Première partie

Legiendha

Le premier tome de l'oeuvre de Dramenker, intitulé La Légende, est en librairie. En voici la première partie format PDF à télécharger.

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Lecture

PREMIÈRE PARTIE

La légende

« Tous les pays qui n’ont plus de légende

seront condamnés à mourir de froid »

Patrice de Latour du Pin



Arabesque de partie


MIDI

1.

Septembre 1992

France

En ce jour parfait, rien n’aurait pu ternir la fébrilité que chacun ressentait. Même le cancer de madame Dorso ne serait pas parvenu à troubler ce bonheur. Jacques et Marie-Reine Dorso avaient acquis, dans les premières années de leur mariage, cette splendide maison, ainsi que tout le domaine Mareauvillois où allaient grandir leurs deux enfants, Maximilien et Laura. Lui était comptable de profession et avait fait fortune en côtoyant les plus prospères businessmen d’Europe. Jacques Dorso était un homme élancé, les cheveux grisonnants depuis peu, et ses gros sourcils en broussailles ajoutaient un trait de sévérité à sa personne déjà de stature impressionnante. Avec son épouse, Marie-Reine, ils formaient un couple fort sollicité. La sérénité du visage de cette femme n’avait d’égal que sa fougue et sa passion de vivre ; visage empreint de douceur, de paix et, parfois, de nostalgie, celle d’une meilleure santé.

C’était donc un jour parfait : un chaud vendredi de septembre alors que les domestiques s’affairaient aux derniers préparatifs. Depuis presque un mois, ils avaient, sous les ordres judicieux de Marie-Reine, transformé la coquette demeure en la parant de tous ses atours. Rien n’avait été laissé au hasard : à l’occasion du mariage tant espéré de Maximilien, ils allaient recevoir une douzaine d’invités pour un court séjour.

Laura, qui depuis trois ans habitait Paris, se réjouit de retrouver son ancienne chambre préservée dans les moindres détails. Les poupées qu’elle avait dû abandonner se dressaient toujours au garde-à-vous sur la vieille commode. Ses collections de porcelaines et de coquillages y étaient aussi. En redécouvrant cet univers délicieusement puéril, Laura fut assaillie par d’innombrables souvenirs de jeunesse. Les murs étaient tapissés de jaune et de vieux rose, le plancher craquait toujours sous les pas et sous la fenêtre grimpait encore son rosier sauvage.

Laura avait confié sa petite galerie d’art à son associé. Tout comme sa mère, elle peignait. D’un doigté différent, bien sûr, mais d’un indéniable talent. Marie-Reine puisait son inspiration dans ses jardins et toute son œuvre se voulait colorée, naïve, florale : des fleurs sauvages et des herbes gracieuses, parfois un papillon, une clôture blanche ou un ciel plus vrai que nature, le tout défini par de savants coups de pinceau chargés de peinture à l’huile. Les toiles de Laura, à l’opposé, se couvraient d’aquarelle, de pastel et d’encre. Son sujet de prédilection : les objets inanimés. L’artiste voyait en une brosse à dents, un tire-bouchon ou une savonnette le sujet par excellence pour que le tableau raconte à lui seul un moment intime.

Sur le mur patiné de gris-bleu de la cage d’escalier, face à l’entrée principale, une dizaine de tableaux créaient l’illusion d’un hall d’exposition. Marie-Reine et Laura se voisinaient amicalement sous les regards contemplatifs, furtifs ou insistants. Parfois on descendait les dernières marches, se retournait et choisissait une toile. On tentait alors de pénétrer dans l’univers d’un rosier ou d’une lime à ongles. C’est ce que fit Maximilien, ce matin-là. Il passa en revue chaque toile, remarquant les deux nouvelles, très craquantes, signées LDo : « Méthode » laissait deviner un métronome à l’allure frénétique devant une horloge au balancier imperturbablement lent ; « Mauvais sort », beaucoup plus grande, montrait un parapluie tombé de son support et tout ouvert, à l’intérieur d’un boudoir. Cette dernière toile, dans sa naïveté, interpella Maximilien qui se résolut de demander à Laura la permission de l’acheter ; il l’exposerait au Dorso, le petit restaurant branché qu’il avait ouvert trois ans plus tôt à Montréal, avec deux amis.

— Oui, chuchota Maximilien, ce parapluie sera parfait dans notre hall...

Il décrocha son regard et se promena un peu. Déjà demain le grand jour ! pensa-t-il, sourire discret et mains derrière le dos. Il était encore très tôt et il ne fit aucune rencontre. Il s’amusa à visiter cette maison qu’il n’avait pas revue depuis l’an dernier, alors qu’il avait fait un court séjour à la période de la Noël. Encore ce matin, donc, il furetait innocemment, trompant sa hâte, son insomnie et sa nervosité. Depuis le temps qu’ils en parlaient ! Épouser Rosalie ! Et c’était demain que tout se jouait ! Demain elle serait Rosalie Dorso ! Quel formidable jour !

Avait-il hésité pour lui demander sa main ? Non. Ils avaient convenu d’attendre le moment opportun, à la fin des études et une fois que chacun aurait trouvé sa voie. Peut-être aurait-il préféré faire un mariage tout simple, à Montréal... Rosalie, fraîchement diplômée en droit, venait d’être employée par un bureau de Boston et elle allait voyager fréquemment entre Montréal, Québec, Boston et New York. Ils avaient prévu acheter une coquette maison, à St-Lambert peut-être... tout allait être parfait...

Alors oui, l’idée d’un mariage intime lui aurait davantage convenu, mais il en fut hors de question pour ses parents. Même son père s’était mis de la partie en lui disant qu’un mariage, dans cette famille, était un événement exceptionnellement grandiose et que rien n’allait être trop beau pour leur fils unique. En faisant cette petite visite matinale, Maximilien devait admettre que ses chers parents avaient organisé un mariage qui se promettait d’être mémorable ; parfois il fut surpris, parfois gêné, et même amusé. Les décorations étaient somptueuses, des cascades de fleurs dans tous les coins, des nœuds, de bonnes bouteilles de sherry et de cognac toutes disposées à illustrer la convivialité des hôtes... des espaces réservés pour les photographies officielles, en cas de pluie, quoi que l’on annonçait un temps splendide.

— Bonjour monsieur, résonna la voix aimable d’Angèle. Maximilien sursauta légèrement et vit la jeune femme porter un plateau.

— Bonjour Angèle ! À qui portez-vous le café ?

— À Madame...

— Où est-elle ?

— Sur la terrasse monsieur.

— Donnez-le-moi. Je vais la rejoindre.

— Merci monsieur. Que puis-je vous servir ?

— Je nous servirai le café pour l’instant, merci.

Maximilien ignorait que sa mère fut déjà debout ! Il sortit sur la terrasse, fleurie à profusion, comme si l’intérieur de la demeure, bourrée de fleurs, avait débordé par chaque orifice. Toute fenêtre de la maison portait majestueusement bien sa jardinière rectangulaire ; toute porte s’entourait de couronnes de roses blanches piquées de petits cœurs en porcelaine rose ; tout balcon exhibait des topiaires garnies elles aussi de roses et de cœurs. Ce faste botanique était, aux yeux de Maximilien, encore plus splendide que celui des Jardins de Versailles !

— Chéri !, lui dit Marie-Reine en ôtant ses lunettes et reposant son livre, que fais tu là de si bonne heure ? Tu devrais en profiter pour te reposer...

— Mais je me repose, dit-il en se penchant pour déposer le plateau et l’embrasser tendrement.

— Alors ? Comment te sens-tu ? demanda-t-elle le regard pétillant.

— Je suis surexcité ! Rosalie me manque énormément.

— Elle est exquise... nous pensions que tu ne te déciderais jamais à l’épouser !

— Maman !

— En tout cas, ton père aurait été fort déçu... il a grande affection pour Rosalie...

— Oui. Mais tu sais... elle voulait terminer ses études...

— Tu n’es pas obligé de te justifier, chéri...

— Sais-tu qu’elle a été engagée dans un grand cabinet à Boston ?

— Oui... tu nous l’as bien dit deux ou trois fois depuis ton arrivée..., dit-elle moqueusement.

Maximilien servit le café en souriant. Marie-Reine ajouta, avec sincérité :

— Je ne m’en fais pas pour Rosalie : elle a l’ambition et le talent ! Mais l’important, c’est que vous vous aimiez ! Et pour toi, dis-moi... Comment ça se passe ? Voilà des jours que tu es près de moi et nous n’avons pas eu une minute pour bavarder !

— Le restaurant a du succès...

— Je n’en doute pas. Il me semble que ton accent a encore changé... Je le disais l’autre jour à ton père... le Québec colore ton langage de belle façon !

Maximilien bascula sa tête vers l’arrière et rit de bon cœur.

— C’est possible, dit-il, et pour les Québécois, je garderai à jamais l’accent français... je trouve cela plutôt amusant... j’ai peut-être attrapé l’accent de l’océan Atlantique finalement !

Marie-Reine prit une gorgée et demanda :

— Vous auriez préféré vous marier là-bas, n'est-ce pas ?

— Non ! Non... nous aurions voulu... vous éviter tout le tracas de l’organisation, mais nous ne pouvons que vous remercier... la famille de Rosalie n’aurait pu s’en charger depuis la mort de son père, tout ne va pas très bien pour eux...

En déposant sa tasse, Marie-Reine enchaîna avec énergie, question de ne pas s’épancher inutilement sur l’accident qui avait coûté la vie, l’an dernier, à monsieur Dether :

— Je sais bien : de nos jours, ce sont les jeunes couples qui planifient leur mariage et même qui règlent la note ! Mais ton père et moi trouvions ridicule de vous laisser toute cette tâche alors que vous avez déjà tant à faire. Il vous faut penser à votre travail et à vos carrières respectives. Vous établir demandera du temps et des ressources... et puis je crois vous avoir délivrés d’une corvée, non ?

Maximilien la regarda avec curiosité, les yeux rieurs.

— Sans aucun doute...

Il se passa un court moment et elle s’enquit à nouveau :

— Ainsi donc le Dorso est-il populaire à ce point ? Je suis heureuse de l’entendre...

— Oui... Je dois dire que je suis très fier... Michel et Laurence sont des chefs fantastiques... très généreux et talentueux. Ils expérimentent et se perfectionnent sans cesse.

— J’ai bien hâte de les rencontrer.

— Et moi de vous les présenter. Quand cela sera-t-il possible ?

Il avait lancé cette question aux abeilles, aux fleurs, à l’immensité paradisiaque de leur domaine, sans attendre de réponse. Pourtant, il en obtint une :

— Février me semble idéal. Il fera froid et nous irons courir les bois sur des raquettes, emmitouflés...

Maximilien se dressa promptement, les yeux ronds :

— Parles-tu sérieusement ?

Elle sourit et, du bout des lèvres, dit lentement :

— Il est dans nos projets de voyager l’an prochain...

— C’est fantastique ! Formidable !

Il l’embrassa une fois encore, tant et si bien qu’elle faillit renverser le café.

— Nous allons préparer votre séjour...

— Attends, attends, mon garçon ! Nous ne sommes pas encore partis ! Pense d’abord à demain et nous verrons ensuite à février, veux-tu ?

— Mais auras-tu la santé pour entreprendre des voyages ? Qu’a dit le médecin ?

— Max... concentre-toi sur ton mariage. Nous sommes bien assez grands pour nous occuper de nous ! Ton père et moi aurons la sagesse d’écouter les recommandations du docteur Bichelier avant d’entreprendre quoi que ce soit, ne t’en fais donc pas...

Il considéra sa mère un long moment. Ce regard fier, brillant, sa tenue impeccable et ses agissements toujours justes, qu’importe le lieu ou le moment. La maladie n’avait altéré ni sa beauté, ni sa personnalité.

— Tu es si belle maman ! Tout comme Laura !

Elle acquiesça :

— Ta sœur est magnifique, c’est vrai. Et épanouie ! Probablement est-elle comblée par son métier... Pour un artiste, ce qui peut apporter le bonheur et la paix, c’est de pouvoir pratiquer son art sans contrainte.

— S’il n’y avait que ça !... Enfin maman ! Tu vois bien qu’elle est amoureuse !

Marie-Reine prit un air étonné.

— Elle fréquente quelqu'un ?

— Elle ne m’en a rien dit, mais je trouve que ça crève les yeux !

— Pourquoi ne pas nous en avoir parlé alors ?

Maximilien haussa les sourcils dans le même élan que les épaules.

— Sûrement attend-elle le moment idéal... par exemple que le mariage soit passé !

Perdue dans ses pensées, l’air songeur, presque grave, Marie-Reine dit à voix basse :

— Elle me téléphone chaque semaine et jamais elle ne m’a fait mention d’un homme dans sa vie... même depuis son retour, la semaine passée, nous avons discuté et jamais elle...

Maximilien lui tapota la main doucement.

— Il ne faut pas t’inquiéter, maman, se fit-il rassurant. Au fond de lui, il trouvait anormal que sa mère réagisse ainsi à la nouvelle, si nouvelle il y avait. Pourquoi cet air dramatique ? Sa mère, franchement, exagérait ! Pourtant..., ce n’était pas son genre d’exagérer.

— Non, bien sûr, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Mais peut-être l’aura-t-elle confié à son père. Ils ont toujours été si proches.

— Mais qu’est-ce qui ne va pas ? Tu es toute changée... contrariée... outrée même !

— Ne dis pas de sottises Maximilien, je ne suis pas outrée !

— Tu sais, quand on a vingt-huit ans, quand on est belle, intelligente et talentueuse, forcément on tombe amoureuse un jour ou l'autre !

— Maximilien ne te moque pas !

— Mais regarde-toi enfin ! Tu as une mine d’enterrement ! Ta fille a peut-être un homme dans sa vie, ou une femme...

Marie-Reine lui fit les gros yeux.

—... et ce sont des choses qui arrivent ! Tu ne dois pas te mettre dans un état pareil pour si peu !

Marie-Reine tenta de feindre son agacement en souriant, comme si elle avouait avoir réagi de manière incompréhensiblement stupide, mais sans succès. Elle termina de boire son café et se cala dans la chaise, regardant droit devant elle, les yeux inquiets.

2.

