diffèrent. Le Conseil a besoin de preuves pour qu’il
décide de croire en une idée, une hypothèse.
Chaque jour, chaque division pond un rapport sur d’éventuelles
découvertes, et chaque jour nous mettons tout notre savoir
dans la balance, prêts à repartir de zéro s’il
le faut. Nous avançons de cinq pas pour reculer de quatre le
lendemain. C’est ainsi. Mais au bout du compte, nous avançons!
Maximilien gardait cet
air perplexe et Édouard ajouta :
— Vous avez de
longues nuits d’insomnie devant vous. Nous sommes tous passés
par là. Vous voudrez tout savoir, là, immédiatement,
tout comprendre, tout connaître. Mais je vous le dis :
comprendre ce qu’est la LDL, ce qu’est La Société,
ce qu’est Joseph Amond Dramenker, ne se fera qu’à
travers l’expérience de votre profession. Vous devrez
vivre des événements, les ressentir, les décortiquer,
les accepter, pour enfin commencer à comprendre. Il ne sert à
rien de vous mettre à éplucher les trois cents rapports
mensuels: accordez-vous le temps de terminer votre deuil. Allez aux
nouvelles. Apprenez ce que l’on vous demande d’apprendre.
Pour le reste, cela viendra...
Maximilien soupira
discrètement, ne trouvant rien à répliquer. Sa
perplexité s’était atténuée,
certes, mais les milles questions qui le harassaient depuis des
heures ne voulaient s’apaiser. L’expérience et la
compassion d’Édouard lui permirent de juger l’état
ambivalent de Maximilien. «Il ne demande qu’à y
croire», se dit Édouard. Alors il laissa passer un autre
silence puis se lança dans un monologue, à la façon
d’un père racontant une histoire à son enfant,
pour le rassurer et le bercer de rêves fantastiques.
L’initiative sembla tout d’abord irriter Maximilien puis
il l’écouta ensuite avec attention. Il comprenait, au
fur et à mesure de ce récit, que son imagination
n’était pas en cause dans toute cette affaire
rocambolesque et que son esprit était décidé à
y croire. Et plus Édouard racontait, plus il y croyait:
— Il y a, sur
Teir, quatre territoires distincts séparant les Sols: le
Royaume des Adanaïdes, le Royaume du Néant, le Royaume de
l’Immensité et le Royaume des Pays d’Aran. Chacun,
pense-t-on, est dirigé par un souverain plus ou moins glorieux
et couvert par des Cieux différents et peuplés selon sa
nature. Mais cette réalité n’est pas à la
portée des Adanaïdes, les pures, celles qui ne se posent
aucune question préjudiciable, celles qui aiment leurs trois
Maîtres jusqu’à la dévotion. Laura, votre
sœur, est de celle-là. Tout comme Maude, ma fille. Elles
entendent des récits venant d’autres royaumes, des
rumeurs amplifiées par quelques courants folkloriques. Elles
lisent des ouvrages écrits par des créatures vivant
ailleurs sur Teir, mais pour elles cela n’est que littérature,
poésie et lyrisme. Tout comme l’est notre existence,
ici, sur Terre. Cependant, il ne faut pas confondre innocence et
ignorance. Les Adanaïdes restent des êtres doués et
habités par une grande intelligence. Elles maîtrisent
les sciences régissant la nature de leur Royaume et elles
croient en la parole suprême des Maîtres. On fut
longtemps à penser que les Adanaïdes ignoraient la
présence des autres Royaumes mais là-dessus, les avis
sont assez mitigés, encore aujourd’hui. Ce que l’on
a appris dernièrement à propos de ce peuple choisi et
chéri, c’est qu’il détient la connaissance
concernant la réelle grandeur de Teir mais qu’il sait
également qu’au-delà de son Royaume, là
n’est pas sa place. Les Adanaïdes ne remettent pas en
question les interdits. Pour nous, humains occidentaux, toujours
assoiffés de liberté et criant à l’injustice
au moindre droit brimé, il nous apparaît normal de nous
indigner devant ce fait: les Adanaïdes sont confinées
dans un seul Royaume et on leur ment à propos de leur propre
univers. On les berne. On les maintient dans une ignorance cruelle et
volontaire. Mais les Maîtres n’ont pas créé
un peuple de revendication. Les Maîtres... choisissent des
peuples, des créatures et des races, leur fabriquent un
endroit pour vivre, sèment quelques notions de sciences, et
l’évolution fait le reste...»
Maximilien regagna son
siège afin de méditer jusqu’à
l’atterrissage. Ses réflexions lui permirent de prendre
sa décision de façon formelle et définitive: il
irait de l’avant avec La Société.
2.
Épisode
s’étant passé à l’insu de l’Humanité
Sur Terre comme sur
Teir, le temps suivait son cours. Lorsque Laura Dorso accepta de
mourir par amour pour Dramenker, lorsque Maximilien renonça à
sa vie pour se lancer à corps perdu dans une quête
inimaginable, sur Teir un demi-siècle avait passé
depuis la visite de l’Impératrice au Monastère
Iodin. Au terme de son étude, le Père Seba, inspiré
par la détresse de la souveraine et persuadé qu’elle
allait utiliser à bon escient l’information, confia à
l’Impératrice la lecture d’un livre de grande
valeur. Elle l’avait convaincu que la vérité à
propos des univers et de la Terre des Hommes devait être
partagée, pour le bien de toutes les espèces. Il lui
demanda donc de la suivre et l’entraîna dans les
sous-sols de la bibliothèque du monastère. Un très
étroit escalier de sept cents marches. Un dédale
abrupte où circulait une forte odeur de terre humide et de
racine et où, à chaque dix mètres, une torche
accrochée au mur inégal s’enflammait
instantanément sur leur passage. Dos courbé plus qu’à
l’habitude, pour éviter que son crâne ne se heurte
à la pierre du plafond, Père Seba demanda à
Dieu, inlassablement pendant la descente, de l’éclairer
sur ses intentions. Allait-il commettre une faute? L’Impératrice
était-elle suffisamment digne de confiance? Alors Dieu, avec
sagesse, lui rappela à son esprit le visage triste de la
reine, son regard effrayé de vivre désormais sans
l’amour du Mashlï... Oui, se dit-il en posant le pied sur
le dernier plancher, ses intentions étaient louables.
L’Impératrice n’avait osé aucune question
jusque-là. À son tour son pied foula une dalle plate et
lisse et demanda, d’une voix détachée:
— Que me
montrez-vous?
Il s’était
écarté pour lui laisser voir un petit pupitre vétuste,
un banc rond, en bois usé, au coussin fatigué. La salle
était exiguë, fermée, vide. Seul un candélabre
à sept branches avait pour tâche de combattre la
noirceur. Une circulation d’air venait des trappes au bas des
murs. On eût dit que la température était
contrôlée, il ne faisait ni trop chaud, ni trop frais.
Il flottait un léger parfum d’encens rappelant les
écorces de ranoles10
que les moines brûlaient dans la chapelle.>
— Que Votre
Majesté veuille bien s’asseoir.
Elle hésita
d’abord, puis optempéra. Sur le pupitre, elle vit un
livre, de format anodin, une centaine de pages tout au plus. Pas de
plume ni d’encre. L’unique instrument posé à
côté du livre : une loupe au manche de bois, elle aussi
sans attrait.
— Votre majesté
connaît-elle Malaran le Fou?
— Certainement.
C’est un Conteur. Il a écrit plusieurs ouvrages traitant
des Adanaïdes. Il a entre autres composé une histoire à
partir de l’expérience de Bala, la première
Adanaïde que j’ai honorée au titre de Colbaï.
— C’est
exact. Malaran le Fou a disparu avec les autres et tous ses travaux
furent distribués sous l’étiquette «Fables
et Histoires drôles».
L’Impératrice
eut une pointe d’impatience.
— Où cela
nous mène-t-il?
— Malaran le Fou
a étudié Sa Phol Sïa, comme le fait aujourd’hui
Votre Majesté. Il cherchait lui aussi à connaître
les intrigues survenues avant le couronnement de Votre Majesté
afin d’en diffuser la vérité par le biais de ses
livres. Toutefois il n’eut jamais le temps de terminer ses
recherches.
— Je sais que
Malaran le Fou faisait partie de ceux qui avaient tenté de
fuir dans le Royaume du Néant...
— Et avant
qu’ils ne soient rejoints et, disons-le, massacrés, il
eut le temps d’enterrer un petit recueil renfermant ses notes
personnelles.
L’impératrice
regarda le livre posé devant elle. La disparition des Conteurs
racontée en ces termes fit s’élever en elle un
fugace sentiment de honte. Père Seba avait dit «massacrés».
Quel mot horrible. Était-il juste? Oui, sans doute. C’est
le Mashlï qui s’en était occupé.
Probablement ses Thanars avaient-ils obéi en chargeant un
regroupement d’intellectuels sans défense fuyant
l’oppression... Cela se passait il y a si longtemps... Et dire
qu’elle avait participé à cela, par son silence
et son inaction. Pour la première fois, aussi brièvement
qu’un battement de cils, l’Impératrice éprouva
du regret. Une sensibilité nouvelle et étrange
l’indisposa: l’existence d’un être, quel
qu’il soit, avait une valeur. Les Conteurs et les Écrivains
n’avaient sans doute pas mérité ce sort injuste
et cruel. Malaran le Fou avait été l’un des plus
dangereux, songea la reine. Il avait dénoncé tant de
vérités qui, jadis, lui étaient parues
inconvenantes. Aujourd’hui, elle prenait conscience qu’à
sa façon, elle empruntait ce même chemin de rébellion.
— Et c’est
ce livre, laissa-t-elle tomber d’une voix sans émotion.
— Votre Majesté
n’en aurait jamais rien su si elle n’avait pas manifesté
ces sentiments ambigus vis-à-vis des premier et deuxième
Maîtres.
— Cela va de
soi. Et qu’apprendrai-je en le parcourant?