Le fait que Laura fréquente un homme n’était pas un mal en soi, mais Marie-Reine avait toujours eu tendance à craindre pour sa fille. Elle n’aimait pas la savoir seule à Paris et avait désapprouvé son projet d’ouvrir galerie. Et voilà qu’elle appréhendait maintenant le jour où elle tomberait amoureuse ! On en était là. Jacques disait souvent qu’elle la surprotégeait. Mais il ne comprenait pas ; c’était autre chose que la trop grande protection ou le manque de confiance. C’était... une intuition. Un pressentiment. Comme si elle avait jadis décelé chez sa fille une fragilité subtile, une faiblesse qui se dissimulait quelque part en elle. Bien entendu, ce genre d’observation n’appartenait qu’à une mère. Marie-Reine se résolut tout de même à en toucher deux mots à Laura afin d’en avoir le cœur net. Lorsqu’ils rentrèrent, la maison se réveillait enfin et tous s’activaient selon une liste de tâches bien stricte. On avait engagé huit domestiques de plus pour la fin de semaine ainsi que deux cuisiniers en extra. Maximilien, par déformation professionnelle, alla fureter du côté des cuisines où déjà la brigade s’affairait entre chambre froide, fourneaux, cave à vin et potager. Pendant ce temps, au bas de l’escalier principal :

— Ma fille est-elle descendue ? demanda Marie-Reine à sa femme de chambre.

— Non madame.

Il était sept heures trente. Elle monta à l’étage et cogna à sa porte.

— Laura ? Ma chérie, c’est maman. Es-tu réveillée ?

Pas de réponse. Sans doute était-elle exténuée par les événements et Marie-Reine la laissa dormir.

En redescendant, elle se laissa gagner par l’excitation, tassant dans un coin de sa conscience ce souci impromptu, et prit part à l’effervescence qui transportait toute la maisonnée. Un cocktail était prévu dans l’après-midi, les invités qu’ils recevaient pour la semaine n’allaient certainement pas tarder, sans parler du lendemain, « le grand jour », qui promettait d’être fort mouvementé.

Jacques apparut dans l’embrasure des portes des cuisines :

— Te voilà fils ! Tu t’es levé bien tôt !

— J’ai pris le café avec maman...

— Elle m’a dit ça. Je peux te parler ?

Ils sortirent, traversèrent le hall, croisèrent de jolies femmes en uniforme blanc et tablier célédon, chacune embarrassée d’une corbeille de lys. Là-bas les photographes s’installaient et on livrait à l’instant le pain encore chaud ainsi que les pièces montées. Chacun, dans cette maison, connaissait son rôle et aucun impair ou retard n’était permis. Toutefois, l’atmosphère invitait à une rigueur efficace, sans brusquerie, panique ou inquiétudes. Le bonheur était si communicatif que le domaine Mareauvillois semblait avoir été déposé, cette nuit, sur un nuage. Maximilien suivit son père dans le salon bleu, en face du hall, meublé avec une éloquente simplicité. Lys et roses embaumaient l’espace, le soleil pénétrait par les deux fenêtres ouvertes sur la cour est, un plateau de ravissantes bonbonnières de dentelles enrubannées avait déjà trouvé sa place sur la table basse. Jacques ferma les portes derrière lui.

— Ici nous serons à l’écart de toute cette agitation...

Le moment mémorable que Jacques et Marie-Reine avaient longuement espéré était enfin arrivé. Sans autres cérémonies, le regard haut et digne, Jacques tendit à son fils l’enveloppe contenant son cadeau de mariage.

— Ta mère et moi avions décidé, il y a déjà très longtemps, qu’elle vous reviendrait un jour... Laura aura autre chose en temps voulu...

Maximilien hésita à prendre l’enveloppe, car s’il se doutait bien que ses parents leur offriraient un présent, il ne l’espérait pas au point de se montrer impatient. Même qu’il s’en serait volontiers passé, car n’avaient-ils pas réglé la plupart des frais de leur mariage ? Devant la fébrilité de Jacques, il se décida. Il décacheta et lut la jolie carte de souhaits.

— Vous n’êtes pas sérieux ! Papa !

Ils leur offraient la charmante propriété en banlieue de Londres, Lady Beth Garden. Murs de stuc et de pierres, portail fleuri, toit à versant bleu et mansardes blanches, chemin de rocaille en lacet serpentant entre le potager, le petit jardin, l’avant et l’arrière, petit ruisseau et pont arqué... souvenirs de crapauds filant devant les enfants aventureux, souvenirs de balançoire et de pique-niques en famille...

— Je la croyais vendue depuis longtemps !

— Pour tout te dire, j’avais quelques offres d’achat assez intéressantes. Mais nous nous étions dit que cela ferait un beau cadeau de mariage à l’un de nos enfants...

— Vous savez combien j’aime cette maison... j’y ai un tas de souvenirs. Après l’incendie de Victory Gold Valley, il y a deux ans, j’étais persuadé que vous...

— Non. La tragédie qu’ont vécu nos voisins n’a pas créé de dommage chez nous, par chance. La maison est impeccable, je te l’assure. De Victory Gold Valley, il n’y a plus qu’un seul mur qui reste dressé, telle une ruine unique, au milieu d’une forêt qui reprend peu à peu ses droits. On ne croirait pas qu’il y eut jadis un domaine bâti ! Mais n’aie crainte : Lady Beth Garden est en très bon état ! Sa maintenance a toujours été assurée.

— Oh! Je te crois. Et je suis certain que Rosalie en sera folle ! Fantastique ! Laura le sait-elle ?

— Bien sûr ! Ta sœur trouvait ça tellement émouvant qu’elle en a pleuré ! Tu connais l’hypersensibilité des artistes...

— Je ne suis pas artiste, mais... si je n’étais pas un homme, j’en ferais tout autant ! Bon sang papa !

Jacques l’accueillit dans ses bras et ils se serrèrent très fort.

— Allons, allons ! souffla Jacques tout aussi ému, la vie fait très bien les choses... Laura aura son tour...

— Elle le mérite...

— Elle le mérite.

Les portes du salon bleu s’ouvrirent et Marie-Reine vint interrompre leur accolade :

— Ah ! Vous voilà vous deux !

Maximilien s’élança et prit sa mère dans ses bras, la souleva et la fit tournoyer. Elle était si menue et si légère.

— Dépose-moi, garnement ! Dépose-moi j’ai le vertige !

— Moi aussi j’ai le vertige, répondit-il en la déposant délicatement, mais la gardant serrée contre lui, j’ai le vertige de vous aimer tant... je vous adore... merci pour tout... merci, merci, merci....

Ils restèrent enlacés, les yeux fermés, se balançant au rythme du bonheur.

— Prenez soin l’un de l’autre, dit Jacques, vous êtes notre fierté...

Marie-Reine se tourna vers lui et demanda s’il avait vu Laura ce matin.

— Je crois qu’elle dort encore...

— Comment cela elle dort ? s’écria-t-il avec espièglerie, je vais de ce pas sauter dans son lit et lui livrer la plus belle bataille d’oreillers de toute sa vie !

Reine s’y opposa doucement.

— Laisse-la donc dormir ! Tu l’assailliras après...

— Alors, soit ! Qu’elle vive ses dernières minutes paisibles avant que je ne l’assomme à coup de coussins ! Je vous le dis : cette fois, elle ne survivra pas !

Jacques lui rappela d’un ton moqueur qu’elle avait toujours gagné les batailles d’oreillers.

— Mais ce temps est révolu croyez-moi ! Je la vaincrai et elle me suppliera de lui laisser la vie sauve.

Marie-Reine hocha la tête.

— Vous allez encore me vider des plumes partout...

3.

Midi. Les invités commencent à arriver et s’émerveillent devant le décor nuptial qui égaye toute la propriété. Le cocktail se donne non pas sous le grand chapiteau déjà érigé, mais en toute simplicité dans les jardins fleuris. Bien en évidence : une table ronde, drapée et ornée de gros choux couleur pêche, sur laquelle chacun dépose un présent adressé soit aux nouveaux mariés, soit aux hôtes.

Midi. Jacques se fait un devoir de servir lui-même le champagne. Il rayonne tel un roi en son château. Il mène les conversations, reconnaissant le travail minutieux accompli par Marie-Reine et lui en attribue haut et fort tout le mérite. Avec fierté, il regarde autour de lui et ce qu’il voit le ravit.

Midi. Marie-Reine accueille parents et amis en recevant le compliment de chacun. Nuls maux ne viennent troubler sa quiétude ; bien que tous se désolent de la savoir atteinte d’un cancer, on louange volontiers son courage de donner pareille réception.

« Les invités semblent comblés..., se dit Marie-Reine, rien ne manque... excepté les enfants que je n’ai pas encore vus... bah ! Ils sont certainement quelque part par là...»

Midi. Il n’y eut pas de bataille d’oreillers. Dans la chambre où plane le regard impassible des poupées, une odeur de roses sauvages parfume l’air. Laura est étendue sur son lit, cheveux épars, paupières mi-closes, nue... belle...

Oui, midi vient de sonner à l’horloge à balancier qui, par ce puissant résonnement, trompait à chaque demie et à chaque heure sa solitude. Oubliée, semblait-il, dans le Salon Clair du rez-de-chaussée, la vieille gardait pour elle son tic-tac, mais partageait avec toute la maisonnée l’avènement d’un nouveau temps. Et tous les murs, les boiseries et les meubles contribuaient à en amplifier le son.

Ce jour-là, on entendit douze coups étranges. Midi n’avait pas eu le même son qu’hier. Pour Laura, il n’y aurait plus jamais de midi.

DÉPART

Maximilien entra dans la chambre de Laura le pas léger, bien décidé à lui lancer le défi du siècle !

— Debout fainéante ! cria-t-il en lançant le coussin, ta dernière heure est arrivée ! Ta d...!

Il était sidéré. Il y avait deux Laura : l’une était nue et reposait sur le dos, ses longs cheveux bruns en cascade sur l’oreiller. De ses poignets, peut-être même de tout son corps, jaillissait un sang écarlate, presque orangé dans ce soleil éblouissant qui emplissait la pièce. Ce sang, en s’écoulant, ne touchait pas le sol, mais s’élevait en un nuage diffus au-dessus de la dépouille. Un nuage rouge aux reflets dorés, translucide et mouvant. C’est dans cette vision apocalyptique qu’il décela l’autre Laura, transparente cette fois et se fondant dans le voile vaporeux s’élevant dans les airs.

— Oh! Mon Dieu ! ne put s’empêcher de s’écrier Maximilien.

Le visage fantomatique de Laura se tourna dans sa direction et soupira dans un subtil écho :

«Maa..xiiiii... mi... liieeennn.»

Puis le nuage se gonfla, soulevant le spectre jusqu’au plafond. Tout, dans la chambre, semblait être en mouvance. Soudain, plus rien. L’illusion fut aspirée par le corps inerte de Laura, dans un bruissement de succion désagréable. Saisi, Maximilien fut incapable de bouger pendant un long moment. Il respirait très fort, la main moite, crispée sur la poignée de porte, le cœur battant. Il regardait ce coussin de velours qu’il venait de lui lancer, velours vermeil, velours immobile, tout comme cette chambre soudainement devenue étrange. La vie s’était figée. Le temps, suspendu. Laura était là, allongée, comme si elle dormait encore.

— Laura ?..., osa-t-il d’une voix atone.

Il se décida enfin à s’approcher. Par pudeur, il recouvrit machinalement le corps de sa sœur. Aucune plaie ni souillure, comme si le sang n’avait jamais coulé. En posant sa main contre sa joue, il murmura encore :

— Laura ? Je t’en prie Laura... parle-moi.

Son regard l’ignorait, éteint et vide, comme celui des poupées. Dans le silence où l’on ne percevait qu’un souffle haletant, le sien, Maximilien entendit alors des rires. Des rires légers, cristallins, lointains, et aussitôt il bondit vers la fenêtre, choqué : étonnamment, il n’y vit personne et referma les persiennes, soulagé. L’idée qu’on pût se réjouir en un moment pareil lui paraissait indécente. Il en voulait presque au soleil de briller si fort, et à Laura, d’être si... si... belle. Maximilien s’agenouilla près d’elle et lui prit la main. À cet instant, il entendit à nouveau les rires. Un flot de rires féminins, invitants. La porte de la chambre restée entrouverte se referma brusquement et il sursauta. Les rires s’intensifièrent. Instinctivement, il tourna son regard vers la fenêtre pourtant fermée... vers les poupées... vers Laura. Il tendit l’oreille : oui, cela provenait véritablement de Laura. Puis, silence. Il se redressa, se demandant s’il devait pleurer, crier, chercher, appeler à l’aide, annuler le mariage, avertir ses parents, téléphoner à la police, au prêtre, pleurer... Mais que venait-il donc de se passer ? Laura était-elle simplement inconsciente ou bien morte ? Morte de quoi ? Comment et pourquoi ? Et tout ce sang ? Avait-il halluciné ce sang qui coulait ?

Il contempla ce visage tragiquement devenu impassible, le teint rose pâlissant déjà. Maximilien remarqua alors le lobe de son oreille : une petite forme turquoise perçait la chair, minuscule, comme si une pierre précieuse y avait été incrustée... Une petite forme qui ressemblait à... oui, on aurait dit un... un coquillage... Il secoua la tête pour tenter de se réveiller, sourcils froncés. Mais point de réveil, que la troublante réalité : Laura était morte. Elle n’avait plus de pouls.

Délaissant pour quelques instants ce flot intense de questions sans réponses, il désira se rapprocher une dernière fois de sa sœur. Profitant de ses derniers moments d’intimité, il se pencha et déposa sur ses lèvres un baiser qu’il voulut bref et chaste. Cependant, dès que leurs lèvres s’effleurèrent, Maximilien fut, une fois de plus, saisi par une extraordinaire sensation : un souffle chaud dans sa bouche, une lumière blanche éblouissant son esprit et, soudain, une vision qui dépassait l’entendement. Comme si sa mémoire lui renvoyait ce que son inconscient avait gardé à son insu. Défiant la raison, une série d’images bien définies, passant à la vitesse de la lumière sans que, pourtant, il n’en perde un détail. Il se redressa promptement. L’impression que Laura eut participé à son baiser l’effleura un court moment. C’était inimaginable ! L’étrangeté de cette vision le troubla, il se souvint des rires en regardant le si beau visage de Laura. Oui, il avait vu des femmes qui riaient, des centaines, heureuses et sereines, mais point de Laura. D’immenses colonnes... une allée de tapis rouge... un miroir gigantesque derrière un trône... Mais déjà les images semblaient vouloir s’effacer de sa mémoire.

Il se concentra intensément : revoyant des femmes... des colonnes... entendant des rires... se rappelant une couronne... Une couronne. Oui ! C’est ça ! Une femme avec une couronne ! Qui m’a regardé droit dans les yeux. Qui a prononcé mon nom ! Elle a dit : Maximilien. Maximilien « matissonne »... ou était-ce « matte et sonne » ?... Et quoi d’autre encore ?

DEUIL

Les semaines passèrent ; jamais octobre n’avait semblé si triste. On déclara que Laura avait ingurgité une trop grande quantité de somnifères, ce qui avait provoqué un arrêt cardiaque. Maximilien ne confia à personne ce dont il avait été témoin. Il s’était presque convaincu que tout cela n’avait été que pures fabulations de sa part.

Le mariage n’eut pas lieu ; sa douce Rosalie s’en retourna à Londres, chez ses parents, puis s’envola pour Boston. Maximilien souffrait trop pour s’investir dans sa vie amoureuse et émotive, il devait y mettre de l’ordre. Rosalie avait compris, bien entendu. Parce qu’elle l’aimait et qu’elle consentait à lui laisser le temps nécessaire afin qu’il fasse son deuil. Lui ne retourna pas à Montréal, incapable de faire face au quotidien, aux défis, au travail qui l’attendaient là-bas. Ses associés et amis s’étaient montrés compréhensifs.

Chacun devait surmonter ses angoisses et ses douleurs. Marie-Reine pleurait sa fille parce qu’elle n’avait su la protéger, et Jacques, parce qu’il n’avait pas saisi sa détresse. Maximilien, quant à lui, reclus dans un hôtel parisien, esseulé, effondré, n’oublia jamais ce visage énigmatique couronné d’une tiare qui l’avait interpellé, depuis un songe perdu entre la vie et la mort ; tout cela révélé par un innocent baiser.

CROYANCES

En ce premier dimanche de novembre, au bas du domaine, le soleil se voulait chaud et réconfortant. Au loin, Jacques reconnut son fils qui venait vers eux d’un pas nonchalant.

— Regarde, Marie...

Marie-Reine se retourna, remontant son châle sur ses épaules frêles. Elle lui avait téléphoné la veille en le priant de se joindre à eux cet après-midi. Ne voulant pas discuter de la mort de Laura par téléphone, elle lui en avait pourtant assez dit pour piquer sa curiosité et le convaincre de venir. Maximilien, malgré l’insistance de ses parents, n’avait pas voulu rester au domaine ; après la mort de Laura il s’était loué un appartement dans un hôtel de Paris et y vivait dans l’attente d’une délivrance : celle d’accepter le suicide de sa sœur.

— Bonjour mon chéri, je suis contente que tu aies pu te libérer, dit Marie-Reine en l’enlaçant tendrement.

Maximilien ne voulait pas discuter de sa vie privée, expliquer ses choix ou justifier son attitude, et, heureusement, il lui fut évident qu’ils se réunissaient aujourd’hui pour véritablement parler de Laura, comme sa mère l’avait sous-entendu. Car même Marie-Reine ne s’enquit pas de la santé de son fils, qu’elle savait pourtant meurtri et pour qui elle s’inquiétait toujours. Les choses semblaient donc sans équivoque entre eux : tous trois souffraient et surmontaient leur peine selon leur propre façon d’envisager la mort. Chacun fuyait une réalité différente et personne ne se sentait la force de critiquer l’attitude d’autrui. On se repliait, depuis plus d’un mois, dans son jardin intérieur, dans sa naïveté et sa douleur, et on en ignorait presque le malheur d’autrui. C’était, à vrai dire, un égoïsme sain et nécessaire à la convalescence du cœur et de l’esprit.

— Il va falloir que tu m’expliques, maman, ton appel m’a laissé perplexe...

Ce disant, Maximilien serra la main de son père avec chaleur. Ce dernier retourna s’asseoir sous la pergola et tenta de se concentrer sur la partie d’échecs. Comme d’habitude, Marie-Reine était en train de le battre à plate couture !

— J’avoue que je m’y perds aussi, répondit-elle à Maximilien, mais Édouard ne devrait plus tarder...

— Lorsque tu m’as parlé d’Édouard Brasco, j’ai été étonné. La dernière fois que je l’ai vu, je devais avoir onze ans. Je ne sais pas pourquoi, mais j’étais sûr qu’il était mort !

— Non, il n’est pas mort ! grommela Jacques, et ta mère semble disposer à croire tout ce qui sortira de sa bouche !

— Jacques ! lança-t-elle impatiente.

— Chérie, dit-il d’un ton exaspéré en avançant un pion de deux cases, depuis quand crois-tu aux sorciers et aux fantômes ? C’est ridicule ! Tu ne me feras jamais croire que Laura vivait dans ses chimères !

— Tu n’as jamais voulu comprendre, dit-elle. Puis, se retournant vers Maximilien : j’ai toujours su que ta sœur vivrait un jour quelque chose de troublant. À vrai dire, j’ai toujours craint pour sa vie.

— Mais, maman, qu’est-ce que c’est que cette histoire de fantômes ?

Elle hésita un court instant, le regard pétillant, presque heureux.

— Laura n’est pas morte, annonça Marie-Reine avec un étrange sourire, elle vit... quelque part ailleurs.

— Ça s’appelle le Paradis ! intervint sèchement Jacques.

—... à côté d’un homme puissant..., poursuivit-elle sur ce même ton de confidence.

— Qui lui s’appelle Dieu !

— Mais tu ne comprends rien à la fin! s’emporta-t-elle alors, se retournant brusquement vers son époux avec une vivacité peu coutumière.

— Maman, maman... supplia Maximilien en lui prenant la main doucement. Tu me dis que Laura est partie rejoindre un homme dans une autre dimension, c’est ça ?

Raconté aussi froidement, Marie-Reine dû admettre que cela semblait parfaitement farfelu.

Jacques n’en avait plus que faire de ces histoires à dormir debout.

— Marie ! C’est à toi ! lui lança-t-il péremptoirement.

Elle retourna se pencher sur le jeu.

— Tu ne crois pas à ça? demanda Maximilien à son père en s’assoyant.

— Je crois en Dieu, trancha Jacques. Je crois que si ma fille s’est suicidée, c’est parce qu’elle était malheureuse ici-bas et qu’elle ne pouvait en supporter davantage. Je crois qu’elle est bien là où elle est parce qu’elle ne souffre plus. Voilà ce que je crois.

Tandis que Marie-Reine avançait son Fou jusqu’au Roi de l’adversaire en lançant avec indifférence « échec et mat », Angèle vint annoncer l’arrivée d’Édouard Brasco.

— Merci Angèle, dit Marie-Reine, soyez gentille de rapporter le jeu.

— Bien sûr madame.

— Et nous prendrions volontiers du thé, à moins que vous ne désiriez autre chose ? demanda-t-elle en se tournant vers son fils.

— Du thé, acquiesça Maximilien, ce sera très bien pour moi...

— Un double scotch Angèle !

— Bien monsieur.

Marie-Reine fit peser sur son mari un regard accusateur puis l’intima :

— Je t’en prie, fais un effort. Ne te laisse pas aller à des paroles que tu pourrais regretter.

— C’est promis chérie, souffla Jacques en regardant Édouard Brasco descendre la pente en leur direction. Physiquement, il n’avait guère changé, pensa-t-il : les cheveux argentés très courts, ventripotent, épaules larges et légèrement courbées...

— Vous le connaissez depuis longtemps n'est-ce pas ? demanda Maximilien mine de rien.

— Depuis... ma foi, avant ta naissance, répondit tout bas Marie-Reine, ton père n’a jamais pu le blairer ! Va savoir pourquoi !

— Bonjour ! lança Édouard franchissant les derniers mètres.

— Bonjour Édouard, comment vas-tu ?

Marie-Reine s’empressa de se lever pour l’accueillir.

— Bien, bien... ça me fait plaisir de vous revoir... j’aurais aimé que ce soit en d’autres circonstances...

Il embrassa Marie-Reine sur la joue et serra la main de Jacques.

— Tu te souviens de Maximilien...

— Bien sûr ! Comment vas-tu ?

— Affreusement mal en vérité.

— Max !, s’exclama sa mère étonnée.

— Évidemment que ça va mal, renchérit Édouard. Je vous comprends...

— Jusqu’à quel point nous comprenez-vous ? demanda Maximilien avec un soupçon d’irrévérence. Car même si ce que sa mère venait de lui annoncer correspondait à une certaine illusion dont il tentait désespérément de se défaire et qui l’obsédait jour et nuit, Maximilien devait admettre qu’en général il retenait davantage du pragmatisme de son père. Pendant une longue demi-heure, Édouard leur parla de sa fille, Maude, qui s’était également suicidée, puis d’un mythe auquel il croyait et qui portait le nom de Dramenker.

— Et je suppose que votre fille est en train de jouer aux cartes avec la nôtre, quelque part sur Mars ou sur Vénus !, lança Jacques plein d’ironie. Pourtant, Édouard lui répondit le plus naturellement du monde :

— Nous ne savons pas encore où elles sont, mais nous croyons que oui, effectivement, elles sont ensemble. Avec des centaines d’autres victimes.

Maximilien se leva.

— Monsieur Brasco, j’aimerais comprendre...

Une courte hésitation lui permit de replacer en mémoire chaque fait et commentaire dans un ordre plus ou moins cohérent. Même si tout cela prenait l’allure d’une grossière aberration, il se lança :

Laura aurait rencontré un homme appelé Dramenker. Joseph Dramenker.

— En fait, intervint Édouard, elle l’aura connu sous le nom de Joseph Amond.

— Ce nom ne me dit rien, glissa tout bas Marie-Reine à Jacques, elle ne l’a jamais prononcé devant moi.

— Peu importe, continua Maximilien. Alors..., ils sont tombés éperdument amoureux l’un de l’autre et pour que cet amour dure éternellement, elle a dû le suivre dans un autre monde... une autre réalité... un autre univers... et pour y aller, elle a dû mourir et comme preuve de son amour, il fallait qu’elle accepte de se donner la mort elle-même. Et tout cela, vous l’auriez découvert en déchiffrant une légende vieille de trois cents ans. C’est ça ?

— À peu de choses près, mais vous vous doutez bien que l’histoire est beaucoup plus complexe...

Édouard voulut poursuivre, mais Jacques, qui en avait assez entendu, bondit en lançant vers Édouard un regard furibond.

— Mais vous déraillez ma parole ! Laura s’est suicidée ! ELLE EST MORTE. Combien de fois va-t-il falloir vous le dire ? Le coroner a été formel : elle s’est empoisonnée ! Les somnifères, ça ne veut rien dire pour vous ?

Maximilien se désolait de voir son père dans un tel état ; il souffrait tant, c’était évident.

— Il faut que vous sachiez, reprit Édouard toujours aussi calme, que ceux qui ont mené l’enquête travaillaient pour nous...

Cet aveu mit le feu aux poudres et Jacques explosa :

— Comment ?, s’emporta Jacques avec la colère dans les yeux, ON NOUS A ENVOYÉ DES CHASSEURS DE FANTÔMES ?

— Nous procédons toujours ainsi dès que la mort est reliée au phénomène Dramenker.

— Ma fille, lâcha Jacques entre les dents serrées, n’a pas suivi Casanova au pays d’Éden. Ma fille est MORTE.

— Papa..., supplia Maximilien. Mais Jacques n’entendait que lui :

— Ma fille souffrait, elle a mis fin à ses souffrances et rien ne me la ramènera...

— Papa...

— Ma fille... Laura était malheureuse et... je ne m’en suis pas aperçu... Laura...

— PAPA !

— QUOI ?, cria-t-il impatient.

Maximilien le regarda interdit, décelant chez son père une tristesse poignante, un désespoir criant, et il en fut ému. Il soutint son regard dévasté et pâle, mais empreint d’une telle dignité !

— On n’essaie pas de te convaincre, lui dit-il tout bas, mais seulement de respecter ceux et celles qui veulent bien y croire...

Jacques, cet homme grand et fier, n’avait jamais été aussi ébranlé. Regardant son fils fixement, il inspira.

— Et toi, y crois-tu ? demanda-t-il gravement.

Maximilien retint son souffle, le regard empli de larmes. Marie-Reine avait devant elle ses deux hommes méconnaissables, meurtris, l’âme à vif. Son mari ne s’était jamais abandonné à de telles foudres. Quant à Max, sembler à ce point amer et honteux n’était pas dans sa nature. Honteux, oui, il l’était. Honteux d’envisager que ce conte à dormir debout fût vrai. Et malgré le fait que son père tenait à s’assurer de son support, malgré son besoin désespéré de savoir son fils à ses côtés, Maximilien ne put lui mentir.

— Oui, j’y crois.

NE PAS OUBLIER

Une semaine avant les fêtes de Noël, Maximilien accepta de rencontrer à nouveau Édouard Brasco. Ce dernier lui avait donné rendez-vous dans un café de Paris, par un après-midi froid et pluvieux.

— Vous avez déjeuné ? lui demanda Édouard, peut-être prendrez-vous un café...?

— Volontiers, répondit Maximilien en ôtant son imperméable. Il s’assit et demanda : Vous repartez au Canada, si j’ai bien compris...

— Ce soir, oui. Je travaille au siège social de La Société, à Montréal.

— J’y retourne également, dès le Nouvel An passé. Il est grand temps que je retourne m’occuper de mon restaurant !

— Votre restaurant oui... Le Dorso...

— Vous y êtes déjà venu ?

— Malheureusement, non. Mais puisque je pourrai, désormais, me vanter de connaître intimement le propriétaire, je ne manquerai pas d’y faire un saut ! Montréal est la ville des restaurants ! Malheureusement, mon train de vie ne me donne pas la liberté de faire du tourisme... les mondanités n’ont pas de place dans mon quotidien...

Édouard le laissa s’installer, tout en l’étudiant mine de rien. Maximilien devait faire environ un mètre quatre-vingt, les épaules carrées, il était élancé sans être chétif ; un joli garçon ayant de la prestance et du charisme, éduqué selon les règles de l’art européennes. La civilité faisait partie intégrante de son attitude, on remarquait son aisance en société. Il arborait une coupe de cheveux moderne qui lui seyait bien, quoique ce ne fut pas du goût d’Édouard : court, mais échevelé, avec quelques mèches claires et des favoris légèrement prononcés.

— Alors ? Pourquoi suis-je ici ? demanda Maximilien.

— Je voulais avoir votre avis.

— À propos de quoi ?

— À propos de ce que vous savez.

Maximilien sourit avec réserve. Ils donnèrent leur commande au garçon et Édouard attendit une réponse.

— Je n’ai pas d’avis sur la question, trancha Maximilien. Alors, Édouard Brasco s’accouda :

— Je vais vous dire, moi, ce que je crois : vous avez été témoin de quelque chose de troublant et vous n’osez en parler à personne puisque vous n’êtes pas certain de vraiment croire à ce que vous avez vu.

— Monsieur Brasco, rétorqua sèchement Maximilien, j’ai découvert ma sœur alors qu’elle venait de s’enlever la vie : n’est-ce pas assez troublant ?

— Certes. Mais vous et moi savons que votre sœur est partie dans des circonstances extraordinaires et que, au risque d’emprunter des mots mal choisis, vous mourez d’envie de connaître le fin mot de l’histoire.

— Ça, voyez-vous, j’en doute, chuchota Maximilien.

— Le fait que votre sœur soit toujours en vie, autre part, ne vous intéresse donc pas ?

— Elle ne fait plus partie de ma vie. Elle a décidé de partir, alors je n’irai certainement pas la relancer à l’autre bout de la galaxie !