— Cela dépendra
de vous. Pour ma part, je prierai pour que vous y trouviez un
apaisement à vos tourments.
Père Seba
tourna les talons et remonta les sept cents marches, avec ce même
pas régulier qui le caractérisait. L’Impératrice
ouvrit le livre et lut, à la première page « Sa
Phol Sïa, la Légende imparfaite ». Elle haussa
un sourcil perplexe. L’Impératrice en resta là,
un long moment, hésitante, redoutant ce qu’elle pourrait
bien découvrir dans les pages suivantes. Elle inspira, puis
voulut examiner la loupe. Impossible de la prendre, elle était
collée au pupitre. Une décoration sans doute...
Alors la reine se
décida et entreprit de feuilleter le livre, d’abord avec
un intérêt léger. L’auteur avait relevé
certains passages de la Légende, comme elle l’avait fait
elle-même, et notait en marge des questions ou soulevait des
contradictions. Vers le milieu du livre, elle se redressa. Malaran le
Fou parlait des « lettres fermées ».
C’étaient des mots, expliquait-il, qui étaient
tracés avec une encre spéciale et fabriqués par
quelques rares Créatures qui en connaissaient la méthode.
Le mot devait être lu à haute voix par la personne pour
laquelle il avait été frabriqué. Alors ensuite,
au travers d’une loupe de Pureste, cette personne pourrait lire
un message lui étant adressé en toute confidentialité.
L’Impératrice
n’avait jamais entendu parler des lettres fermées.
Probablement que ceux qui s’étaient rebellés
contre les Maîtres avaient dû développer des
moyens sophistiqués pour communiquer sans danger. C’est
par ce genre de détails qu’elle comprenait à quel
point son propre monde lui était inconnu. Le règne des
Maîtres avait engendré tant de découvertes et de
signes d’évolution en parallèle... Dans la
section des lettres fermées, elle commença à
lire certains mots dans sa tête, se demandant à qui ils
étaient destinés: « Riviera »,
« confiance brisée », « loi
de l’absolu », « privation »,
« montagne », « ciel »,
« chaise courte » ... Des mots anodins qui ne
devaient probablement pas en apprendre sur le sujet. Puis elle fit
une pause. Elle fit tourner les pages en éventail: il y en
avait plus de soixante! Si ce livre était perdu, il était
plausible que ceux pour qui des lettres fermées avaient été
faites et enfermées dans ce livre ne le sauraient jamais.
Comme une boîte aux lettres égarée en plein
désert, par là où personne ne passe. Malaran le
Fou avait confectionné une soixantaine de lettres fermées
qu’il n’eut pas le temps de transmettre. À la fois
étrange et malheureux.
Mais Père Seba
lui avait présenté le livre. C’était donc
que Malaran le Fou lui avait destiné une lettre fermée!
Elle reprit du début et lut, un par un, chaque fois en tentant
de bouger la loupe. Car cette loupe de Pureste ne devait être
manipulée que par le destinataire, elle l’avait bien
saisi. Elle articula clairement chaque mot. Sans succès.
Jusqu’au cinquante-sixième. Elle prononça:
« Perfection » et, enfin, elle se saisit de
l’objet surmonté par une vitre épaisse et
convexe, entourée de métal lisse argenté. Elle
fit glisser la loupe sur le mot et un texte très clair y
apparut:
Extrait de Sa
Phol Sïa, chapitre 398, ligne 129 356, traitant de la nature de
Teir.
Ce qui fera de Teir
l’ultime dimension de la Perfection,
c’est la
volonté communicative ainsi que la conviction de croire en
cette Perfection.
Tant que nul n’en
doutera, tant que chaque être sera comblé dans
l’existence qui lui aura été assignée et
confiée, Teir se maintiendra en équilibre, fort de son
épanouissement sans faille.
Ainsi le maudit
qui, pour les plus sombres dessins,
avouera son désir
de l’imperfection en ce monde,
ne pourra se livrer
à ses vilenies sans l’aide d’une âme fidèle,
une élue,
une ombre à
sa colère et sa démence.
(...)Car nul ne
sera plus dément que l’être qui songera
à soustraire
Teir aux pouvoirs suprêmes qu’engendre la Perfection.
La victoire
s’étendra aux quatre coins de l’univers,
au nom de ce
dément,
et préparera
ainsi le chemin qu’empruntera l’ombre
pour entraîner
tous les mondes vers son unique volonté destructrice.
Lorsqu’elle
s’imprégna de ce texte, sans savoir par quel miracle un
Conteur le lui avait dédié, sans comprendre pourquoi
cette information lui avait échappé lors de son étude,
elle remonta les sept cents marches, remercia le Père Seba et
s’en retourna dans son royaume, à la recherche d’une
ombre à sa vengeance. Après son départ, Père
Seba, debout devant le livre de Malaran le Fou, ferma les yeux et
pria tant pour le salut du monde que pour celui de la reine. Une
grande tristesse s’empara de lui, car il n’avait pas
réussi à convaincre l’Impératrice qu’elle
pourrait s’épanouir en acceptant ce monde tel qu’il
était, au lieu de chercher à s’en approprier les
droits pour le façonner selon ses envies. Oui, il avait
essayé. Malaran le Fou avait laissé, dans une page
volante, les instructions à qui trouverait son livre.
Respectant les derniers vœux d’un persécuté,
les moines d’Iode se chargèrent de protéger ses
écrits et de guider ceux qui auraient à les consulter.
Avec les instructions: une liste associant chaque lettre fermée
à son destinataire.
Jamais Père
Seba n’aurait cru que ceux fabriqués pour la reine
soient un jour transmis. Car n’avait-elle pas participé
à l’extinction des Conteurs? Alors pourquoi saurait-elle
que Malaran le Fou lui avait adressé un tel héritage?
Il devait avouer que lui-même s’était posé
la question. Peut-être que le Conteur habile et perspicace
avait deviné l’ambivalence qui sommeillait dans le cœur
de l’Impératrice. Peut-être savait-il qu’un
jour prochain, la reine apprendrait la vérité sur sa
mort et sur sa vie, sur la Terre des Hommes. Peut-être. Et
certaines incohérences dans Sa Phol Sïa devaient, d’après
lui, aider la reine, lorsqu’elle en ressentirait le besoin...
Malaran le Fou ne
portait pas très bien son nom; il était, bien au
contraire, avisé et éclairé. Mais ses idées
seules le classaient chez les hérétiques... Père
Seba tourna la page dans un soupir: l’Impératrice avait
ouvert le cinquante-sixième mot, «Perfection»,
mais n’avait pas touché au cinquante-septième,
«Acceptation». Oui, deux mots avaient été
faits pour la reine. Un seul l’avait interpellée. Elle
n’avait pas été troublée ni choquée
par ce qu’elle avait lu, mais tristement encouragée sur
la voie du mal. Elle n’avait pas cherché une autre
option, elle n’avait sans doute même pas envisagé
que ce message puisse être mal interprété. Quel
dommage!
— Sa décision
était prise, déjà avant de venir ici pour se
cultiver, dit-il à voix basse. Elle veut supplenter le Mashlï,
même au sacrifice de son bonheur ou de sa vie ou de celle des
autres. Pourtant... si elle avait lu le cinquante-septième
mot... si elle l’avait seulement lu... elle aurait découvert
que même Sa Phol Siä peut apporter une certaine paix aux
esprits tourmentés...
3.
L’impératrice
fit nombre reconnaissances afin de trouver «l’ombre à
sa vengeance». Puis enfin, voilà que l’Impératrice
l’accueillit, celle en qui elle décela, aussitôt
son éveil, un tourment d’une incroyable intensité:
Laura. La reine l’accueillit dans son Royaume, comme toutes les
autres, et la fit Adanaïde. Son intérêt demeura
distant et secret, pour ne pas éveiller les soupçons.
Rien ne laissa croire que Laura était destinée à
de grands projets. Mais après l’avoir observée,
l’Impératrice jugea qu’il était temps.
C’était
au centre de la Mer Rore, flottant sur pilotis, que se trouvait Es
Sonouri, la somptueuse maison de la reine. Les eaux entourant les
quais d’Es Sonouri, abondamment fleuris, étaient douces
et chaudes. Il s’en dégageait des vapeurs de briales,
une variété de fleurs aquatiques aux couleurs vives et
au parfum odorant. La Mer Rore n’existait que pour
l’Imprératrice, endiguée sur les Terres
Interdites et gardée par de féroces vigies, nommées
Ulules, qui préservaient l’intimité de la reine.
Formées on eut dit de brouillard, le corps fluide bleuté,
les Ulules avaient de très longues toges qui s’évaporaient
dans l’eau, tout comme leur chevelure grisâtre qui
gonflait les vagues dans leur sillage. Minces et gracieuses, quoique
extrêmement laides, elles glissaient sur l’eau, de chaque
côté des quais et à intervalles réguliers,
leur unique bras replié sur l’épée
accrochée à la ceinture. Leur visage aux joues creuses
et aux yeux sévèrement dessinés était
surmonté d’un casque de fer terni que l’on
devinait lourd et rude. Laura, flanquée de quatre de ces
silhouettes muettes et dignes, emprunta un quai étroit nommé
le Quai Dhierébel qui surplombait le niveau de la mer de
quelques mètres seulement. Celle-ci était légèrement
houleuse. La traversée s’éternisa. Parfois Laura
se retournait, incertaine, et ne voyant plus les rives elle
s’affolait. De furtifs regards lancés aux Ulules lui
permettaient de croire que de continuer à avancer demeurait
certainement la plus sage décision, même si de
rebrousser chemin la tentait fortement.