Le garçon servait les cafés et en entendant cette dernière phrase il leur jeta un regard curieux. Édouard le laissa s’éloigner puis:

— Maximilien, Laura s’est sacrifiée. Qui vous dit qu’elle ne regrette pas son geste ? Qu’elle n’est pas prisonnière de sa décision et qu’elle attend le jour où quelqu’un, en l’occurrence vous-même, irez à son secours ?

Maximilien le regarda, imperturbable.

— Vous devriez écrire un bouquin ! Vous feriez fortune...

Se reculant sur sa chaise, Édouard souffla :

— Il est dommage que vous ne prêtiez aucune importance à ces événements...

— Mais qu’en savez-vous enfin ?, demanda Maximilien frustré.

Édouard laissa passer un long moment de silence et s’accouda à nouveau pour lui confier à voix basse :

— Ce matin-là, n’étiez-vous pas dans la chambre de votre sœur lorsque celle-ci venait de rendre l’âme ? N’était-elle pas en train de se vider de son sang ? Ce même sang ne s’élevait-il pas jusqu’au plafond dans un nuage surnaturel ?

Maximilien le fixa. Comment savait-il ?

— Votre mémoire ne doit pas oublier, insista Édouard, vous ne devez jamais oublier ce que vous avez vu. Sinon vous aurez l’impression, jusqu’au dernier jour de votre vie, que quelque chose vous a échappé. Vous vous êtes terré dans un hôtel depuis ce jour maudit, vous avez essayé de faire le vide et d’accepter la mort de Laura. Mais vous ne pouvez l’accepter. Et vous savez pourquoi ? Parce que cette mort n’est pas acceptable. Tout simplement.

Il fit une pause et poursuivit :

— Vous vous doutez bien que devant vos parents je n’ai pas insisté. Il vous reste encore bien des choses à découvrir à propos de cette Légende. Sa raison d’être, ses objectifs, ses personnages... Nous avons tous un rôle à y jouer, car cette histoire est vraie et vous le savez fort bien.

Édouard sapa une gorgée de café brûlant et, puisqu’il lisait toujours la perplexité sur le visage du jeune homme, il se résigna : d’une enveloppe, il sortit quelques clichés et Maximilien éprouva un certain malaise en regardant ces victimes photographiées. Toutes des femmes, le teint pâle, mortes, supposait-on, pour rejoindre un homme parfait dans un monde parfait...

— Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ? demanda Édouard.

Maximilien soupira puis, à contrecœur, il examina les visages une seconde fois. Soudain un détail attira son attention ; un détail turquoise et brillant à l’oreille gauche. Un minuscule coquillage. Identique à celui de Laura, se souvenait-il. Mais pas aussi coloré, celui de Laura était davantage blanc crème avec des reflets turquoise. La première victime photographiée était une jolie rousse, le visage éclaboussé par de mignonnes taches de son, le nez coquin, les paupières maquillées, closes. Son coquillage que l’on distinguait très bien à travers une mèche rousse était plus gros et plus vert que celui de Laura. La deuxième photo représentait le gros plan d’un profil : cheveux foncés derrière l’oreille dégagée, peau blanche sur laquelle on apercevait un fin duvet à la naissance de la joue et un œil ouvert que l’on devinait sans étincelle de vie. Et le coquillage, plus long que large, était rosé. Maximilien s’était rapproché et décela, tout autour du coquillage, de fines rayures, telles des veines, vertes et roses, partir de l’objet pour s’effacer quelques millimètres plus loin dans la chair. Les quatre autres clichés étaient de moins gros plans. On voyait bien sûr le coquillage, mais, si on n’y prêtait pas attention, on croyait à une scintillante boucle d’oreille. Rien de plus. Maximilien s’adossa.

— C’est un genre de talisman, expliqua Édouard gravement. Le coquillage a une signification très spéciale, car l’histoire de Dramenker est contenue dans un coquillage. En fait, ce n’est pas une histoire, mais bien une Légende Vivante qui a pour nom Sa Phol Sïa. Certains pensent même que Joseph Dramenker a pris naissance dans ledit coquillage, un peu comme la Vénus de Botticelli ! Ce n’est pas l’avis d’une majorité toutefois.

Bien qu’il mourait d’envie de poser des questions, Maximilien se concentrait pour ne pas sombrer dans l’absurdité que tout cela lui suggérait. Le jeune sceptique le dévisagea, mais Édouard poursuivit, en désignant du menton les photographies :

— Les autopsies démontrent que les tissus du pavillon de l’oreille externe sont tissés autour du talisman. Comme si cet objet se trouvait depuis toujours dans le lobe, près de la glande parotide, et qu’il se décide à « pousser » une fois la victime décédée. L’épiderme semble se cicatriser autour en quelques minutes.

— Est-ce véritablement de la nacre ? Du calcaire ?, s’intéressa légèrement Maximilien qui s’efforçait de ne pas démontrer une trop grande curiosité.

— Encore aujourd’hui, la pierre nous est toujours inconnue. Comme vous pouvez le voir, la taille, la couleur et le « modèle » varient...

Maximilien lui redonna les photographies et Édouard proposa, tout en les rangeant dans leur enveloppe :

— J’aimerais que vous veniez avec moi à Montréal...

— Je retourne déjà à Montréal, précisa Maximilien.

— Je veux que vous y veniez avec moi.

Leurs regards s’aimantèrent un long moment.

— Pour y faire quoi ?, demanda-t-il sur un ton détaché, avec un soupçon d’exaspération.

— Nous avons besoin de collaborateurs. La Société emploie cinq mille personnes réparties sur trois continents...

— Vous m’offrez du travail si je comprends bien...

— C’est exact.

— J’ai déjà un travail...

— Le Dorso survivra à votre absence. Nous partons à vingt heures.

Il se leva, passa son veston de cuir et posa sur Maximilien un regard insistant :

— Soyez-y, Maximilien.

VERS MONTRÉAL

20:03 h. De l’aéroport Charles-de-Gaulle décolla un avion nolisé qui arborait le logo de La Société : le nom de la compagnie en caractères bleus et, superposés, deux cercles enlacés représentant, de façon stylisée, à gauche un coquillage et à droite, un globe terrestre. Simple et discret. Environ une heure après le décollage, Édouard vint trouver Maximilien:.

— Vous avez sans doute compris que rentrer à Montréal en notre compagnie signifiait un nouveau départ pour vous.

— Je l’ai compris.

— Je suis tout de même disposé à vous laisser le temps nécessaire pour que vous régliez vos affaires, une fois à Montréal.

— Il sera difficile de ne plus jamais croiser les centaines de personnes qui me connaissent dans cette ville ! J’avais une vie assez mondaine.

— Il n’est pas question pour vous de disparaître. Seulement vous devez être libre de toute obligation et rompre vos liens avec votre vie active. Personne ne doit attendre quelque chose de vous : pas un sou, une promesse, une rencontre prévue ou quelque dette que ce soit. En parlant de ça, l’une de nos institutions financières mettra à votre disposition les fonds nécessaires pour vous dégager de votre restaurant avec une parfaite confidentialité.

Cela surprit Maximilien. Monsieur Brasco allait au-devant des soucis, car lui-même n’avait pas encore songé au Dorso. Ainsi, il ne pourrait même plus être propriétaire de son rêve ? Un rêve qu’il avait préparé et réalisé de longue haleine ? En une journée, il devait tout balayer et faire comme si de rien n’était. Faire comme s’il n’avait jamais voulu être restaurateur, homme d’affaires, amoureux d’une étudiante en droit… La seule réalité qui ne pouvait, qui ne devait pas s’effacer, c’était le suicide de Laura. Quel dommage !

— Il viendra un temps où vous comprendrez qu’attirer l’attention, être recherché ou espéré pourra mettre des vies en danger, à commencer par la vôtre.

Maximilien baissa les yeux et hocha la tête, lentement. Il pouvait comprendre, quoiqu’une impression d’exagération vint encore faire titiller son sourcil.

— Bien. Alors, la première étape est de mémoriser ces notes, ce sont vos codes d’accès à divers programmes…

Il lui tendit un papier que Maximilien relut une dizaine de fois afin de s’en imprégner.

Après de longues explications, que Maximilien assimila avec grand intérêt, Édouard s’en retourna à son siège pour y demeurer jusqu’à l’atterrissage à l’Aéroport de Mirabel. Maximilien, quant à lui, parcourut un document qu’Édouard lui avait donné, déplia l’ordinateur portatif installé devant lui pour se promener de fichier en fichier, de document photo en rapport d’enquête. L’équipement informatique dernier cri démontrait que La Société avait d’énormes moyens. À l’interne, on semblait privilégier l’outil de travail relativement nouveau appelé Internet. D’autres éléments technologiques à la fine pointe servaient les divers enjeux : espionnage, sécurité, recherches et développement... Impressionnant. Jamais il n’aurait soupçonné une telle organisation : plus de 7000 personnes à travers le monde, y compris sa propre mère, étaient convaincues de l’existence de Dramenker. S’il ajoutait cet argument à son expérience personnelle, il n’y avait vraiment plus de quoi douter. Joseph Amond Dramenker vivait, forcément.

Dans son hublot, comme un spectre jumeau qui le regardait du dehors, son reflet jaunâtre lui renvoyait sa désolation et sa fatigue. Il pensa à Rosalie et faillit éprouver des regrets de ne pas l’avoir épousée. De ne pas l’avoir impliquée. Curieusement, Édouard n’avait posé aucune question, ni même aucune condition concernant Rosalie. Il allait y réfléchir longuement, mais il se ressaisit, refusant de s’apitoyer sur son sort. Un jour, ils se retrouveraient, Maximilien n’en doutait pas un seul instant

LES TROIS LOIS DE LA CRÉATION

L’appareil avalait des kilomètres de nuages, dans une nuit sans lune, planant très haut au-dessus d’un océan aussi vaste qu’invisible. Maximilien furetait, lisait deux fois plutôt qu’une... Sa stupéfaction équivalait à sa fascination. Incroyable ! Maximilien avait peine à croire que tout cela fut vrai. Une fable, mais documentée avec une telle rigueur scientifique !

Il s’était d’abord intéressé aux rapports d’enquête visant à élucider les meurtres et autres crimes reliés, présumait-on, à Dramenker. Pas seulement ceux de femmes découvertes sans vie dans un lit couvert de pétales de roses ou dans tout autre endroit romantique et riche de symbolique amoureuse, mais aussi des meurtres de soldats, de policiers, d’agents, travaillant ou non pour La Société. Plusieurs rumeurs couraient à propos des mystérieux agresseurs meurtriers que l’on disait à la solde de Dramenker. On les appelait des « Thanars » et décrivait leur rassemblement en ces termes : « hordes », « armées », « troupes », ce qui laissait croire en un nombre important d’individus. Mais de ce maître, ce Joseph Amond Dramenker, on n’en parlait que très peu et quand on le faisait, on s’en référait à des rumeurs, des ombres et des impressions. Des « si » et des « mais » à profusion. Même le nom avait une origine incertaine. Maximilien lut que l’on avait connu le personnage sous les noms de « Joseph » et de « Mashlï ». Mashlï, expliquait-on, signifiait « deuxième maître ». Puis, vers les années 1970, le nom de « Dramenker » se mit à circuler. Quelle en était la source ? Personne ne savait. On y associa le mot « Hlas Draim IEnkaro » qui figurait à l’occasion dans les parchemins, pourtant sans ne jamais les entendre dans le coquillage. Quoi qu’il en soit, « Dramenker » devint la norme.

Maximilien se rendit très vite à l’évidence : personne, à La Société, ne pouvait prouver, ne pouvait témoigner de l’existence de Dramenker. Croyances et suppositions cimentaient les esprits. Et la question demeurait entière : Dramenker était-il humain ? Était-il un psychopathe riche et excentrique qui se plaisait à broder sa propre légende, ou était-il cet être fascinant qui allait et venait entre ici et ailleurs ? Ici et... cet autre univers...?

Teir. Maximilien avait hésité à lire ces documents qui traitaient du sujet de cet autre monde, préférant apprendre les règles de La Société. Cela lui avait semblé plus concret et moins farfelu. Mais après deux heures de cadavres, de jargon médical, de photos d’autopsie et de thèses philosophiques, la curiosité l’amena à lire un texte rédigé par une certaine Chantal Florenne, experte en traduction du draimien. Le draimien ! Maximilien, malgré lui, sourit et hocha la tête.

— Ils ont même formé des gens pour apprendre ça !, chuchota-t-il. Il pensa alors à sa cousine qui, complètement accro aux œuvres de Tolkien, s’étaient mise à apprendre l’elfique ! Un langage pourtant imaginaire, mais qu’elle pouvait parler et même écrire. Encore une fois, il secoua la tête, en soupirant.

Il commença sa lecture, d’abord amusé, puis gagné par un intérêt croissant et fébrile:

« Premier résumé de Sa Phol Sïa sous la direction de Chantal Florenne, 1991

Pour comprendre ce qu’est Teir, (...) il faut oublier toute notion d’astronomie. Il n’y a pas de corps célestes (astres, planètes) au sens où nous l’entendons, répondant à des logiques gravitationnelles. L’univers de Teir est bilatéral: il y a les Sols, il y a les Cieux, chacun en parallèle infini et divisé en territoires ou habitent créatures de toutes sortes.

On raconte, de manière imagée, que La Déshià1 s’est hissée dans notre monde par le Fil du Temps, a choisi un homme, Joseph Amond, et l’a ramené avec elle sur Teir. La fusion de leurs corps, ainsi que le contact de cet humain avec Teir, provoquèrent une explosion si terrible qu’ils firent éclater un trou noir, soudain matérialisé sous forme de verre étamé. De ce violent fracas se forma l’Isba, qui veut dire étoile, et qui maintient sur Teir l’équilibre des forces, du temps et de l’espace. L’Isba peut correspondre à notre rose des vents et détermine, entre autres, les points cardinaux qui sont au nombre de neuf: quatre pour les Sols, quatre pour les Cieux, plus un point central appelé Olfré, qui signifie cœur. Ces points éparpillés sont des fragments d’étain poli, certains minuscules comme un dé à coudre, d’autres gigantesques comme un gratte-ciel de vingt étages.

Mais peu importe la grosseur du débris, ils renferment tous une force extraordinaire qui engendrent de grands pouvoirs. En plus de «tendre le monde», de soutenir les différentes forces de la nature, de laisser s’échapper une énergie de chaleur, de lumière et de gravitation, ces débris préservent, dit-on, des connaissances infinies. Certains êtres les craignent, d’autres s’en fascinent. Ces derniers, réunis en clan, s’établirent jadis en des lieux très reculés de Teir et se mirent à la recherche des précieux débris, regroupés parfois en un simple hameau, ou en un village animé, ou en une cité prospère et organisée.