Pourquoi cette
convocation? Elle l’ignorait. Un pas devant l’autre, sur
ce quai assemblé en de petites planches clouées... Un
pas devant l’autre, le cœur battant... Parfois des vagues
innondaient le quai, mais jamais elle-même n’était
touchée. Au bout d’un moment, sa crainte d’arriver
devant la reine dans un état lamentablement trempé et
sale se dissipa; ni le vent, ni les eaux ne l’atteignaient
jamais, comme si un bouclier invisible la protégeait de chaque
côté. Ses mains étaient crispées sur le
boitier renfermant son présent d’hôtesse, moites
et froides. Elle venait de pénétrer dans un brouillard
qui semblait dissoudre le quai devant et derrière. Depuis
combien de temps marchait-elle ainsi? Un éternité,
c’était certain. L’interminable trajet, dans ce
brouillard blanc, avait de quoi l’intriguer. Si un lieu
sinistre, funeste et lugubre pouvait être à la fois
lumineux et envoûtant, c’était bien celui-ci. Pour
tromper sa hâte, Laura décida de compter ses pas. Un...
deux... trois... 112... 113... 301... 1000.. 1001... 1002... 1003..
4000! Elle s’y trouva enfin. Les brumes denses qui l’avaient
isolée et encerclée jusque-là se dissipèrent
pour laisser apparaître cet éden insoupçonné.
Elle ne s’attendait pas à déboucher sur un pareil
éblouissement.
Es Sonouri se dressait
devant elle, magnifique. Laura en entendait parler depuis si
longtemps. C’était l’un des rares endroits, dans
ce Royaume, absolument interdit à quiconque et même
aucun artiste n’avait été autorisé à
reproduire une image de son œuvre. Le mystère
l’entourant ajoutait à sa grandeur. Cela expliquait,
entre autres choses, l’émotion indescriptible que Laura
ressentit en approchant. Certaines de ses amies s’imaginaient
un château fort, d’autres pensaient davantage à
une cathédrale. Les rumeurs équivalaient aux rêves
de chacun. Laura, pour sa part, ne se l’était jamais
vraiment imaginé. Elle avait préféré
préserver le mystère et elle ne fut point déçue.
La maison centrale avait la forme d’une croix couverte d’un
toit à quatre versants. Une nature exceptionnellement
luxuriante, colorée, longeant les murs de pierres et de
briques, était suspendue aux fenêtres et jonchait les
quais. C’était une véritable maison impériale,
à l’architecture massive mais enrubannée d’une
multitude de passerelles et de terrasses de différents niveaux
qui lui donnaient un style aérien. Et dire que cet endroit se
trouvait si loin, au large, au milieu de la mer! Des jardins
féeriques, d’innombrables statues veillant sur un coin
de paradis, des chanterelles11
glissant sur un bassin d’eau, des fontaines spectaculaires:
puisque tout était matière à s’extasier,
Laura tournoyait sur elle-même découvrant ces splendeurs
alors qu’on la conduisait auprès de l’Impératrice.
Un ministre impérial, peu bavard mais d’une extrême
courtoisie, avait pris le relais des Ulules.
À l’une
des terrasses, elle surprit la reine à la sortie de son bain,
aussitôt revêtue d’une riche tunique grenat dont le
corsage était serti de pierres et cousu de broderies. Depuis
la cérémonie qui l’avait accueillie au sein de ce
royaume, Laura rencontrait l’Impératrice pour la
première fois. Bien entendu, elle l’avait aperçue
de loin à une fête ou à une cérémonie
au palais d’Adrionne, mais jamais dans une intimité si
extraordinaire.
— Bienvenue
Laura.
— Majesté,
dit-elle en faisant une révérence.
Sous une tonnelle à
fleur d’eau, la reine l’avait invitée à
dîner. Les eaux du soir, calmes et noires, pigmentées
par les reflets dorés des torches, brillaient le long des
quais. Les Cieux Dorbonnes, quant à eux, les couvraient d’un
voile piqué d’étoile.
Plusieurs histoires
avaient été contées à Laura et elle
devait admettre que ce que l’on disait, à propos du
regard de l’Impératrice, était exact. Maude,
l’amie si chère à Laura, fredonnait à
l’occasion un joli chant:
Altesse, que votre
humeur me caresse,
Telle une brise qui
souffle du palais.
Altesse, le Grand
Torrent ne gronde pas,
Il a vos rires et
vos éclats.
Altesse, Altesse,
votre nature nous est céleste.
Aucune ne vous
égale, n’a votre voix aucune cigale.
Altesse, que dans
votre regard nous apparaissent
Les Cieux
Dorbonnes, fidèles grandeurs,
De partout ils vous
servent et vous protègent,
Et dans vos yeux
leurs étoiles se reflètent.
Altesse, Altesse,
votre nature nous est céleste.
Aucune ne vous
égale, ne vous éclipse aucune étoile.
— Savez-vous
qu’on me vante sans cesse vos charmes? dit la souveraine d’un
ton posé, alors qu’elles venaient de s’attabler.
— J’en
suis touchée, agréa Laura, un léger carmin
teintant ses joues. Elle remarquait l’extrême élégance
qui habillait cette table sublime et se trouva plus que choyée
de pouvoir en profiter. La reine lui faisait un tel honneur ce soir!
Comme le voulait la tradition, Laura avait apporté un présent
qu’elle avait confié au ministre. Ce dernier l’avait
déposé devant le couvert de la reine. Elle avait été
bien embêtée d’ailleurs de trouver un présent
adéquat; qu’offre-t-on à une reine! Devait-elle
la surprendre? L’impressionner? La distraire? L’amuser?
La séduire? Finalement, elle lui donna un rocher d’embursoi12
monté en pendentif et très joliment enveloppé
dans un écrin. D’une émotion contenue et presque
impassible, la reine considéra le bijou et après un
moment, sous l’œil ravi de Laura, le glissa à son
cou. Un geste significatif empreint de magie qui avait remplacé
instantanément le fabuleux collier de perles rousses qu’elle
portait déjà.
— Quelle
délicate attention, se contenta-t-elle de dire.
— Vous n’ignorez
pas ce que les coquelins13
en disent, Majesté...
— Quoi donc?
s’amusa la reine.
— Ils croient
que l’embursoi est le seul minerai capable autant de soutenir
le poids d’une maison tant il est robuste, autant il s’effrite
quand une main malveillante se referme sur lui.
— Voilà
qui est intéressant. Me lancez-vous ce défi Laura?
— Oh! non
Majesté! Là n’était pas mon intention!
Pour ma part, je crois qu’il est garant de bonheur car chaque
fois que je regarde ce minerai à l’état brut, il
me rappelle la Dinéane. Ses couleurs, ses reflets, sa façon
de capter la lumière... j’y vois toute la beauté
de cette rivière...
L’Impératrice
écoutait attentivement, portait attention à chaque
geste, à chaque soupir, à chaque intonation de cette
Adanaïde. Puis, devant le potage fumant accompagné de
pain de cerises épicé, elle demanda:
— Appréciez-vous
votre existence, Laura?
— Cette vie me
renverse... me bouleverse et m’enivre, il est vrai...
— Mais encore?
Laura dévisagea
un instant la souveraine qui avait aussitôt décelé
une subtile hésitation dans sa réponse. Elle aurait dû
se montrer affirmative et enthousiaste; alors pourquoi avait-elle
donné l’impression que son bonheur était
incomplet? Aussitôt, baissant les yeux:
— Je suis
pleinement heureuse majesté, je vous remercie de vous en
soucier.
— Trêve de
protocole ce soir, ma chère Laura, rien de ce que vous pourrez
faire ou dire ici ne sera mal interprété. Nous sommes
deux Adanaïdes et nous sommes amies.
Elles goûtèrent
en silence le délicieux velouté de crème
d’amande.
— Depuis votre
arrivée, insista l’Impératrice avec habileté,
je perçois une étrange contradiction en vous... Vous me
le disiez il y a un moment: vous êtes pleinement heureuse et
satisfaite. Pourtant, j’ai l’impression qu’un
trouble fait ombrage à votre quiétude.
— C’est
exact majesté... mais je n’en connais pas la raison...
parfois un regret m’effleure, un doute subsiste. Quelque chose
me manque... mais quoi? Je l’ignore.
— Vous n’ignorez
pas, sans doute, que toutes nos sœurs ont déjà
fait, inconsciemment, un trait sur leur passé. Cette vie-ci,
pour elles, reste l’unique option. Car c’est de cela dont
il s’agit n’est-ce pas? Vous croyez qu’une partie
de vous-même est restée en un autre lieu...
— Vous semblez
bien me connaître Majesté. Je vois qu’il est
inutile de nier.
— En effet.
Laura déposa sa
cuillère.
— Alors pourquoi
ai-je le souvenir vague et diffus d’une autre vie, celle-là
même que tous mes amis considèrent légende et
fable? Je suis la seule, semble-t-il, à y porter attention.
Sont-ce de véritables souvenirs, ou des relents de mon
imagination trop fertile?
— C’est
troublant, je l’avoue. Le souvenir, c’est ce qui rend les
choses parfois pénibles, assurément difficiles...
— Alors ce sont
des souvenirs. Les Conteurs ont raison. Un autre monde existe,
quelque part...
La reine lui souffla
tout bas:
— C’est la
Vie avant la vie. La Vie avant votre éveil. Une vie antérieure
qui se passait ailleurs...
— Pourtant je
m’étais presque persuadée que les histoires de
notre littérature fantastique ne sauraient être
vraies... Ainsi les Conteurs décrivent une vérité
dissimulée dans notre passé... J’ai tellement lu
de contes et de fables au sujet des Hommes... si vous me dites que
cela n’est pas imaginaire, cela expliquerait que je sois
interpellée par le sujet.
La reine ne lui permit
pas de laisser son esprit vagabonder davantage et lui demanda:
— Et avec
Joseph?
Cette question ramena
l’Adanaïde à sa réalité. Fébrile,
elle répondit:
— Il est
merveilleux, c’est un être brillant, charmant, plein
d’attentions...
— Vous semblez
très amoureux l’un de l’autre...
— Nous le
sommes.
— Vous avez
confiance en lui?
— Totalement.
Pourquoi?
— Vous
rappelez-vous votre passage de cet autre monde à celui-ci?
— Vous parlez de
ma mort?
— Je vois que
rien ne vous échappe.
— Je croyais que
cette souffrance n’était que pur cauchemar.
— Je puis vous
assurer qu’il n’en est rien. Ainsi vous avez associé
la mort à la souffrance?
Laura hésita,
tant et si bien qu’elle en trembla. Dans la situation,
l’inacceptable était d’omettre une réponse.
Mais que faire si celle-ci était offense? Laura opta pour la
sincérité.
— Oui... je me
rappelle de la douleur... c’était la veille d’un
grand jour...
— Désirez-vous
m’en parler?
Elle hésita
encore, rassemblant souvenirs et rêves, tentant de dissocier
les uns des autres.
— Loin de moi
l’idée de me montrer impertinente dans mes
confidences... Je sais que parler de ces choses-là peut me
porter préjudice.
— Je vous en
prie, parlez avec confiance.
—Mon frère...
dit-elle d’une voix discordante, allait connaître un
immense bonheur très bientôt. Je ne sais pas lequel
mais... j’ai l’impression d’être partie lors
d’un jour... un jour parfait...
Laura sourit
nerveusement.
— C’est
idiot, je sais. Pourquoi aurais-je quitté un monde parfait!
L’Impératrice
passa outre cette remarque et demanda:
— Vous croyez
donc avoir un frère?
Laura s’empressa:
— Je sais que
pour ce monde, la famille se résume en des sœurs et
amantes! Je sais que de penser à un père ou à un
frère fait affront à la parole sacrée des
Maîtres! Pourtant...
Laura fronça
les sourcils. L’ambiguïté était à son
paroxysme. Laura n’aurait jamais souhaité avouer ainsi à
un Maître qu’elle doutait de ses enseignements. Mais la
reine ne lui laissait pas le choix: sincérité et
simplicité étaient de mise. Alors pourquoi se
sentait-elle si mal, si honteuse, si fiévreuse? L’Impératrice
lui offrit son appui et sa compréhension:
— Vous avez bien
un frère, Laura. Il est fort intéressant que vous ayez
à ce point conscience de votre passé. Vous appliquez à
votre esprit des notions décrites par des Conteurs il y a de
cela bien des lunes. Comment en êtes-vous arrivée à
cette certitude? Vous êtes unique à cet égard;
vos compagnes doivent vous le dire, d’ailleurs...
— Je ne peux
discuter de ces choses avec elles. Il semble qu’elles ne
comprennent pas mon langage. Pour tous, les Conteurs ont écrit
de simples divertissements littéraires, rien de sérieux.
Elle s’arrêta
un moment puis ajouta:
— Le fait que
j’en pense tout autrement me trouble... mais j’ai appris
à garder pour moi ces réflexions... je respecte leurs
croyances.
— Votre sagesse
est grande. Comme l’est, vous vous en doutez bien, celle des
Maîtres.
Ces derniers mots
avaient été dits sur un ton de réprimande,
autoritaire, froid, cassant, tant et si bien qu’elle donna
l’impression que l’intimité de l’entretien
venait de se heurter au protocole. Laura fronça les sourcils
et demanda d’une voix fausse:
— Majesté?
— Vous
rendez-vous compte que vous remettez en question la décision
de vos trois Maîtres en croyant autre chose que ce qu’ils
vous apprennent?
Laura trembla de plus
belle. Sûrement s’était-elle laissée
emporter par les confidences et avait-elle commis une imprudence.
— Majesté,
en aucun cas je ne voulais...
— Il est
périlleux et fortement déconseillé, pour une
Adanaïde, de chercher l’inconnu. De vouloir expliquer
l’inexplicable. La Déshià, le Mashlï et
moi-même nous sommes appliqués à composer une
Légende qui préserverait les Adanaïdes dans une
bulle immortelle et sereine. Vouloir crever cette bulle, désirer
en sortir, est un terrible affront.
— Majesté...
supplia-t-elle. Mais l’Impératrice, imperturbable,
poursuivait:
— Sa Phol Siä
est pourtant très claire: les Adanaïdes seront heureuses
à jamais dans le confort de leur Royaume. Elles seront
respectées, adulées même par d’autres
peuples, elles seront au-dessus de tout soupçon, privilégiées
par une intelligence et un talent remarquables. Qu’une Adanaïde
refuse cet honneur est un manque impardonnable.
J’espère
que vous comprenez: s'il fallait que tout ceci arrive à des
oreilles moins tolérantes, vous seriez chassée et
sévèrement punie.
Elles se toisèrent
pendant un long moment. Un regard fier, froid et pénétrant
sondait son vis-à-vis, vif mais craintif. Heureusement, Laura
put décrocher son regard indisposé pour suivre les
gestes du serviteur qui s’affairait. L’instant d’après,
l’Impératrice avait délaissé sa soudaine
hostilité. La réprimande avait atteint son but: celui
d’étudier sa réaction devant une éventuelle
trahison. Une expérience qui laissa Laura pétrifiée.
Mais le sourire de la souveraine la rassura, bien que...
— Pardonnez
cette harangue, chère amie, dit enfin la reine qui avait
abandonné son ton sentencieux. Il fallait que je connaisse
votre comportement face à l’odieux de notre situation.
— Je ne saisis
pas bien, murmura Laura après avoir dégluti.
— Nous avons
beaucoup en commun toutes les deux, confia la reine doucement. Comme
vous, j’ai souvenir de mon passé. Comme vous, je fus
indécise entre respecter l’enseignement de mes Maîtres
ou mon désir de liberté. Nous sommes des êtres à
part, et par le fait même nous menaçons l’équilibre
des Connaissances concoctées dans Sa Phol Sïa. Les
accusations que je viens de vous faire sont graves et pourtant, elles
ne devront plus jamais vous ébranler. Mais nous reviendrons
sur le sujet. Il est trop tôt encore....
Laura haussa les
sourcils, surprise que l’Impératrice les compare toutes
deux. Elle, comme la reine? Par quel miracle?
— Suis-je la
seule Adanaïde à être ainsi troublée?
— Non.
Rassurez-vous, d’autres avant vous ont eu à faire un
choix. Certaines ont choisi le respect, d’autres, la liberté.
Moi-même j’ai dû choisir. Et vous devrez faire de
même.
Les serviteurs
déposèrent sur la table d’appoint une pièce
d’agneau, parfumée aux baies vertes et nappée de
crème aigre-douce, qui emplissait un magnifique plat de
service en porcelaine de verre. Puis, entre Laura et la reine, on
déposa une corbeille contenant des croûtons de
baillots14,
de petits ramequins renfermant confits de pistaches, de riz et de
mûres, des cubes de matishouli15
macéré dans le vin d’agrume, de la gelée
d’œufs couverts de champignons huilés ainsi que
des sorbets de crustacés. Les mets les plus rares et les plus
fins faisaient le lien entre l’Adanaïde et sa souveraine.
— Connaissez-vous les Colbaïs ? demanda
l’Impératrice.
— Certainement.
Ce que l’on en dit n’est pas très clair toutefois.
— Qui sont-ils,
d'après vous ?
— Certains
pensent à des guerriers qui vont à la conquête
d’autres Royaumes, loin du nôtre... là où
il y a bataille... bien que Teir ne soit pas un univers de conquête,
ils pensent que des étrangers sont venus nous conquérir
et que les Colbaïs défendent les intérêts
des Maîtres... Toutefois, la plupart d’entre nous pensons
que c’est un regroupement des âmes bannies qui auront
déçu un Maître.
— Vraiment? Et
vous? Que croyez-vous, Laura?
Elle réfléchit.
— En vérité
je ne suis pas très originale. Je crois en l’un et en
l’autre. Je crois que les rumeurs et l’imagination des
Conteurs doivent bien provenir de quelque part!
La reine sourit.
— Votre sagesse,
décidément, est remarquable. Les Colbaïs sont mes
soldats. Ma garde armée.
— Soldats?
Armée? Vraiment Majesté? Pourquoi Votre Majesté
a-t-elle besoin d’une armée?
— Pour défendre
ce Royaume, éventuellement, et peut-être défendre
l’univers. Quelqu’un doit bien s’en soucier!
L’Impératrice
n’avait pas l’intention d’en divulguer davantage
pour ce soir et, par cette réponse tant évasive que
solennelle, l’abandonna à cette réflexion.
«Défendre l’univers»: seuls les Conteurs
employaient ces termes, lorsqu’ils mettaient des mots dans la
bouche de l’Humanité...
— Vous aimeriez
le revoir n’est-ce pas? demanda-t-elle après un moment.
— Qui donc,
majesté? répondit Laura avec candeur.
— Si cela était
possible... aimeriez-vous retourner dans votre monde? Ou peut-être
préfèreriez-vous que votre frère puisse venir
ici?
La fascination envers
sa souveraine se heurta à la méfiance; répondre
par l’affirmative suffirait à la condamner.
L’Impératrice semblait pressée d’obtenir
des réponses. Pourtant, son amour pour Joseph était
encore plus fort que tout.
— Je ne vois
pas, balbutia Laura, je ne sais trop... Je ne me souviens pas
pourquoi j’ai quitté l’autre monde pour venir ici.
J’ose croire que j’ai pris en considération la
volonté de Joseph en acceptant cette existence. J’aime
Joseph et jamais, jamais, je ne me déroberais à sa
confiance...
— Il n’en
est nullement question, croyez-moi, dit la reine avec minauderie.
Nous bavardons simplement entre femmes. Je suis celle qui peut
réaliser tous les désirs. Alors... si vous aviez un
souhait, quel serait-il?
Décontenancée
par ces révélations, Laura chuchota:
— Vous me dites
que nous sommes bel et bien dans un autre univers et que nous pouvons
voyager d’un monde à l’autre? Les Conteurs ont
donc raison... ou peut-être qu’il n’est pas
question d’univers mais seulement de royaumes. La Terre serait
là, dans un royaume voisin...
— Non Laura.
Cela est bel et bien une question d’univers...
L’Impératrice
se réjouissait d’avoir enfin trouvé sa complice.