Mais poursuivons l’histoire telle que La Société la comprend aujourd’hui:

La Déshiä, croit-on, savait déjà qu’elle allait disparaître très prochainement. Sentant son temps venu, elle désirait léguer à un être de confiance sa puissance. Chercha-t-elle en d’autres univers un être digne? Le mystère persiste. Quoi qu’il en soit, elle vint jeter son dévolu chez nous, dans notre univers, sur un jeune médecin anglais, dans un 16ème siècle agité par les courses au Nouveau-Monde, l’évolution industrielle et culturelle. Pour faire son approche, elle s’appropria le corps d’une jeune fille et attira par ses charmes le médecin qu’elle espérait conquérir. La raison de son choix, encore là, est inconnue. Pourquoi Joseph Amond? Pourquoi un Anglais? Pourquoi à cette époque? Ces questions demeurent le fondement du mystère.

Une fois Joseph Amond conquis, La Déshià lui annonça qu’au terme de quatre Ères la Terre mourrait mais que lui, s’il la suivait avec confiance et bravoure, survivrait. Elle le séduit et lui offrit un univers vierge et grandiose afin qu’il mette à profit, le jour venu, la puissance qu’elle lui léguerait alors. Elle en fit son héritier élu, son deuxième Maître.

Afin de créer ce qui allait peupler et meubler cet univers nouveau qui reçut le nom de Teir (...), les deux Maîtres revinrent choisir un troisième Maître – Joseph Amond choisit une femme - qu’ils amenèrent avec eux et couronnèrent Impératrice. Dans une ville appelée Ardes que La Déshiä fit construire en l’honneur de la souveraine, tous trois se rassemblèrent afin de composer ensemble l’Histoire de Teir, c’est à dire la Légende Vivante qui relate ce qui est, ce qui sera et ce qui doit être. Cette Légende Vivante reçut le nom de Sa Phol Sïa.

Fin de la traduction dite intégrale. Début de l’interprétation réalisée à partir des recherches datées du 11 juin 1990 au 4 août 1991.

Toutefois, dans sa grande sagesse, La Déshià fit au préalable trois lois qui en aucun cas, jamais, ne pourraient être brimées ou changées, même -et surtout- par un Maître. Elle décida de ces lois afin de préserver Teir et les autres univers de l’infiniment petit de la destruction; elle allait céder sa puissance à un héritier, le deuxième Maître, et également de grands pouvoirs à l’Impératrice, le troisième Maître. Bien qu’elle les choisit et les aimât, La Déshià redoutait pourtant que l’Humanité qui avait façonné ses Maîtres ne les pousse à commettre l’irréparable.

Donc, Dramenker, qui accepta l’honneur que lui faisait La Déshià, a ainsi le temps de quatre Ères afin de mériter son héritage. C’est la première loi, «La Loi des quatre Ères».

La deuxième loi est «La Loi du Temps». Cela concerne le Fil du Temps sur lequel «s’emboîtent» les univers. Le tronçon qui passe sur Teir et qui le relit à l’univers de la Terre doit être enterré et oublié pour la survie de tous. La Terre s’éteindra dans quelques deux milliards d’années et si Teir veut échapper à cette fin irrémédiable, le Fil devra être sectionné au moment venu. Teir doit donc survivre à la Terre éternellement. L’agonie de notre planète, puis de notre Système, doit avoir lieu, selon les calculs de La Déshiä, au terme de la quatrième Ère, accompagnant ainsi sa passation de pouvoir. Afin «d’oublier» le Fil du Temps, qui jamais ne devrait être déterré et utilisé, on en cacha un bout dans le Royaume du Néant, l’un des quatre royaumes de Teir,et dissimula dans un coquillage celui qui passait sur Terre. Il sera expliqué, plus tard, que le temps dans sa nouvelle forme fut une invention de l’Impératrice qui créa les premiers balbutiements de la nature sur Teir.

La troisième Loi qu’imposa le Maître du Destin est «La Loi des Écritures». Pour que Teir survive à un éventuel chaos et soit préservé dans l’immortalité, il doit y avoir une Légende Vivante pour prévoir l’avenir. Cette légende, pour qu’elle soit engendrée, doit être rédigée par les trois Maîtres et se terminer avec les trois signatures. Pour qu’elle naisse, elle doit être portée au peuple Holos 2, sur le mont Pariò. Pour qu’elle vive, elle doit à perpétuité passer de main en main chez les Holos, sans ne jamais cesser son mouvement.

Dramenker - qui sur Teir ne porte pas ce nom mais plutôt celui de Mashlï 3 - ainsi que l’Impératrice acceptèrent ces trois lois et dès lors il s’écoula un premier siècle de grande sérénité, d’innocence et d’oisiveté que l’on nomme d’ores et déjà le Siècle Parfait.»

Ouf!

Maximilien, avec agacement, ferma tout l’attirail: livres, ordinateur et calepins. Irrité, il était résolu à trouver Édouard Brasco, là, sur-le-champ, pour lui annoncer qu’il renonçait. La blague avait assez duré. Impératrices, maîtres, légendes, fils du temps, et puis quoi encore! Fini! Quelle stupide conte pour enfant! Mais au moment précis où il se leva, une voix puissante résonna dans sa tête, et aussitôt se mit à bourdonner. Subitement, il sentit qu’on venait d’entrer en lui. Il grimaça, crispa ses mains sur le dossier d’un siège, ferma les paupières un instant. Tout était blanc dans ses pensées... Était-ce possible? Puis il entendit à l’infini, dans un écho confus:

«Maximilien Matissonne Maximilien Matissonne Maximilien Matissonne»

Une voix étrangère et familière tout à la fois. Familière car déjà entendue. Étrangère car elle ne lui appartenait pas. Ni à lui, ni à aucune personne connue de sa mémoire. Cette violation succincte de son esprit laissa une empreinte de curiosité beaucoup plus prononcée. La voix se tut, puis se retira. Maximilien rouvrit les yeux et secoua légèrement la tête. Il poursuivit son idée en allant trouver monsieur Brasco. Allait-il lui dire qu’il renonçait? Qu’il reculait? Qu’il ne désirait pas retrouver Laura?

NAISSANCE, VIE ET SOUFFRANCE

Épisode s’étant passé à l’insu de l’Humanité

1.

NAISSANCE

La véritable histoire de l’Impératrice, troisième Maître de Teir, commença par un dernier souffle. Son cœur cessa de battre. Son âme s’éleva au-dessus de son corps, flottant, légère et souple. Une plume, un voile. Elle resta ainsi quelques instants, libérée de cette enveloppe charnelle, grisée par cette sensation ultime de bien-être et de volupté, tel un ange qui émerge de l’humanité. Mais cela ne devait pas durer. Car déjà elle fut aspirée par ce corps, retombant brusquement, retraversant cette peau morte et froide, se sentant diminuer et suffoquer. Elle filait à vive allure, dans une chute vertigineuse, plongeant dans l’obscurité la plus troublante. La seule preuve de vie: la conscience de ce périple terrifiant au plus profond d’elle-même. Elle avait mal. Elle avait l’impression de vouloir s’agripper aux parois de son corps afin de ralentir cette chute interminable. Elle arracha un bout de sa mémoire, égratigna son cœur sans toutefois dévier de sa sombre trajectoire. Elle aurait voulut crier. Elle avait si mal. La souffrance fut soudainement renforcée par les doutes affreux; sa mort aurait-elle été vaine? La douleur de ses parents, les yeux rivés au couvercle de sa tombe, aiguisa la poignante incertitude. Leurs visages grimaçants et les mains jointes en prière étaient un cri d’amour qu’elle entendait à l’infini. Et le prêtre d’incanter les Esprits Saints. Et le prêtre de prier le Seigneur.

Concéde nos, famulos tuos, quaesumus,

Domine Deus,

Perpétua mentis et corporis sanitate gaudére

Et gloriosa beatae Mariae...

Mais vers quels abysses était-elle entraînée? Son chemin était-il celui tant espéré? Mais où étaient-elles, ces lumières éternelles qui illuminaient ses rêves?

Puis, plus rien. Elle devait trouver réponses dans l’obscurité, le néant et le non-être, hermétiquement silencieux. L’insondable. Soudain, au-dessus de sa tête, un rayon de lumière blanche éblouissant l’encercla. Puis, ses yeux s’habituant à ces clairs-obscurs, elle crut distinguer au loin une silhouette. Une jeune femme la regardait d’un air ébahi et répondait en imitant son geste de la main. Elles se rapprochèrent, jusqu’à ce que l’une en face de l’autre elles s’aperçoivent qu’elles ne formaient qu’une seule et même personne. Elle avait cru un instant en une présence, mais ce réconfort était un leurre. D’abord déçue, elle se résigna, bien que troublée, à contempler dans ce miroir son corps nu qui sous l’effet de la lumière semblait incandescent. Sur son front apparut alors une splendide tiare scintillante et une tunique grenat vint couvrir sa ronde et voluptueuse nudité. Un frisson lui parcourut l’échine, la soie était fraîche et la sensation agréable. Elle se contempla un moment... puis elle sursauta! Il était là, lui, celui-là même qu’elle avait choisi de suivre au-delà du trépas. Lui, Joseph, l’amour de sa vie, son cœur débordait de tant d’amour qu’elle fondit en larmes. L’ambiguïté était à son comble, elle venait de vivre des moments aussi exaltants que pénibles. Mais seule la présence de Joseph était parvenue à lui inspirer une sérénité inespérée.

Lui, parut ému et comblé: elle était enfin à ses côtés. Il l’accueillait, dans un univers qui allait lui appartenir, cette femme qu’il vénérait et qu’il venait de couronner Impératrice. Ensemble, ils allaient régner sur Teir. Jamais de vilenies ne parviendraient à s’immiscer dans leur vie et ce royaume allait se bâtir sur des bases de respect mutuel et d’amour absolu. Il ne pouvait en être autrement. Ils échangèrent un long baiser et Teir devint monde de lumière.

Et gloriosa beatae Mariae semper Virginis

Intercessione, a praesenti liberati tristitia,

Et aetérna pérfrui laetitia.

Per Dominum nostrum Jesum Christum

2.

VIE

Encore aujourd’hui le superbe miroir appelé Olfré n’a pas livré tous ses secrets. Il les égrènera, ces secrets, au gré des siècles, et plus encore au gré des humeurs de la reine. Ce n’était pas qu’une simple glace, l’Impératrice le comprit dès qu’elle passa ses premiers moments à se contempler. Très vite, son image se fondait dans celles de paysages; son visage se mêlait à une foule animée ou révoltée; ses costumes et sa couronne allaient jusqu’à se perdre dans un décor à la fois si proche, mais si inaccessible... Les premières fois, le réflexe de jeter un œil par-dessus son épaule lui permit de constater que le décor simple, lumineux et sans attrait ne trouvait pas d’écho dans le miroir. Derrière elle : étendue immaculée, incandescence, infini... Devant : chevaux, chemins de terres serpentant entre des maisons très étroites, collines et bêtes, domaines édifiés en pierre, gens de tout acabit, musique... ciel bleu et herbe verte, accents et langages... des gestes... de l’eau, du sang et des flammes...

L’Olfré la mit aux premières loges de la vie, au-delà de la glace. Une vie qui apparut à la reine aussi étrangère que familière. On raconte que, après leur baiser qui illumina le monde, Joseph se retira et l’Impératrice resta debout un temps indiciblement long devant l’Olfré. Elle prit alors conscience du chemin parcouru, mais sans le poids de son réel sacrifice. Au fur et à mesure, elle se souvenait de son passage sur Terre, exceptés douleurs, souffrances et doutes. Il ne lui restait plus que la satisfaction d’être arrivée à destination. Cette fenêtre, ce miroir, lui renvoyait des images marquantes, à la fois si proches mais si lointaines. Une fenêtre qui ne s’ouvre pas, une vitre à toute épreuve qu’elle ne pourrait jamais fracasser et traverser, puisque Teir restait le seul monde qui lui était dorénavant accessible.

Prisonnière consentante de son nouveau monde, elle assista sereinement aux funérailles de sa mère, le 6 mai 1685, puis à celles de son père le 23 janvier 1689; elle regarda l’incendie ravager une partie du manoir familial, Victory Gold Valley; l’Europe, en effervescence, se lança à la conquête de royaumes lointains au nom des rois, des épices et de l’or; puis, les années se succédèrent... L’empereur Napoléon avait été assassiné; les États-Unis étaient nés; la reine Victoria avait régné et les Beatles avaient révolutionné l’occident musical... Ainsi, cent jours de réflexion lui permirent d’assimiler ces nouveaux concepts et, ensuite, elle fut prête à entreprendre la création de Teir. Joseph présenta alors la reine au Premier Maître, appelée La Déshià, cette créature suprême qui possédait l’univers. Ensuite, ensemble, ils composèrent Sa Phol Siä, la Légende qui allait assurer à Teir son immortalité. Lorsque les dernières paroles furent retranscrites, l’Impératrice put commencer à orchestrer la nativité universelle.

Les premières semences furent épandues au pied de l’Olfré, et l’éveil de Teir se réfléchit dans sa gigantesque glace : planchers de marbres, de bois et de verres, murs majestueux, coupoles, voûtes et verrières... le superbe Palais d’Adrionne s’était élevé. Joseph, alors qu’il visitait les lieux pour la première fois, félicita la reine. Le paroxysme de l’élégance architecturale le ravit et il jouissait déjà à la perspective de voir Teir tout entier aussi sublime.

— Votre demeure est somptueuse, dit-il, alors qu’ils quittaient la volière. Encore vide de mouvements, de cris et de chants, l’espace destiné aux espèces volatiles s’élevaient en forme sphérique jusqu’à dépasser la tour principale du palais. On y accédait par la cour intérieure d’Aurée, dont le carrelage de granit séparait deux rangées de colonnes rouges entourées de simon, la toute première espèce végétale à avoir été créée par la reine. Elle s’était inspirée du lierre pour en faire une plante grimpante ne demandant, toutefois, que peu de lumière et d’eau, et dont les bourgeons dorés se dépliaient en de jolies feuilles bourgognes. L’effet sur les colonnes rouges, à la rugosité poreuse, était saisissant. C’est dans ce décor neuf que l’Impératrice dit à Joseph:

— Vous ne regretterez pas de m’avoir confié la création de votre monde.

— Mais il est également vôtre, corrigea-t-il.

La reine sourit, presque intimidée par cet égard. Elle passa à autre chose:

— J’ai pensé hisser ce palais entre les cieux et les sols, qu’en pensez-vous? Nous pourrions ainsi avoir vue sur tous les royaumes, terrestres comme célestes. Et sous nos pieds il y aurait un domaine magnifique réservé aux plus belles bêtes. J’ai idée de dresser une espèce très spéciale de chevaux...

— C’est une idée excellente. Je suis séduit. Mais... pourrais-je avoir l’honneur de m’acquitter de ce détail pour vous?

— Vous ne cessez de m’honorer.

— Je n’en ferai jamais assez pour vous être agréable. Vous désirez hisser ce royaume vers les cieux : je trouve cela charmant. Je ferai en sorte moi-même que ce palais trouve sa place tout près du ciel que vous ferez sans aucun doute magnifique, afin qu’il devienne votre jardin. Il n’en faut pas moins à une souveraine.

— Mais, cela n’est pas la tâche du Maître que vous êtes!

Il baisa la main de son aimée et ils se retrouvèrent en dehors des murs du palais, là où l’immensité éclatante, hermétique et vierge régnait encore. Là où il ne semblait y avoir aucune vie, aucun air, aucun souffle. L’Impératrice, tant excitée que curieuse, tardait à voir Joseph à l’œuvre. Allait-elle assister à une élévation silencieuse et magique d’Adrionne? Le palais se soulèverait-il avec fracas et poussière? Quelle sorte de magie courait dans les veines du deuxième Maître de Teir? La réponse fut si inattendue que la reine fut prise d’émotion. Cela ne dura qu’un court moment. Un seul bruit, bref, mais assourdissant, résonnant de partout. La reine, ébahie, pleura. Non seulement Joseph lui démontrait sa volonté de lui faire plaisir en accomplissant lui-même la tâche, lui qui n’était obligé par aucun travail, mais il le fit avec un tel éclat que c’en fut renversant. Joseph n’avait pas fait en sorte que ce soit le palais qui s’élève vers le vide sidéral, ce qui aurait été beaucoup plus simple puisqu’il s’agissait, somme toute, d’un minuscule élément face à la grandeur de l’univers. Non, au contraire, il ordonna à l’univers de se tendre. Bras ouverts, il fit en sorte que les Cieux et les Sols se reculent, se distancent l’un de l’autre, afin que le palais d’Adrionne se retrouve au milieu.

Après ce jour où son palais trouva sa place au firmament, la reine créa un univers entier à l’image de ses rêves et de ses souvenirs. Elle s’adonna donc, avec euphorie, à donner la vie, de la moindre molécule jusqu’aux parfums des fleurs, de la saveur d’un fruit jusqu’à la couleur du ciel. Joseph lui avait bien tracé certaines frontières ici et là tout en la gratifiant de quelques conseils, mais dans l’ensemble il abandonna l’expérience de la création à son aimée. Lorsque les bases de la création furent en place, lorsque l’ordre des choses et l’évolution des espèces commencèrent à faire de Teir un univers vivant, Joseph confia à son Impératrice, en accord avec le premier Maître, le plus grand rôle qui soit: accueillir et protéger celles qui deviendraient Adanaïdes.

— Qui sont-elles? demanda l’Impératrice.

— Des femmes qui ont suivi le même chemin que vous mais qui, pour des raisons évidentes, ne seront jamais investies par les connaissances suprêmes.

— Que devrai-je en faire?

— Les aimer, les protéger et leur inculquer les valeurs auxquelles nous tenons, c’est-à-dire l’amour des Maîtres et le partage de votre Royaume. Vous avez comme mission ultime de les former afin qu’elles soient dignes d’un bonheur éternel. Dignes des trois Maîtres. Les Adanaïdes seront un peuple chéri, le plus grand de tous, privilégié par notre affection. Aucun autre être sur Teir ne les surpassera.

— Votre projet est grand et j’accepte avec joie.

Il s’approcha de son si beau visage et chuchota, avant de l’embrasser :

— Chaque Adanaïde sera une partie de vous, un reflet de votre âme, un éclat de votre regard. Chaque fois que je serai en compagnie de l’une d’elles, j’aurai l’impression d’être près de vous. Chacune me mènera à vous, vous êtes le centre de mon existence et de ma vie et ensemble, nous ne ferons qu’un avec cet univers.

Et dès ce moment, les Adanaïdes foulèrent une à une le sol de Teir, lors de cérémonies grandioses dont elles étaient l’objet d’adoration. Après cela, elles héritaient d’un domaine, quelque part dans le Royaume qui, dorénavant, portait leur nom. La vie, pour elle, commençait. Les arts en firent des virtuoses; les sciences, des érudites. L’amour de Joseph, quant à lui si précieux, en fit des êtres comblés. Car à leur éveil en ce monde, elles recevaient les dons et les grâces qui leur permettaient d’évoluer sans ressentir de jalousie, d’amertume ni de haine. Le malheur n’existait pas. Les Adanaïdes étaient des êtres de lumière et tout le côté sombre des sentiments leur était inconnu. En mourant sur Terre- et cela nulle ne cherchait à l’expliquer puisqu’il en était ainsi – la partie obscure de l’humanité en elles s’estompait jusqu’à disparaître. Leur chute les avait débarrassées de leurs impuretés et libérées. Car, de toute manière, n’allaient-elles pas sur Teir pour vivre sans contrainte?

Le temps s’écoula. Un jour pourtant, l’Impératrice retrouva le morceau déchiré de sa mémoire. Un bout de souvenir froissé, souillé de sang séché, sur lequel était griffonnée la mort. La vraie. La mort laide et sournoise. La mort telle que personne sur Teir ne la connaissait. Cette fois encore avait-elle voulu s’amuser à épier le genre humain. Elle n’avait jamais désiré y retourner. Elle ne pourrait pas renoncer à Joseph. Du moins, c’est ce qu’elle avait pensé. Car ce jour-là, un trouble était survenu, alors que les images se précisaient dans la glace ovale. La satisfaction habituellement ressentie se manifesta par un étrange malaise : inexplicablement, le miroir lui renvoya des souvenirs, il lui révéla le passé. D’ordinaire projetant le présent en temps réel, il s’était mis à remonter les années... oui, un siècle était passé sur Teir depuis sa création. De quelle volonté dépendait ce miroir pour ainsi perturber sa reine? Le saurait-on jamais?

Habituée à y voir une époque contemporaine, avec ses événements, ses lieux et ses personnages, une impression de déjà-vu la troubla. Pas de villes édifiées sur l’asphalte et le béton, pas de machines diverses, pas de technologie. Ce présent ne faisait certainement pas suite aux images d’hier, ni à celles d’avant-hier. Moins de luminosité, décors plus chargés de styles d’autrefois... Enfin reconnut-elle le manoir familial. Elle retrouva ensuite des voix et des visages familiers. Non! Ce qu’elle voyait ne pouvait pas être le présent. C’était le passé, mais... si lointain et si étranger.

Et c’est là qu’elle découvrit l’effroyable vérité, grandeur nature, et revécut sa propre agonie. Elle reconnut l’atmosphère particulière de sa chambre d’enfance. Un souvenir si intact qu’il la fit frissonner. Le genre de souvenir qui laisse se dissiper l’éclat de l’actuel, qui se laisse ternir, ensevelir, oublier, mais qui reste là, tapi au fond de l’abîme sous une épaisse couche de moments présents désuets. Le genre de souvenir prêt à resurgir une éternité plus tard, après qu’un geste ou qu’une parole impromptus l’eût innocemment effleuré. Un courant d’air souffle et un coin brillant perce la poussière, pique la curiosité, stimule la mémoire... on passe la main... on le déterre... on le sous-pèse... et le souvenir se dévoile:

Médecins, serviteurs et parents quittaient à l’instant son chevet. Oui, c’était bien elle, sous les draps. Elle redécouvrait ses traits de jeune fille, enlaidie par la souffrance, et renouait avec une partie d’elle-même. Était-il possible qu’elle ait déjà été vulnérable et faible à ce point? se demanda-t-elle presque avec dégoût. Elle avait souffert d’une maladie alors inconnue. Les fièvres, les nausées, les migraines, le manque d’appétit... son piètre état lui revenait en mémoire. Oui... elle se souvenait de ça... Après une autre atroce saignée... Mais la véritable nature de sa faiblesse n’avait pas été celle de souffrir d’anémie pernicieuse, mais bien celle d’avoir succombé à la perversion de son promis. Elle était malade depuis des mois quand Joseph, son fiancé, s’était agenouillé tout près :

— Mon aimée, lui avait-il murmuré en prenant sa main glacée, mon amour... reposez-vous... vous savez que je pourrais... que je pourrais vous administrer un remède qui vous délivrerait de vos souffrances... mais je vous en conjure... abandonnez-vous à cette mort et je vous le promets, je vous le jure, nous vivrons éternellement vous et moi...

Plus que simplement le découvrir, elle se souvenait, horrifiée, de chacune de ses paroles. D’outre-monde, d’outre-tombe, elle revivait sa propre douleur.

«Mon Dieu..., souffla-t-elle atterrée, il n’a jamais cherché à me guérir, il se complaisait dans ma douleur, espérant ma fin prochaine... il m’a abandonnée à mon triste sort, sans vouloir apaiser mes souffrances...»

Là, en cet instant, le drame de son existence fit volte-face et la gifla. Elle n’était qu’une écervelée, prisonnière d’un manant, une idiote qui avait obéi aveuglément à sa volonté. Elle n’était qu’une pauvre prisonnière, comme ces centaines d’Adanaïdes, toutes tombées dans le piège des sentiments, appâtées par la passion, séduites par la perfection d’un autre univers et ensorcelées par le mirage de tant de pouvoirs fantastiques. Mais voilà. Ce palais, ce Royaume, n’étaient que des cages à papillons suspendues au crochet d’un univers malsain. Teir n’était qu’une prison maudite, qu’une illusion.

L’Impératrice, écoeurée, détourna son regard du gigantesque miroir qui avait décidé, contre toute attente, de lui dévoiler la vérité. Pourquoi? L’ignorance avait tout de même été, jusqu’à ce temps, garante de son bonheur parfait! Pourquoi son miroir, ce fidèle instrument, avait-t-il chamboulé ses illusions et s’était-il permis une telle trahison ?

Sa couronne lui sembla soudain sans intérêt et , pour elle, perdit tout éclat. Peut-être même s’était-elle alourdie. Non plus d'un joyau fait d’or et de pierres précieuses, elle devint une couronne de plomb, terne et sans valeur. Elle lui rappellerait à chaque instant la pesante déception qui l’affligeait maintenant. Elle se souvenait de sa chute vertigineuse, de son sacrifice, et prit alors conscience, pour la première fois, de ce qu’elle avait laissé derrière elle. Et au moment même où ses yeux s’ouvrirent, son cœur se referma.

«Il me reste l’éternité pour me venger.»

3.

SOUFFRANCE

— Je ne vous ai jamais caché l’étendue de mon pouvoir, lui dit Joseph, non pas avec innocence mais avec une franchise accablante. Depuis ce jour où je vous ai emmenée ici, où je vous ai couronnée reine et Maître, et où j’ai tendu le ciel et le sol pour que votre palais puisse briller telle une étoile...

Il avait suivi l’Impératrice sur les rives de la Mer Rore où, chaque soir et chaque matin, elle se réservait le fabuleux devoir d’orchestrer la rotation des astres. Le règne de la nuit touchait à sa fin et, comme à l’habitude, d’une main puissante mais gracieuse tendue vers l’horizon, l’Impératrice attira la Lune d’Azo vers le bas, vers les flots de la mer, vers son lit. Les vagues ressemblaient à des draps de satin, mouvant, luisant, qui glissaient en même temps sur une gigantesque boule de feu. Le Soleil Mî, flamboyant, émergeait en sens contraire, croisant la lune. Ce matin-là, par contrariété, la reine fit les deux astres se frôler, tant et si bien que la lune s’embrasa. La boule de feu triompha des ténèbres tandis que la lune immolée se noyait humblement, éteignant son brasier en provoquant ainsi une épaisse fumée aux effluves âcres.

Sous les flots houleux de la mer à ce détroit, six astres étaient en perpétuel mouvement. Cette région d’eaux mouvementées se voulait une frontière sous-marine infranchissable; on l’appelait la Frontière des Cent Remous. Selon la volonté de l’Impératrice, ces gigantesques sphères, qui créaient sous mer un bouillonnement fabuleux, montaient du fond des abîmes, crevaient les eaux avec remous et s’élevaient jusqu’à orner les cieux.

Telle était la nature conçue par la reine.

— Je consacrerai l’éternité à vous maudire, sachez-le, lui répondit-elle d’une voix méprisante. Votre perfidie n’exerce plus sur moi aucun pouvoir. Je me suis libérée de votre emprise.

— L’éternité, répéta-t-il, c’est bien long pour se consacrer à de si sombres projets, ne croyez-vous pas?

En toute réponse, elle l’accusa avec mépris:

— Vous m’avez tuée. J’étais souffrante et vous m’avez abandonnée à mon sort. Ma mort a bien profité à votre gloire. Je vous ai rendu immortel, sans doute, et quoi d’autre encore? Chaque fois qu’une femme accepte la pire des souffrances, vous brillez de puissance. Je ne serai plus jamais complice de votre violence.

— Ce Royaume, pourtant, vous appartient. Et je vous aime. Et je vous désire. Y a-t-il une seule promesse que je n’ai point tenue?

— Vous m’avez concédé ce Royaume, certes, dit-elle d’un ton acerbe. Mais un seul sur quatre alors que vous, vous avez le loisir de vous établir où bon vous semble.

— Seriez-vous devenue ambitieuse à ce point, ma reine?

— Je suis un Maître, ne l’oubliez pas. Un Maître comme vous et comme La Déshià. La Déshià qui vous a choisi et consacré, La Déshià de qui vous dépendez jusqu’à ce qu’elle vous honore de son héritage. Ne faites donc pas la bêtise de croire que le règne vous appartienne déjà.

— Nous sommes trois Maîtres, je ne cherche pas à le nier.

— Pourtant vous me confinez dans une cage dorée. Avec toutes les Adanaïdes que vous m’avez confiées. Pourquoi? Pourquoi!

Jamais le Mashlï n’avait vu son aimée dans un tel état de crise.

— Je suis troublé, dit-il. Avec le premier Maître, notre vertueuse Déshià, nous avons composé une Légende parfaite à laquelle vous avez participé. Votre Royaume est le plus magnifique de tous et vous régnez sur le peuple chéri des Adanaïdes. Voilà un honneur qui, je crois, vaut toutes les conquêtes!

Elle lui lança un regard furieux et répliqua:

— Vous me mentez toujours, que voilà une fâcheuse habitude! Vous me dites que ces autres Royaumes sont insignifiants? Permettez-moi d’en douter. Je crois assez vous connaître pour savoir que jamais vous ne faites quoi que ce soit sans poursuivre un but déterminé. Oui... je me souviens... lorsque nous en étions à composer Sa Phol Siä... l’idée de quatre Royaumes venait de vous... et que le troisième Maître soit l’Impératrice de vos si chères Adanaïdes était encore de vos trouvailles.

Elle récita le dit passage:

— «Les Adanaïdes peupleront le plus grand des Royaumes. Chaque domaine nouveau gonflera son territoire et les territoires qui le cintreront s’étireront à l’infini. Le Royaume du Néant, le Royaume des Pays d’Aran et le Royaume de l’Immensité ne seront pas à la porté des Adanaïdes qui seront des êtres comblés; jamais elles ne rechercheront l’aventure de l’inconnu. Jamais elles n’en ressentiront le besoin»

L’Impératrice, horrifiée de ce dont elle prenait conscience soudainement, se détourna.