Celle qui allait mener son armée à l’insurrection,
cette armée qui allait déterrer le Fil du Temps que La
Déshià avait enseveli quelque part, dans le Royaume du
Néant. Le Fil du Temps permettait à celui qui le
possédait de se rendre dans d’autres univers; il reliait
l’infini du plus petit au plus grand. L’Impératrice,
un jour, règnerait non seulement sur Teir et sur Terre mais
partout où Joseph Dramenker sera allé. Peut-être
même le devancerait-elle? Oui, pour Laura elle nourrissait de
grands projets.
— ... Et voyager
au-delà de Teir deviendra possible très bientôt,
répondit-elle. Mais ce que je vous demande en fait, pour ce
soir, c’est de me laisser la joie de vous faire un cadeau. Je
vous trouve charmante et j’ai envie de vous faire plaisir...
— Cette
attention me trouble, confia Laura avec soupçons dans la voix.
— Pourtant elle
est tout à fait naturelle. Je récompense celles qui me
prouvent leur valeur; par leur générosité, leur
ingéniosité, leur talent... Vous êtes
merveilleuse, vos sœurs ne tarissent pas d’éloges
à votre égard...
Elle fit une pause.
— Alors? insista
la reine en la regardant intensément.
— Alors...?
répéta Laura.
— Réfléchissez
et dites-moi ce que vous désirez le plus au monde...
Laura allait y
réfléchir longuement. Déchirée entre ses
souvenirs, son amour pour Joseph et l’offre de l’Impératrice,
elle devait avouer que revoir son frère la comblerait
vraiment. Car ce frère, dont le souvenir restait flou,
semblait être au cœur d’une existence parallèle.
Après cette soirée, les Ulules raccompagnèrent
Laura jusqu’à la rive. L’aube n’allait pas
tarder. La seule clarté provenait de la lune d’Azo,
petit astre à la lueur timide.
4.
Sortant des bosquets,
une voix chuchota:
— Psssttt...
Laura...
Elle se retourna en
sursaut, et vit son amie approcher.
— Maude! Que
fais-tu là?
— J’étais
terriblement curieuse de savoir ce que notre reine te voulait...
— Tu as attendu
ici toute la nuit?
— Mais tu ne te
rends pas compte? s’exclama Maude avec excitation. C’est
la première fois que l’Impératrice donne une
réception à sa maison sur la mer! Dîner à
Es Sonouri! Je ne pouvais rentrer chez moi sans connaître
chaque détail! Alors? Raconte! C’était un bal?
Combien d’invités? Qui était là? Je suis
certaine que la Venonroux y était! La vieille se fait inviter
à toutes les mondanités de la Cour!
Laura élargit
un sourire béat et répondit simplement:
— Nous avons
dîné, toutes les deux.
— Seulement toi
et la Venonroux?
— Non! Moi et la
reine voyons!
— Seulement vous
deux? redemanda Maude, épatée.
— Oui. Et Es
Sonouri est incroyable! Mieux que tout ce que l’on peut
imaginer!
En marchant sur la
bande de plage, frontière lisse entre les vagues en mouvement
continu et les hautes broussailles de bord de mer, à la lueur
des feux de position allumés à tous les cent pas, Laura
se hâta de décrire avec d’infinis détails
l’architecture, la décoration, les odeurs et les
saveurs... Maude écouta, les yeux ronds et brillants, ébahie
par ce qu’elle entendait.
— Mais en
réfléchissant bien, conclut Laura après avoir
repris son souffle, d’un ton à la fois calme et songeur,
je crois que notre Impératrice s’entoure de mystères
et de brumes dans l’unique but de demeurer inaccessible...
Il se passa un moment
de silence.
— Alors c’est
donc vrai... dit Maude avec moins de désinvolture, pensant et
hochant la tête lentement.
— Quoi donc?
— Tout ce que
l’on dit à propos de Es Sonouri!
Maude n’avait
pas compris sa remarque dans le sens où elle l’avait
dite. Mais Laura n’insista pas et demanda:
— Raconte-moi ce
que tu sais de cet endroit.
Elles s’assirent
non loin de la rive.
— La Mer Rore,
expliqua Maude, marque le début des Terres Interdites qui
n’appartiennent qu’à l’Impératrice.
Es Sonouri s’est élevée au premier Siècle.
Personne n’a le droit de s’y aventurer de peur de tomber
sur des Ulules enragées. Elles sont partout... Peut-être
nous surveillent-elles en ce moment...
Un simple bruissement
de feuilles parvenait à créer une hallucination, comme
si la brise qui les enveloppait était possédée.
— Moi je les ai
vues, dit Laura fièrement.
— Des Ulules?
s’exclama Maude. Tu as vu des Ulules?
— Évidemment!
Il a fallu que je me présente à elles, sinon je ne
serais pas passée! Ce sont elles qui m’ont guidée
chez l’Impératrice.
— Comment
sont-elles?
—
Impressionnantes... imposantes... mais point bavardes!
— C’est
certain! Elles n’ont ni lèvres, ni mâchoires, ni
langue. Mais leur vue et leur ouïe perçoivent tout à
une distance inouïe!
— J’ai lu
l’ouvrage de Samson Dell à leur sujet. Il semble
qu’elles logent dans les grottes formées sous la Mer
Rore...
— C’est
exact, les Grottes des Gipleurs. Ah! Ce que tu es chanceuse d’en
avoir vues! Moi je n’ai jamais réussi à en
surprendre!
— Plusieurs
disent que près du Quai Droit, on a plus de chance...
— Il paraît,
oui... Alors? De quoi avez-vous discuté?
— Oh... De tout
et de rien... répondit Laura d’un ton sans passion.
— Mais encore?
Laura haussa les
épaules. Il avait été entendu qu’elle ne
divulguerait pas les paroles échangées lors de cette
nuit. Déjà, la reine lui avait permis de répandre
toutes les indiscrétions qu’il lui plairait à
propos des lieux et des victuailles, sachant fort bien que Laura ne
pourrait échapper aux commérages. Ainsi pouvait-elle
briser le silence en rendant publique, pour la première fois,
la vie à Es Sonouri. Une permission qui s’avérait
un cadeau appréciable puisque Laura allait être la
coqueluche du Royaume! En échange de quoi l’Impératrice
lui fit promettre de taire les sujets intimement abordés lors
du dîner. Se remémorant cette promesse, Laura répondit
à Maude:
— On a parlé
de Joseph, de mon bonheur, du Royaume, des Adanaïdes...
Maude fronça
les sourcils.
— Tu as raison.
Vous avez parlé de tout et de rien. La reine t’aurait
fait venir pour cela?
— Elle
voulait... avoir mon opinion. C’est-à-dire l’opinion
d’une Adanaïde à propos d’une foule de
sujets. J’ai été choisie au hasard, tu sais... la
prochaine fois, ce sera peut-être toi...
Maude, curieusement,
ne parut pas enthousiasmée à cette heureuse
perspective. Laura ajouta:
— Nous avons
parlé des autres Royaumes...
Là, elle
intéressait son amie qui se redressa.
— Des raisons
qui forcent certains à y croire, ajouta Laura en énumération.
Maude dit de manière
catégorique:
— Moi j’y
crois, mais jamais il ne me viendrait l’idée de vouloir
y aller. D’ailleurs, c’est ce que toute Adanaïde qui
a un tantinet de jugement pense! C’est dans ces autres Royaumes
que vivraient les Adanaïdes qui ont manqué à leur
serment et à leur engagement. Fabaran serait pour elles...
— Tu y crois
donc! laissa tomber Laura avec étonnement.
— J’en
doutais, au début, mais il faut se rendre à l’évidence!
À l’occasion une Adanaïde disparaît,
abandonne son domaine, et plus personne n’a de ses nouvelles.
Il est normal de penser qu’elle s’en va vivre ailleurs.
— Ou qu’elle
meurt, supposa Laura.
Maude, en entendant
cette aberration lui fit les gros yeux.
— Voyons Laura!
Mourir! Tu te moques de moi! Ce n’est pas un sort que les
Maîtres réservent aux Adanaïdes, ni à toute
autre Créature! Nous sommes immortelles! Mourir, c’est
bon pour les Peuples et les Races! Bon pour les froussins16
et les cochons!
— Jusqu’à
ce qu’un Maître se lasse de nous...
— Des Adanaïdes
déchues? demanda Maude d’un ton scandalisé.
Comment peut-on cesser d’aimer un être comme Joseph?
Comment peut-on faire en sorte qu’il ne nous aime plus?
— Je ne sais
pas...
— Non! Les
Adanaïdes ne meurent pas. Elles quittent physiquement le
Royaume, c’est tout.
— Mais si je
suis ton raisonnement, pourquoi une Adanaïde abandonnerait-elle
le Royaume pour aller vivre ailleurs, si elle doit être si
comblée auprès du Mashlï? Tu vois bien que ça
ne tient pas debout ce que tu dis!
— La folie de
Cassandrel!
Laura la dévisagea,
d’un air perplexe, le sourcil suspect et dit d’une voix
descendante:
— La folie de
Cassandrel.
— Mais oui! Tu
sais: perte de mémoire, d’orientation, manque de
souffle, vertiges...
— C’est
une maladie imaginaire Maude!
— Non! J’ai
une amie qui connaît la voisine de la sœur d’une
Riveraine qui en fut atteinte: Jolène en eut tous les
symptômes pendant trois jours. Puis un soir, pouf! disparue!
— Toi et ton
cercle d’amis rendez responsable la folie de Cassandrel de tous
les maux du Royaume! Si on manque d’appétit, c’est
qu’on en est atteint, invariablement. Mais ce n’est
surtout pas parce qu’on en est au huitième service du
banquet des Douves17!
— Jolène
Ismaph a ensuite perdu son sens de l’orientation et se cognait
sur tous les murs!
— Jolène
Ismaph avait des spasmes qui lui faisaient perdre l’équilibre!
Elle régurgitait à tous les trois mètres ses
septs premiers plats! Ça s’appelle une indigestion!
— Elle a ensuite
fait d’innombrables détours pour se rendre chez elle,
elle ne savait plus où elle allait. Et puis subitement, elle
est disparue sous les yeux ahuris d’une douzaine de paysans!
— Bien oui! Elle
a fait un faux pas sur un nid d’égérols18!
Elle en est ressortie deux jours plus tard!
Agacée, Maude
conclut:
— Tout ce que je
dis, c’est que quand on est prise de folie, on doit aller se
perdre dans ces Royaumes maudits.
— Je trouve
étonnant, dit Laura, un mi-sourire sur les lèvres, que
tu prêtes de l’importance à ce genre d’explication
irrationnelle!
— C’est
très rationnel! s’offusqua Maude, et moi je crois en ce
qui fait partie de Sa Phol Siä! Toi tu cherches là où
tu n’es point autorisée. Croire que les Maîtres
répudient des Adanaïdes! Quelle horreur! Ne dis plus
jamais ça! dit Maude en grimaçant.
Le rideau de la nuit
se levait sur une aube dorée.
— Pourtant....
chuchota Laura, nous convenons que d'autres territoires existent
au-delà du Royaume des Adanaïdes...
— Oui, mais nous
convenons toutes, également, que là n’est pas
notre place.
— Qui sait,
peut-être sommes-nous sur une planète éloignée,
dans une autre galaxie... une planète aussi ronde que la
Terre, et que ces autres Royaumes ne sont pas sur Teir mais bien sur
Terre....
— La Terre? Une
galaxie? En voilà une idée! Mais tu donnes encore de
l’importance à ces fables? Tu lis trop de romans ma
pauvre fille! Voyons! Ce n’est pas dans la poésie que tu
vas trouver des réponses! Et de toute façon, je ne vois
pas quelles réponses tu as besoin de trouver! Il n’y a
pas de question!
Maude regarda devant
elle. D’une voix solennelle, elle récita:
— «L’amour
de Joseph nous a engendrées. Nous ne vivons que par l’étreinte
de ses bras et lui ne règne que par notre adoration. Le jour
où il cessera de nous aimer, nous toutes disparaîtrons.»
Laura soupira.
— Tu as
certainement raison.
— Cesse de
chercher ou sinon tu finiras déchue toi aussi. J’ose
espérer que tu n’as pas proféré ce genre
d’insolence devant notre reine!
Laura était
partagée entre la raison et le cœur. Si elle cessait de
croire en ce monde, si elle faisait le choix de respecter sa liberté,
si elle remettait en question l’existence de Joseph et la
sienne, sa mort perdrait soudain tout son sens.
— Pourtant,
s’obstina Laura à voix basse, je suis certaine d’avoir
un frère...
Maude écarquilla
les yeux, scandalisée.
— Ciel! Te
rends-tu compte de ce que tu dis? Un frère? Quelle ignominie!
Ne te souhaite plus jamais pareille chose! Ni un frère, ni un
père! Ce sont des monstres qui défient le Mashlï!
Tu ne veux pas qu’ils existent, non, tu ne le veux pas!
5.
Édouard se
frotta les yeux et bâilla un bon coup. Ils survolaient enfin le
sol québécois, le jet tangua légèrement
vers la gauche. Brièvement, il pensa à Maude, sa fille.
Celle pour qui il se battait depuis des années. La
reverrait-il un jour? Croyait-il vraiment en leurs recherches, ou
n’était-ce qu’un espoir qui l’empêchait
de sombrer? Il était en train de rassembler des éléments
particuliers afin de constituer une équipe infaillible. Une
équipe qui sauverait la LDL. Il devait apporter du sang neuf.
Pour ce faire, Édouard avait déjà engagé
Mademoiselle Lot, dont une amie avait rejoint Dramenker, ainsi que
Lino Durante, qui vivait le deuil encore récent d’une
cousine proche.
Édouard se
souvenait encore de ce regard étrange qu’ils s’étaient
échangés: Mademoiselle et Lino venaient de se serrer la
main, présentés l’un à l’autre dans
le cadre d’une réunion informelle, et aussitôt un
déclic se fit. Pour la simple et bonne raison qu’ils
venaient de se découvrir un pouvoir qui leur était
jusque-là inconnu: la télépathie. Édouard
leur imposa aussitôt une série de tests à la
suite desquels ce don se révéla un atout contre
Dramenker. Plus qu’un simple don: un pouvoir. Celui de la
pensée et des sentiments. Enfin, des humains allaient apporter
des réponses, goûtant aux privilèges du
légendaire et inexpugnable personnage. Toutefois, Édouard
s’était convaincu que cette télépathie
naissante n’était que la pointe de l’iceberg, en
puissance et en ampleur. Mais c’était au moins ça
de gagné! Et il avait tant cherché la raison de cette
inespérée découverte. Pourquoi Lino, qui
travaillait à l’Institut Naars de Los Angeles, et
Mademoiselle, agent de liaison à Montréal, en
étaient-ils venus à partager leurs pensées aussi
librement alors qu’ils ne se connaissaient même pas?
Âges, dates, heures et lieux de naissance, antécédents:
il passa leur vie au peigne fin. Il devait forcément y avoir
convergence. Et il trouva : tout deux avaient assisté à
la mort d’une victime. Le fait de s’être trouvé
sur les lieux lorsque l’amie et la cousine avaient rendu l’âme
faisait en sorte qu’ils avaient pris part au trépas.
Comme témoins, peut-être, mais la Mort, elle, n’avait
fait aucune différence et les avait inclus dans son acte. Sans
le savoir, Mademoiselle et Lino avaient bloqué le battant de
la mort. La porte qui séparait les deux mondes était
restée entrouverte; les intrus n’auraient pas dû
se trouver là.
Édouard regarda
de nouveau sa montre, somnolant: 3h25. Il pensa alors au reste de
l’équipe qu’il souhaitait former: son ami, le
professeur Martin Galia, qui ne se laissait pas convaincre de quitter
Washington; Juliette Shaw, membre de La Société à
Londres et Maximilien... Maximilien qui avait assisté à
la mort de sa sœur...
INNOCENCE
1.
Épisode
se passant sur Teir, au moment présent, et donc à
l’insu de l’Humanité
— Te voilà
enfin!, s’écria Maude, essoufflée mais excitée.
Je te cherche depuis la Polva19!
Je veux que tu entendes ça: j’ai réussi, tu te
rends compte? Réussi à extraire l’élément
musical de la quatorzième œuvre de Clarice y Sisäro!
Ça fait tellement longtemps que j’y travaille!
Adossée à
un tronc d’arbre, dans l’herbe turquoise, Laura détourna
la tête et sourit à peine. C’était le
passe-temps préféré de Maude: découvrir
les éléments musicaux cachés dans les
partitions. Clarice y Sisäro était le plus grand
compositeur d’oeuvres du genre. Il s’ingéniait à
doubler les partitions d’une musique si subtile que seuls des
esprits très sensibles pouvaient y avoir accès. C’était
comme si des notes étaient écrites à l’encre
invisible et qu’il faille des yeux experts pour les lire. Maude
faisait partie d’une association qui s’amusait à
décortiquer les œuvres ainsi faites et pouvaient y
passer des jours, avec ses compagnes. Un jeu, rien de plus.
Elle se laissa choir à
genoux et sortit la partition de son étui. Elle mit une main
sur l’épaule de Laura puis lut mentalement les notes,
les visibles comme les autres, et livra dans l’esprit de Laura
un très joli mais très complexe morceau rythmé.
Cela dura quelques minutes. Laura aurait voulu s’extasier et
féliciter son amie mais le cœur n’y était
pas. Devant elles, la Vallée des Nordins offrait un panorama à
couper le souffle, déclinant tous les tons de bleus
inimaginables. Un bleu céruléen pour les troncs des
sapins d’onsoi20;
un bleu turquin pour les aiguilles des majors21;
un bleu zinzolin pour l’herbe... Seule la forêt d’Asi,
là-bas, traçait la ligne d’horizon foncée,
séparant la vallée du ciel sans nuage.
— Maude, dit
Laura sans même la regarder, pourquoi la nature est-elle bleue
dans la Vallée des Nordins?
Maude afficha un air
perplexe. Elle rangea la partition et s’adossa contre l’arbre.
— Mais Laura...
il en a toujours été ainsi.
— Pourquoi
l’herbe est-elle bleue, alors que partout ailleurs elle est
verte? insista Laura.
— Parce que les
pigments contenus dans les chloroplastes de la végétation
sont accentués par les rayons du Soleil de Cerr qui modifie
son inclinaison au-dessus de la vallée... enfin Laura, tout le
monde sait ça!
Silence.
— Voyons! lança
Maude, agacée. Tu as décidé de me faire passer
un examen de science ou quoi?
Laura la fixa
gravement.
— Je vais entrer
dans l’Ordre des Colbaïs, annonça-t-elle
solennellement tout en se relevant.
Maude resta
bouche-bée. Puis elle cafouilla:
— Hein? Quoi? Tu
vas faire quoi? L’Ordre? Mais... mais pourquoi?
Pour Maude, comme pour
bien d’autres, lorsqu’une âme «abandonnait sa
vie» pour entrer dans l’Ordre, on disait qu’elle
était perdue. La croyance populaire voulait que les Colbaïs
soient des femmes de mauvaise vie qui avaient échappé à
la répudiation grâce à la clémence du
Mashlï.
— Un Maître
t’a chassée, c’est ça? demanda Maude,
scandalisée.
— Non. Cela est
ma décision. Il me faut trouver des réponses. Je me
sens interpellée vers la Terre... c’est de là
d’où je viens... j’en suis persuadée...
tout m’attire vers elle... et l’Ordre apporte des
réponses.
— Encore la
Terre!, s’emporta Maude excédée. Et si tout cela
n’était que divagation? C’EST UNE HISTOIRE À
DORMIR DEBOUT! La Terre n’existe pas et tu le sais voyons!