— Oui, chuchota-t-elle, tragique, je me souviens de tout... nous ne sommes qu’un divertissement et rien d’autre. L’avenir du monde ne doit pas nous concerner.

Succinctement, le Mashlï réfléchit et se rapprocha d’elle.

— Majesté, murmura-t-il à son oreille, l’entourant de ses bras tendrement, j’ignore par quels pouvoirs ces idées sont venues vous troubler et veuillez me croire: je le déplore sincèrement. J’admire toutefois l’audace et la bravoure que vous me démontrez aujourd’hui... sachez que cela me fait vous aimer davantage...

Elle ferma les yeux et allait s’abandonner à la caresse de sa voix envoûtante et de son souffle chaud... mais ce qu’il ajouta, toujours avec cette voix irrésistiblement sensuelle, rompit le charme en un éclair.

— Vous êtes ma reine, ma glorieuse Impératrice, et vous le resterez pour l’éternité. La Déshià, nous le savons, devra nous quitter très bientôt. Ce monde alors sera mien et je posséderai ainsi tout sur Teir et même au-delà. Votre place est à mon côté et tant que cela sera, vous aurez droit à ma plus grande estime.

Elle se déprit doucement de son emprise et se retourna pour découvrir ses yeux d’un noir si intense qu’elle frissonna, gagnée par la peur qu’elle ressentait pour la première fois. Jamais elle n’avait surpris ce regard-là chez le Mashlï, chez ce Joseph qu’elle aimait tant.

— Nous nous sommes aimés au-delà de la mort, dit-il encore. Que cette grâce éclaire votre jugement : ne cherchez pas à me défier, jamais. Soyez belle, inventive... régnez là où Sa Phol Siä vous y autorise, honorez La Déshià comme vous le faites si bien depuis un siècle. Ces règles assurent le bonheur éternel que je vous ai promis.

Son regard s’adoucit et laissa s’estomper la méchanceté qui l’avait un moment éclairé. Il se saisit avec douceur de la main de sa souveraine, la contempla un instant, ses doigts fins, ses ongles parfaits, la paume douce comme une pêche. À son annulaire brillait la superbe bague qu’il lui avait offert au premier jour de règne. Une anneau d’or sertie de trente-et-un diamants. Trente pierres, une pour chaque siècles à venir sur Teir, autour d’un diamant spectaculaire qui attirait tous les regards. Un bijou de valeur, qui portait le nom de Legiendha, et qui devait être le symbole de leur fidélité.

Puis, après un moment, il s’inclina légèrement pour y déposer un doux baiser.

— Oui, régnez, mon Impératrice. Régnez sur ces âmes précieuses que je vous confie. Et ne me décevez jamais.

Il s’en alla, laissant une reine diminuée, atterrée, terrorisée. On dit qu’elle demeura à cet endroit, sur les rives de la Mer Rore, tout un jour et toute une nuit. Elle réfléchit si bien qu’elle en oublia de rappeler le Soleil Mî à son repos et d’éveiller la Lune d’Azo. Il se passa donc un jour, une nuit et un autre jour sous un soleil flamboyant. Plus tard, cet événement sera connu sous le nom de «Nuit de la Réflexion». D’ailleurs, certains poètes attribuèrent au Soleil Mî des vertus de concentration et de méditation.

Oui, la reine médita longuement, debout, immobile. Allait-elle s’incliner, s’abaisser à obéir sous la menace? Plus elle y pensait, se remémorant chaque parole mensongère et chaque espoir déçu, plus sa peur cédait à la haine. De quoi pouvait-elle bien avoir peur? De mourir? Morte, elle l’était déjà. De souffrir? Comment serait-il possible de souffrir plus qu’aujourd’hui? Un courage se modela à même son esprit tourmenté, aussi grand et aussi noble que son être. C’était une Impératrice. La plus grande de toutes. Et c’était également un Maître. Il lui fallait donc agir selon son rang et ainsi se montrer à la hauteur.

Lorsqu’elle quitta finalement les rives pour regagner Adrionne, sa décision était prise. Point de résignation. Elle resterait fière, tenace, impavide. Elle forgerait son bonheur autrement, selon ses propres règles. D’abord en secret dans les ramifications de son Royaume puis, un jour de gloire prochain, au vu et au su de tous les peuples de Teir.

Son bonheur, désormais, se rangeait derrière une vengeance décidée et motivée. Mais plutôt que de conquérir seule et bêtement la royauté des autres territoires, ceux-là mêmes qui lui faisaient tant envie, et cela en risquant les remontrances de La Déshià qui désapprouverait et condamnerait ses offensives, elle planifia d’organiser sa vengeance sous la chaude couverture que lui procurait son règne en son propre Royaume. Un règne souverain et absolu, lui-même accepté par ses deux Maîtres qui, tant que cela concernait le Royaume des Adanaïdes, ne saurait être contesté.

Sur Teir, le Siècle Parfait venait de s’éteindre et le Siècle Oublié, de naître.

CONNAISSANCE

Épisode s’étant passé sur Teir, à l’insu de l’Humanité

1.

Dans le Royaume des Adanaïdes, l’éternité s’écoulait paisiblement pour la majorité des habitants dont l’exquise naïveté les écartait de toute tension. Chaque domaine appartenant à une Adanaïde rivalisait de splendeur. Des villes animées et gaies s’aggloméraient ici et là, près des fleuves et des lacs splendides. Le palais de l’Impératrice, Adrionne, suspendu au centre de leur univers, restait visible de tout le Royaume et l’amour de Joseph, le Mashlï, maintenait l’équilibre. Pourtant, dans ce royaume serein, nul ne se doutait des projets que caressait la glorieuse reine dans le plus grand secret. Certes, beaucoup de nouveaux quartiers avaient vu le jour et plusieurs espèces avaient fait leur apparition. Puisque les temps étaient aux bouleversements et aux projets d’envergure, ce qui se passait à Adrionne échappait à tous.

L’Impératrice se souvenait maintenant de son sacrifice et refusait de l’accepter. L’ultimatum lancé par le Mashlï avait trouvé sa réponse: elle ne céderait pas devant cette odieuse intimidation. Pour elle, l’engagement d’amour si parfait qui la liait à Joseph n’avait plus aucune signification et, par l’acceptation, faire comme si rien n’avait changé était au-delà de ses forces. En la menaçant, Joseph avait anéanti irrévoquablement toute chance qu’elle lui fasse à nouveau confiance. Cette décision prise, l’Impératrice devait entrevoir tout autrement son bonheur, ses sentiments et ses activités. Un bouleversement si profond chez elle allait être remarqué par tous et chacun et elle ne pouvait risquer que l’on découvre l’antagonisme de ses idées ou l’inharmonie régnant chez les Maîtres. Il lui apparut aussitôt évident que sa vengeance demanderait une élaboration secrète. Ses motivations nouvelles qui devaient la détourner du Mashlï et de Sa Phol Siä ne devaient pas être vécues au grand jour et tous, à commencer par les deux autres Maîtres, devaient continuer de croire en sa fidélité indéfectible.

La Déshià et le Mashlï trouvèrent indubitablement l’Impératrice changée, animée par une fougue nouvelle. Tromperie efficace, son royaume en ébullition parvenait à berner les esprits. Elle commanda bon nombre de nouvelles espèces à l’être de création, Eslradonio, mit en chantier deux palais et trois villes, fit édifier un monument destiné à la gloire du Mashlï et ajouta au Calendrier Festif des Adanaïdes dix-sept nouvelles cérémonies. Lorsque ses directives furent données, le Royaume se mit en devoir de les respecter, avec ferveur et jubilation. Alors, prétextant le besoin de faire retraite, l’Impératrice quitta Adrionne en interdisant à quiconque de la rechercher. Confiant la charge du Royaume à ses ministres, elle disparut.

2.

— Mon Père, venez! Vite!

Père Seba déposa sa fourchette et avala sa bouchée de travers. Il regarda le Frère Poulanto s’agiter dans le cadre de porte, grand gaillard aux cheveux noirs très épais, sa peau verdâtre inhabituellement empourprée au visage, ses yeux ronds, et d’ordinaire si mats, brillants d’excitation.

— Mon Frère, dit l’administrateur du Monastère Iodin d’une voix grave et sentencieuse, est-ce là une manière de troubler mon heure de pitance?

— Veuillez excuser cette irruption mon Père, mais il est impératif que vous veniez. Nous avons... un illustre visiteur qui demande... à vous voir.

Père Seba soupira. D’un œil sévère il regarda par la niche: il neigeait encore et la cime des arbres se balançait avec une brusquerie dont seuls les grands vents pouvaient être responsables. Apparamment, en cette saison, les Cieux des Censerres 4 se moquaient encore des Sols.

— Par ce temps?, demanda Père Seba, soupçonneux. Devions-nous recevoir cette personne?

— ... c’est imprévu, mon Père..., dit le frère Poulanto.

À contrecœur, celui qui veillait à la bonne marche de son monastère et qui menait, avec droiture et piété, les cent douze moines appellés «moines de Iôde» repoussa son assiette de fer où l’y attendraient, après qu’il ait éconduit le visiteur impromptu, ses carottes trop cuites et ses pousses de pivier 5, alors froides et vidées du peu de saveur que la cuisine à l’eau préservait. Déjà le repas du soir était-il le plus maigre, fallait-il que, ce soir-là, il le déguste froid. À cette perspective, il soupira à nouveau.

— Je vous suis, mon Frère.

Père Seba était, comme tous les moines de Iôde, d’une stature immense. Le plus petit d’entre eux mesurait 8 pieds; il s’agissait du Frère Vivir, qui se faisait surnommer amicalement Frère Miti, qui signifiait «Frère Nain». Père Seba n’était certes pas le plus grand, avec ses dix pieds quatre pouces, mais il était certainement le plus charismatique et le plus engagé de la communauté.

Dos courbés et mains jointes, les moines de Iôde obéissaient à des traits physiques presque caricaturaux. Leur soutane était d’un bleu gris délavé, très lourde et rèche, et tous étaient ceintrés de trois tours de cuir brun. Un énorme crucific de fer blanc pendait à leur cou, d’une lourdeur impressionnante.

En emboîtant silencieusement le pas au Frère Poulanto, Père Seba eut une courte prière pour s’excuser auprès de Dieu de s’être d’abord inquiété de son repas avant le bien-être de ce visiteur, puis ensuite il Le remercia pour tout ce que cette visite allait lui apporter, de bon comme de mauvais. Cela fait, il espéra vivement que ce n’était pas encore un de ces sales falots. Ce serait le quatrième depuis le début des neiges, voilà dix-huit lunes d’Azo. Les falots étaient une Race qui, ordinairement, vivait plus au dien6, près de la frontière avec le Royaume des Adanaïdes. Mais lorsqu’ils venaient rôder jusqu’au Monastère, pourtant juché dans les montagnes creuses, enfoncées si loin sur le territoire accidenté et hostile du Royaume de l’Immensité, ce n’était que pour voler le bétail. Pendant la période des neiges, tous les troupeaux des environs migraient vers les enclos du Monastère, là où ils s’abandonnaient aux bons soins des moines, attendant le retour de la belle saison. Ce regroupement de chair fraîche attirait ainsi les appétits de tous les rapaces et rongeurs des environs. Mais puisque le Monastère s’entourait de murailles infranchissables, pénétrer les lieux demandait ruse et audace.

— Ce n’est tout de même pas un falot, n’est-ce pas mon Frère?

— Oh non! Vous pensez bien que je ne vous aurais pas dérangé...

— La dernière fois, ils s’étaient fait passer pour des voyageurs du Royaume! Et on a perdu trente-sept moutons.

— Je vous assure qu’il n’en est rien.

Les falots étaient sans contre-dit la plus intelligente espèce de toutes les Races. Ils prenaient la forme de Peuples ou de Créatures, faisaient usage de la parole, le temps de demander refuge aux bons moines. Puis, la nuit venue, ils laissaient leurs pires instincs de Race prendre le dessus et attaquaient les enclos.

À pas irrégulièrement courus, leur soutane balayant les dalles inégales du plancher, ils traversèrent le cloître jusqu’au scriptorium. Le Frère Poulanto s’arrêta et s’effaça pour laisser entrer Père Seba. Ce dernier, voyant le sujet du dérangement, fut surpris à un point tel qu’il ne put prononcer un mot avant un long moment. La silhouette était dos à lui, tournant lentement et gracieusement les pages d’un livre, posé sur un lutrin de table. La salle était éclairée par un système sophistiqué de bougies, lesquelles étaient disposées de manière à optimiser la lumière nécessaire à jouir de la lecture ou de l’écriture. De grandes tables rectangulaires entourées de petites chaises droites sans coussin, une dizaine de pupitres rustiques, des étagères couvrant presque tous les murs traversés, à bonne hauteur, de poutres massives: l’ameublement ainsi disposé donnait l’aspect d’une étrange salle de classe d’alchimie...

— Majesté? laissa tomber Père Seba, amalgamant gravité et surprise.

Elle se retourna, découvrant son visage magnifique. Elle portait une toilette d’une grande sobriété, d’un bleu profond, ainsi qu’un chapeau à voilette. Tenant dans sa main ses gants, l’air digne, quoique légèrement sombre, elle sourit en s’avançant vers lui.

— Pardonnez-moi, mon Père, de vous déranger ainsi sans avoir pris la peine de vous prévenir.

Il s’inclina respectueusement, elle fit de même. Dans ce monastère édifié pour ces géants, où les portes, les voûtes et les plafonds allaient de pair, l’Impératrice semblait être une citine7. Pourtant, malgré la différence de taille, nul ne s’en indisposait. Dans un lieu si immense qui lui rappellait Adrionne, où le décor conduisait son regard vers les cieux, la reine était tout à son aise. Et regarder ainsi vers le sol rentrait dans les habitudes de modestie et de piété respectées par les moines.

— Votre Majesté est la bienvenue en ce lieu, peu importe le moment.

Il lança un regard furtif autour d’eux et demanda:

— Votre Majesté est seule?

— Oui, répondit-elle sans avoir l’intention de lui dévoiler pourquoi elle avait fait ce si long voyage sans être accompagnée de sa garde.

Elle élargit son sourire et se détourna.

— C’est une pièce fort inspirante je présume pour vos moines...

— Certainement.

— Et malgré tous les moyens mis à votre disposition, vous persistez à retranscrire des livres selon ces traditions ancestrales: des plumes, de l’encre, des papiers...

Père Seba sourit.