C’est un conte! L’amour de Joseph nous a engendré,
La Déshiä nous maintient en vie, notre souveraine veille
à notre bonheur. Qu’as-tu besoin de savoir de plus? Ta
curiosité n’est-elle pas satisfaite?
— Mais ma
famille, Maude.
— Famille? Tu
veux dire, avoir des «parents géniteurs»?
Maude avait prononcé
ces mots avec dégoût.
— Voyons Laura!
La planète Terre, le Système Solaire, père et
mère ne font partie que de l’histoire. Ne dis jamais
tout haut que tu y crois, on te chasserait pour sûr! Te
rends-tu compte de ce que tu penses? Tu oses douter des enseignements
de nos Maîtres... Ils ne méritent pas ça! Et
puis, qu’est-ce que les Colbaïs ont à faire
là-dedans!
— Ce que vous
croyez à propos des Colbaïs, à propos des autres
Royaumes, à propos de la grandeur de Teir...
— Éh
bien?
Laura hocha la tête
pour illustrer son impuissance à trouver l’explication
juste et convaincante. Il y avait tant à dire.
— C’est
tellement plus que ce que l’on croit! Tellement plus!
— Tu ne m’as
pas répondu, insita Maude avec une étrange frustration
dans la voix.
— Les Colbaïs
sont des êtres à part entière. Et forts. Ils se
battent pour une noble cause. Ils sont loin d’être
perdus! Il y a des Colbaïs de toutes origines, pas seulement des
Adanaïdes. C’est un regroupement d’individus qui se
rassemblent et se soulèvent....
Maude ne saisissait
pas et, visiblement, chercher à comprendre ne l’intéressait
pas. Laura employait un langage si tabou, si malsain, que simplement
l’écouter semblait à Maude un crime
impardonnable. N’entendant qu’elle, elle allait
s’objecter, remâchant les mêmes arguments, alors
Laura prit sa main.
— Ça ne
fait rien si tu ne comprends pas. Il s’agit de moi, et de moi
seule. Je devais faire un choix.
— C’est
pour cela que l’Impératrice t’a convoquée,
n’est-ce pas? L’autre soir... C’était pour
connaître tes allégeances? Pourquoi la déçois-tu?
Il te suffisait de la respecter, ainsi que La Déshià,
ainsi que Joseph. Pourquoi te détournes-tu d’eux?
Laura sourit devant la
totale incompréhension de son amie. Ainsi allaient se passer
les choses: Maude croirait que sa chère Laura a été
bannie, elle raconterait à tous les malheurs d’une
Créature qui aurait eu de trop mauvaises lectures, qui en
serait venue à douter des Maîtres. Laura n’y
pouvait rien car elle n’avait pas encore l’assurance
nécessaire pour la convaincre de quoi que ce soit. Elle se
contenta de demander:
— Veilleras-tu
sur mes amies et mon domaine, pendant que je serai partie? Car je
reviendrai, Maude. Je reviendrai. C’est promis.
Sa mine boudeuse
laissa percer un mince sourire.
— Bien entendu,
dit Maude. Mais toi, qui veillera sur toi? Je crains que sans moi tu
ne fasses quelques folies!
Laura l’accueillit
dans ses bras.
— Je t’aime
tant.
— Je t’aime
aussi. Quand dois-tu partir?
— Maintenant.
Laura abandonnait tout
ce qui lui était cher, pour une deuxième fois lui
semblait-il.
2.
Le recrutement des
Colbaïs se faisait en grand secret parmi tous les Peuples et
Créatures du Royaume; ainsi n’y avait-il pas que des
Adanaïdes mais tout être convaincu de faire exploser un
jour la vérité. Leur fibre de justicier leur était
révélée, chaque fois, par une Impératrice
persuasive et engagée. Avant de monter au front et de
participer activement aux missions, le Colbaï se soumettait à
un long entraînement. Selon l’expérience de la
première Colbaï, nommée Bala22
il devait suivre un parcours de formation stricte et exigeant:
combat, endurance, géographie, géologie, histoire,
démographie. L’objectif: connaître par cœur
l’univers de Teir selon des enseignements qui contredisaient
souvent Sa Phol Sïa.
Laura, lors de son
cheminement, démontra de grandes aptitudes, ce qui incita
l’Impératrice à respecter ses plans: elle ne
formait pas qu’une simple Colbaï, mais bien le chef de son
armée, l’ombre de sa vengeance.
L’espace de deux
années, sur Terre, fut consacré à son
apprentissage.
La dernière
épreuve à laquelle Laura dut être confrontée
était de taille: recevoir Joseph et le défier de tout
son être. Joseph qui, ensuite, allait devenir pour elle
Dramenker. Lorsqu’il se présenta chez Laura, ce soir-là,
elle demeura assise, ignorant tout protocole. Joseph ne fut pas
choqué de cet accueil rebelle; seulement désolé
que l’influence de la reine ait une fois de plus prévalue.
Car si la force de Laura était de se souvenir de son passé,
sa faiblesse était sa confiance en l’Impératrice.
— Je suis
heureux de vous voir, dit-il, cela fait si longtemps...
— En effet,
trancha-t-elle.
— Vous êtes
magnifique.
— Comme toutes
les femmes de ce royaume.
Joseph prit une
expression de tristesse et de résignation. Tout de même
il fit apparaître à la cheville nue de Laura une
splendide chaînette, un bijou unique et scintillant, chaque
maille sertie d’une pierre orangée appelée
quiazarue.
— C’est
une pierre rare, dit Dramenker.
— Rien n’est
rare pour vous. Vous n’avez qu’à demander pour que
les choses soient.
— Même si
cela était vrai, cela enlève-t-il tout poids à
mon présent?
— Ce colifichet
n’est le fruit d’aucune sincérité, sa
valeur ne m’est point indispensable.
Le fermoir de la
chaînette s’ouvrit et, par la volonté de Laura,
s’éleva par magie dans les airs jusqu’à ses
yeux.
— Il s’agit
d’esclavage, non de liberté, dit-elle en admirant,
toutefois, la beauté du bijou. Autrefois, elle aurait fondu en
une gratitude infinie devant pareil cadeau.
— C’est
donc ainsi que vous me percevrez dorénavant?, demanda-t-il
tout bas.
— Absolument,
répondit-elle sèchement.
La magie cessa et elle
prit la chaînette dans sa main. Il lui était malgré
tout difficile d’ignorer la séduction de Joseph mais
elle y parvenait jusqu’ici. Seconde leçon: après
avoir attisé en elle une certaine pitié, il tenterait
ensuite de faire douter son cœur et sa raison. Comme de fait:
— Êtes-vous
certaine, mon aimée, que notre reine saura vous apporter ce
que vous recherchez si ardemment? Les Adanaïdes ne sont pas
sujet à l’esclavage. Les Colbaïs le sont...
— Sa parole est
vérité, répondit-elle avec assurance.
— Mais que
voulez-vous au juste? Revenir en arrière? Ne jamais être
morte? N’être jamais venue ici?
Joseph leva les yeux:
— Est-ce un si
grand enfer que tout ceci? N’ai-je point tenu mes promesses?
— Je devais
être, à jamais, heureuse et comblée auprès
de vous, dit Laura d’une voix grave et légèrement
altérée.
— N’avez-vous
jamais été heureuse? demanda-t-il encore en
s’approchant d’elle.
— Autrefois si,
mais je ne le suis plus.
Il prit sa main. À
ce moment son assurance vacilla.
— Ne suis-je pas
près de vous chaque fois que votre cœur le désire?
Le regard de Laura
chavira: de la défiance à la crainte, puis à
l’amertume. Sa lèvre inférieure trembla
légèrement.
— Vous m’avez
bandé les yeux pour m’amener ici. Je vous aurais aimé
dans mon monde, alors pourquoi tant de souffrances? Qu'est-ce que ma
mort vous a-t-elle apporté de plus?
— Tant
d’accusations, dans votre bouche, me navrent et me blessent.
J’ignore pourquoi le souvenir vous a suivi jusqu’ici.
Jamais vous n’auriez dû souffrir et j’en suis,
croyez-moi, profondément désolé.
Malgré tous ses
efforts pour se dominer, des larmes coulèrent sur ses joues
chaudes sans permission.
— Je vous aurais
aimé, dit-elle encore, dans ce monde qui fut le mien. Au
milieu de ma famille. Je vous aurais tout donné...
Elle avait pleuré,
elle avait faibli. Devant ce cuisant échec dont elle prit
aussitôt conscience, le regard de Dramenker s’assombrit.
— Mais c’est
ce que vous avez fait, très chère, dit-il d’un
ton cassant.
Il reprit distance. La
main de Laura trembla, ainsi abandonnée par sa tendre emprise.
— Vous n’avez
qu’un mot à dire pour que tout redevienne comme avant.
Je puis vous faire renaître à nouveau, cette fois sans
qu’aucun souvenir de votre vie antérieure ne vous
accable. Votre malheur, aujourd’hui, est en partie ma faute et
je suis disposé à la réparer.
Laura hésitait.
— Réfléchissez:
vous retrouverez l’innocence et la pureté de l’amour...
l’amitié de vos compagnes... vous redeviendrez mienne...
heureuse à jamais...
La proposition avait
de quoi séduire. Mais Laura reprit son aplomb:
— Vous vous
proposez d’effacer ma mémoire pour que je redevienne
insignifiante? Il est hors de question d’oublier une fois de
plus.
Il la regarda
durement.
— Je n’ai
pas l’intention de vous supplier; visiblement, votre décision
est prise.
— Mä Tis
Ssom, prononça Laura gravement. «Éternelle en
enfer».
Dramenker la
dévisagea.
— Ce sont les
premiers mots que j’ai entendus en m’éveillant en
ce monde. Des mots, juxtaposés à un contact, un touché,
une sensation très nette. Un geste de Maximilien, mon frère,
qui traversa les univers. Qui perça la mort. Et je ne savais
pas ce que Mä Tis Ssom signifiait. Jusqu’à
maintenant. Le bonheur éternel que vous me vantez n’est
pas mon destin.
— Sachez bien ce
que vous faites là, Laura.
Il disparut, lui
livrant en pensée une suite de doux souvenirs intimes,
relatant l’oisiveté et le délice de moments
complices qui jamais plus ne se produiraient. Il avait tenu à
lui démontrer le poids de sa perte et de son renoncement.
Bêtise ou courage? Sa gorge se noua. Comment pouvait-elle
tourner le dos à un Maître, à son statut
d’Adanaïde privilégiée, à la
protection et le désir que lui apportait Joseph? Lorsque Laura
enfouit son visage dans ses mains elle pleura cette fois sans
retenue. Entre ses doigts, un bijou de quiazarue.
LA LÉGENDE
Après le départ
de Dramenker, l’Impératrice investit à son tour
la demeure de l’Adanaïde. Devant le désespoir de
Laura, elle se fit rassurante:
— Ne craignez
pas l’échec, par lui vous découvrirez la vérité.
Vous avancerez dans ce monde que l’on croit à tort
parfait et sans heurt, vous foncerez dans chaque illusion, vous
débusquerez chaque mirage, vous combattrez chaque chimère.
— Mais il sait,
dorénavant, que je suis faible.
— Il croit que
vous êtes faible, c’est cela l’illusion.
La reine approcha et
examina le bijou que Laura avait déposé sur la table.
Son regard perçant, rehaussé de poudres dorées
et de craie noire, se posa sur les pierres magnifiques.
— Les pierres de
quiazaru sont d’une réelle splendeur, dit-elle tout bas.
Il est étonnant qu’il ait pu vous en commander un bijou.
— Étonnant?
répéta Laura.
— Les mines de
quiazarues font partie des Terres des Ifables. Ce sont les seules
créatures de ce monde que Eslradonio a modelées d’après
l’image de la Grande Indépendance23.
Ils ne reconnaissent aucune autorité, et à peine celle
de Dramenker. Inutile de vous dire que nous avons fait en sorte de
contraindre leurs déplacements et jamais ils ne pourront
quitter leurs terres! Qui plus est, Eslradonio leur a insufflé
un caractère abominable. Les mines de quiazarue figurent parmi
les lieux les plus difficiles d’accès, même pour
un être aussi puissant que Dramenker.
Laura s’aperçut
que ce bijou intriguait la reine comme si elle fut hypnotisée
par les pierres d’un orangé chatoyant, arrondies et
lisses, aux teintes intenses et riches. Puis elle cessa son minutieux
examen, gardant toutefois le bijou dans sa main.
— Ne saviez-vous
pas tout cela, Laura?
Avec un ton sec et
boudeur, l'Adanaïde répondit:
— J’ignorais
de telles existences en ce monde. Le Royaume demeure pour les
Adanaïdes le seul accessible. Tout ce qui se passe hors de ses
frontières…ne sont que fables à égayer
les braska24!
L’Impératrice
sourit puis s’approcha de Laura. Elle avait été
trop absorbée par ses malheurs pour admettre que la présence
de la souveraine sous son toît était un événement
exceptionnel, et même inespéré. Elle s’apperçut
soudain, avec stupeur, qu’elle avait manqué à
toutes les convenances. Mais la reine n’avait pourtant rien
exigé: ni de s’asseoir, ni de manger, ni de boire, ni de
se divertir. Son accueil désintéressé aurait dû,
pourtant, être fortement réprimandé. Toutefois
l’Impératrice ne semblait pas en faire de cas. Cette
conscience, éveillée en sursaut, fit apparaître
sur les traits de Laura une profonde inquiétude. Elle se
gronda même de n’avoir fait que gémir devant la
reine comme si elle fut une simple amie. Quel comportement éhonté
et odieux!
Comme si son visage
troublé avait traduit son flot de pensées, ou comme si
elle avait lu dans son esprit, l’Impératrice dit:
— Je me suis
imposée, ce soir. Pardonnez-moi de ne pas m’être
fait annoncer… je savais qu’après le départ
de Joseph, vous auriez besoin d’être rassurée.
Laura s’aperçut
de leur proximité et frissonna. L’Impératrice
était de ces personnages que l’on vénérait
de loin, que l’on saluait sans s’attarder, que l’on
respectait sans même ne jamais lui avoir parlé. Tous les
décors dans lesquels on retrouvait la souveraine étaient
si immenses que ces grands espaces la séparant de son peuple
faisaient toujours office de garnison. Oui, une garnison protégeant
l’intimité de la reine, assurant sa sécurité,
préservant un mystère persistant. Pourtant, depuis peu,
à maintes occasions l’Impératrice se présenta
à Laura sans cette garnison de distance et de convenance.
Comme ce soir. Il n’y avait qu’elles, réunies sous
son propre toît, dans le plus grand secret. L’Impératrice,
vêtue d’une robe noire sous une mante à capuchon,
et Laura.
— Majesté,
dit-elle confuse en inclinant légèrement la tête,
vous êtes si bonne de vous soucier de ma personne.
L’Impératrice
osa un geste qui surprit une fois de plus l’Adanaïde: elle
prit son poignet et, tout en y attachant avec délicatesse le
bracelet de quiazarues, elle dit:
— Moi aussi j’ai
un présent à vous faire, Laura. Vous deviez d’ailleurs
me mettre sur la piste. Je vous avais demandé de me dire ce
qui vous ferait plaisir.
— Majesté…
— Comme vous ne
m’avez rien dit, j’ai dû choisir moi-même.
Laura ne se sentait
pas à sa place, dans cet espace interdit qui entourait
d’ordinaire la reine; dans ce lieu où l’intimité
avait permis une série de familiarités que jamais elle
n’aurait cru possible; dans cet éther qui n’était
réservé qu’à l’entourage impérial
et peut-être même qu’à un Maître. À
cette idée, Laura ne savait plus discerner son sentiment de
vivre un moment unique et merveilleux de celui d’être
terrifiée en accédant ainsi, sans ne l’avoir
recherché ni même voulu, à un fruit défendu.
Non, cet espace n’était pas le sien. Elle voulut reculer
mais l’Impératrice l’en empêcha en déposa
sa main sur son front.
— Voilà
ce que je vous offre, en espérant que vous en ferez bon usage.
Il y eut une vive
chaleur, un transfert d’énergie, et Laura se laissa
imprégner de ces voix, ces mots, ces images qui s’installaient
à une vitesse fulgurante dans son esprit. Cela dura un moment,
puis l’Impératrice disparut dans cette même
position, sa main ouverte épousant la forme de son front.
Lorsque Laura ne sentit plus la chaleur, ni le contact de cette main
glorieuse sur elle, elle se retrouva seule. Tapotant son bracelet,
elle se demanda ce que l’Impératrice venait de faire.
Quel était ce cadeau, ce présent, cette facilité,
ce don qu’elle lui avait offert? Laura s’avança
vers le miroir et se regarda. Elle effleura son front encore tout
brûlant, comme si une fièvre quelconque l’avait
gagnée. Puis sous une mèche brune qu’elle écarta
doucement, elle repéra une légère marque blanche
enfoncée dans sa chair, d’une forme étrange. En y
touchant, aussitôt tout devint clair. Son esprit venait de
secouer tous ses doutes, sa crainte de l’échec, son
désir d’abandon ainsi que son sentiment d’impuissance.
Il n’y avait en elle qu’un seul sentiment: l’assurance.
Une assurance à toute épreuve. Oui, tel était le
présent de l’Impératrice. Laura goûtait
maintenant à cette puissante et dangereuse notion
d’invincibilité. Cette nuit-là, il se passa une
suite de changements qui modelèrent l’élue de la
révolution. Laura ne put trouver le sommeil. L’un après
l’autre, des sentiments divers vinrent posséder son âme
et son esprit. L’Adanaïde qu’elle était,
forte de vouloir se souvenir mais craintive devant la possibilité
de déplaire à Joseph, s’était évanouie.
L’assurance faisait d’elle un être nouveau,
fonceur, brave. Tout ce qu’elle avait cru impossible, du plus
insignifiant des interdits jusqu’aux lois suprêmes du
Royaume, pouvait désormais s’écrouler.
Elle avait suivi comme
tant d’autres les enseignements de l’Ordre des Colbaïs.
Demain elle serait reçue, avec trente de ses compagnes, et
porterait enfin le titre avec dignité. Mais si ces
enseignements lui avaient appris à se défendre, à
manier les éléments, à débusquer les
pièges, à comprendre les rapports entre Teir et Terre
et à maudir les Thanars, le don fait ce soir par l’Impératrice
décupla ses aptitudes. Le fait de se croire au-dessus de tous
et de tout allait la pousser dans les bras du danger sans ne jamais
connaître la peur de l’échec. Si bien que même
ces larmes versées devant le Mashlï ainsi que ce
sentiment de faiblesse éprouvé ne devaient plus jamais
venir la hanter. Laura se sentait libre. Mais cette liberté
devait-elle la rendre heureuse? L’Impératrice lui
accorda le don de l’assurance dans l’unique but qu'elle
puisse remplir son rôle et mener les Colbaïs jusqu’au
Fil du Temps. Elle ne pouvait prendre le risque que Laura, un jour,
ait des remords ou ressente de la peur. Toutefois, elle n’avait
pas imaginé qu’une femme à ce point meurtrie et
ainsi munie d’une arme si redoutable irait se perdre dans une
illusion aussi grandiose que terrifiante: l’invincibilité.
Laura n’était
pas invincible. Elle était simplement plus forte que tout ce
qui vivait sur Teir, plus forte que l’ennemie, mais toujours
plus faible qu’un Maître. L’Impératrice lui
permit de croire qu’elle pourrait vaincre Dramenker alors qu’en
fait, elle se réservait pour elle-même cette victoire.
Non, Laura n’était
pas invincible. Tant qu’elle le croirait, cependant, la
victoire était acquise.