— Vous parlez de facilités et de progrès? Bien entendu nous pourions en user. L’Imprimerie du Lubereau8 serait une option si nous voulions prétendre à l’édition et la composition. Mais ce n’est pas le but recherché. Nous ne sommes pas des secrétaires et le rendement n’est certes pas notre précoccupation.

— Vraiment? demanda-t-elle avec légèreté.

La reine effleura du regard une étagère dans laquelle était rangée une centaine de fioles contenant les encres, certaines poussiéreuses, ne devant servir que rarement, d’autres cristalines, d’usage fréquent.

— J’ai lu que, pour les moines copistes, « écrire » était une action divine et qu’ils se sentaient investis du devoir suprême, celui de sauver l’âme et l’esprit de l’Humanité.

Père Seba fronça les sourcils.

— Votre Majesté n’a certainement pas affronté les neiges ni venue jusqu’ici pour discuter de notre mission divine...

Elle se retourna et le dévisagea longuement, puis baissa les yeux. Précisément à cet instant, Père Seba découvrit le puissant paradoxe qui habitait la souveraine. Jamais il n’en avait fait le constat auparavant. Magnificence et désespoir. Force et fragilité. Fierté et humilité. Maître et Femme.

— Votre Majesté a, ce soir, un regard qui m’effraie.

— Peut-être parce que je suis effrayée, souffla-t-elle.

Il s’approcha d’elle et attendit qu’elle poursuive, la couvrant de bienveillance et d’empathie.

— J’ai besoin de réponses, dit-elle enfin. Avec discrétion et confidentialité je me suis permise de venir consulter votre bibliothèque.

— Bien entendu. Je la ferai préparer à votre attention. Mais venez, allons dans un lieu plus confortable.

Il se dirigea vers la porte et demanda au Frère Poulanto, qui patientait fébrilement à l’extérieur, de faire préparer la bibliothèque ainsi qu’une chambre pour Sa Majesté. Puis il ajouta:

— Et faites préparer également un repas chaud.

Lorsqu’il revint, l’Impératrice contournait un pupitre, placé devant l’une des quatre fenêtres en trilobé qui donnaient sur les vignes. Parfois une bourasque crachait mille flocons contre la vitre et, dans la noirceur de la nuit, on devinait la tempête. Éclairée par le feu vacillant des centaines de bougies et de cierges, l’Impératrice, ainsi penchée sur une Bible inachevée, était fascinante.

— La Bible, dit-elle. Il y a bien longtemps que je ne l’ai approchée. Pourrait-elle me manquer à ce point?....

— Vous parlez de la Bible comme d’une personne, fit remarquer Père Seba.

Elle leva vivement la tête et sourit encore, brièvement, le temps de faire oublier la gravité de son regard sombre.

— Oui. Il semble que ce soit plus fort que moi. Sa Phol Siä, notre Légende Écrite, a été créée sous un concept de vie. Pour moi, tout travail écrit est vivant. C’est comme cela. Les livres ne sont pas des objets, mais des êtres de vie.

— C’est vrai, en quelque sorte. Peu importe l’œuvre.

Il laissa passer un moment et dit:

— Venez vous restaurer Majesté. Nous serons plus à notre aise pour discuter. Et dès demain, la bibliothèque sera à votre entière disposition.

Dans un humble salon attenant à une chambre tout aussi modeste, à l’écart du dortoir et du réfectoire, l’Impératrice et Père Seba mangèrent en silence. Puis ensuite:

— C’est aujourd’hui que je me félicite d’avoir convaincu Joseph de vous permettre d’évoluer ici, sur Teir.

— Il est vrai que nous vous sommes redevables d’exister. Sans votre foi, la parole de Dieu n’aurait jamais remonté les univers de la Terre des Hommes jusqu’ici.

— Ne confondez pas, mon Père. Je ne pourrais affirmer que j’ai la foi. Si tel était le cas, je n’aurais probablement jamais accepté de mourir afin de permettre à Joseph d’être Maître. Et je ne serais sans doute jamais devenue Maître à mon tour.

Elle aurait cru que le Père allait répliquer mais il se tut. Alors elle sentit le besoin de justifier :

— Nous pensions simplement qu’un monde ne pourrait être entier sans la bénédiction du Très-Haut. Même s’Il ne devait pas exister pour toutes les créatures de ce monde, nous voulions qu’elles puissent être protégées et aimées quand même. À leur insu, en quelque sorte...

— Nous nous aventurons sur un sujet délicat, Majesté. Je me suis toujours montré honnête et sincère avec vous car j’ai confiance en votre jugement. Cela dit, vous savez ce que je pense de Sa Phol Siä. C’est une Légende qui va à l’encontre de bien des préceptes religieux. Car le pouvoir suprême, la Connaissance universelle, n’est pas à la portée d’un être, aussi intelligent et puissant puisse-t-il être. L’icône des trois Maîtres n’est pas compatible...

— Je sais, mon Père. Mais hélas! en ce monde... Sa Phol Siä prévaut.

Il se redressa légèrement, suffisamment pour laisser transparaître son étonnement.

— Hélas? Pourquoi hélas?

— Parce que... certains passages ne sont plus en accord avec mes idées.

C’était une révélation surprenante. La Légende de Sa Phol Siä était d’une telle importance sur Teir que tous y portaient allégeance. C’était un phare indestructible, infaillible, inébranlable. La Légende dictait les lois, expliquait les choses, et jamais elle ne devait être remise en question. Avec inquiétude il demanda:

— Majesté... La Déshià et le Mashlï savent-ils que vous êtes ici?

— Non. Personne ne sait, je vous l’ai dit.

— Que Votre Majesté pardonne ma curiosité mais... quelles réponses recelle notre bibliothèque qui requièrent l’intérêt de Votre Majesté?

— Pour l’heure, je me contenterai de vous dire que je désire m’adonner à l’étude de l’Histoire, des Techniques Universelles, de la Géographie, de la Littérature... Je me dois de comprendre le monde, de le maîtriser parfaitement.

— Mais... n’avez-vous pas créé ce monde?

— En quelque sorte. Mais depuis bien longtemps j’ai légué mes pouvoirs de création à Eslradonio... Bien des choses m’ont ainsi échappées... Non, croyez-moi, il me faut savoir..., ajouta-t-elle avec un ton mystérieux et un regard absent.

— Que désirez-vous savoir? demanda le moine avec douceur, copiant le ton de la souveraine.

— Savoir..., chuchota-t-elle, le regard flou, absent, ce que peut représenter Teir... savoir qui je suis et d’où je viens...

Car qu’en savait-elle en fait? Qu’elle avait vécu sur la Terre, une planète faisant partie d’une galaxie, d’un univers se trouvant dans l’infiniment plus grand que Teir. Le moment de sa mort, jumelé à son amour si fort pour Joseph, lui permit de venir ici où elle fut couronnée Impératrice. Depuis ce jour, Joseph lui présentait d’autres femmes qui avaient suivi le même chemin. Mais même en possession de cette vérité, l’essentiel de la Connaissance lui échappait. Qui était ce premier Maître, cette Déshià? Pourquoi Dramenker devait-il amener tant de femmes en ce monde? Il devait forcément exister des écrits relatant ce passé et ce présent inconnus ainsi que les ententes convenues entre les premier et deuxième Maîtres, avant son couronnement. Et c’étaient précisément des indices menant à cette connaissance qu’elle espérait secrètement trouver à la bibliothèque du monastère Iodin.

Reclus dans les territoires du Royaume de l’Immensité, conscients de la grandeur de Teir et de la présence d’autres univers comme celui où évoluait la planète Terre, les moines copistes avaient érigé une bibliothèque extraordinaire. Les œuvres relataient tout ce qui se passait dans chacun des Royaumes, de l’explication des plus simples précepts de la science jusqu’à des thèses philosophiques sous-pesant l’existence de tous les univers. Bien entendu, les trois Maîtres convenaient qu’un tel lieu représentait un danger considérable pour le maintien de Sa Phol Siä. Au sens propre, les moines ne croyaient pas en la suprématie des Maîtres et ne leur reconnaissaient pas tant de pouvoirs, pour eux réservés au divin. Mais puisque le monastère était tant à l’écart, et que pour la plupart des Peuples et des Créatures de Teir il n’existait sur aucune carte, les Maîtres toléraient leurs croyances. De toute façon, jamais une Adanaïde allait rencontrer un moine de Iôde. Les Maîtres y veilleraient.

3.

Soixante-quatre jours plus tard, les neiges cessèrent, les Cieux des Censerres s’apaisèrent enfin. L’immobilité froide et blanche des environs permit aux moines d’aller au Pointe-Daraso, le premier village installé à douze jours de marche, pour se ravitailler en poisson, en farine et en épices. Pointe-Daraso avait des allures d’un petit village de campagne, une soixantaine de toits de tuiles pourpres étincellants au soleil, chapeautés ici et là de quelques pieds de neige, une palissade et des conifères tout autour, de longs filets de fumée grise s’échappant des cheminées... La place appartenait à un Peuple, les Frusqs: braves gens, commerçants pour la plupart paisibles et sans histoire. Lorsqu’ils furent créés, par Eslradonio, ils prirent possession de ce village avec courage et enthousiasme. La vie allait être rude, car vivre dans le Royaume de l’Immensité n’était pas de tout repos, mais les Frusqs avaient été dotés de grandes qualités. Bagarreurs, fêtards et tapageurs, on les disait bons et amusants, quoique d’une intelligence assez peu développée. Ainsi, pour eux, les Moines de Iôde qui voyageaient parfois dans la région étaient de pauvres fous habitant les grottes. Ils ne les trouvaient point bavards, le regard étrange, et de mauvaise compagnie. Les Frusqs s’étaient curieusement développés une xénophobie aiguë et dès qu’un étranger franchissait la palissade, on ne souhaitait que son départ. D’autant plus que les moines savaient monayer les produits et aucun ne s’enrichissait à leurs dépens!

À l’un des vastes balcons communiquant avec la bibliothèque, l’Impératrice regarda le petit groupe de moines quitter l’enceinte pour s’acquitter de leur mission, à la file indienne. Ils reviendraient dans quelques jours, chargés comme des mulets...

En soupirant, l’Impératrice décroisa les bras et s’en retourna à la table de travail. La bibliothèque était au sixième étage du monastère; ses quatre balcons de pierres s’avançant en demi-lunes au-dessus des rochers, donnaient sur le flanc où serpentait l’unique route d’accès, par où les moines venaient de commencer leur périple vers Pointe-Daraso. La reine s’assit au pupître et soupira. Son étude touchait à sa fin. Soixante-quatre jours lui avaient permis de se familiariser avec les dernières créations d’Eslradonio, avec les changements géologiques et géographiques, avec l’évolution et les habitudes migratoires de certaines espèces, avec l’historique d’autant de Peuples que de Races. Jour après jour, installée parmis ces rangées de livres et de recueils, elle s’était concentrée. Un souffle de vie, au cœur d’une étoile que formaient une centaine d’étagères de bois, charpentées simplement, sans moulure ni applique. Les reliures étaient pour la plupart ternes et poussiéreuses. Puis, dans trente-quatre urnes en cuivre, placées le long de l’allée principale et inscrites selon une classification stricte, des milliers de parchemins enroulés sortaient en gerbe jaunâtre et grisâtre. Des parchemins contenant des cartes géographiques, des shémas et des croquis.

La reine soupira une énième fois en repoussant ce livre qu’elle n’avait nullement l’intention de terminer. Elle devait se rendre à l’évidence: la vérité qu’elle cherchait n’était racontée nulle part. Tous ces livres ne témoignaient que de Sa Phol Sïa. Sur Teir, il n’existait aucune explication ni aucun vestige des temps immémoriaux d’avant la venue de Joseph. Tous les récits n’avaient qu’un seul et unique point de départ: l’union de Joseph et de La Déshià, la naissance de Teir et le couronnement de l’Impératrice. Louanger les bienfaits des Maîtres ainsi que reconnaître la supériorité des Adanaïdes reflétait l’idéologie fondamentale de tout écrit. Elle aurait crû que les moines avaient couché sur papier leurs croyances et leur savoir, bien que ce fut interdit. Mais non.

Bien entendu, elle pestait contre le fait qu’elle avait elle-même participé à l’extinction des Conteurs et des Écrivains9. En un temps où Dramenker l’avait convaincue que leur plume était malsaine et perverse. Aujourd’hui, ces Peuples étaient décimés et leurs œuvres détruites. Si seulement elle avait préservé quelques vestiges... mais Dramenker avait fait preuve d’une telle persuasion ! À l’époque, l’extermination de ces Peuples lui avait paru excessive mais les arguments étaient parvenus à la convaincre, jumelés à la voix puissante du Mashlï: « Imaginez que nos chères Adanaïdes se mettent à croire en ces idées de grandeur, qu’elles en viennent à cultiver l’ambition et à espérer l’aventure... Imaginez qu’elles partent à la recherche de la Terre et des Hommes, ou pire qu’elles désirent y retourner. Nous ne pouvons prendre le risque de les perdre ainsi, n’est-ce pas ? ».

Non. Effectivement. Alors les Conteurs et les Écrivains furent rassemblés sous de faux prétextes... et plus jamais on n’en entendit parler. Dans les Royaumes, leur disparition n’émut personne et les Maîtres firent en sorte que leurs œuvres, au départ scientifiques et documentées, deviennent des fables amusantes et simples. La vérité, ainsi, venait de se couvrir d’imaginaire aux yeux du monde. On en revint donc, lorsque l’on cherchait une information, un conseil ou une voie à suivre, à la seule histoire possible, à une unique référence: Sa Phol Sïa, la Légende écrite par les Maîtres. Mais voilà : Sa Phol Siä n’expliquait rien et la reine, convenant de cela, entra dans une profonde dépression. Son impuissance la révoltait. Son ignorance la répugnait. Elle qui s’était crue au-dessus de l’esprit commun, supérieure à l’ensemble universel, au même rang de La Déshià et de Joseph. Leurs manigances pour la tenir dans l’ignorance avaient triomphé. À cette conscience, elle s’agita, contrariée, humiliée, dépossédée. C’est dans cet état d’esprit que le Père Seba la trouva, à la fin du jour.

— Votre Majesté n’a pas trouvé les réponses qu’elle souhaitait, n’est-ce pas?

Elle ne répondit pas et il se permit de s’asseoir à son côté, sur le banc, tel un professeur qui souhaite apprendre à un élève une leçon privilégiée.

— Majesté, ayez confiance en moi. Je puis peut-être vous aider, de quelque façon... Et si vous vous confiiez?

Elle adoucit ses traits et, pour la première fois, laissa glisser à ses pieds son voile de souveraine. Simplement, avec retenue, elle dit:

— Je ne crois plus en Sa Phol Siä, et donc en cet univers, tel que Dramenker me l’a fait voir tout ce temps...

— Qui est Dramenker?

— Autrefois il était mon aimé, désormais il ne signifie plus rien.

Le moine tentait de comprendre.

— Votre haine doit être attisée par une souffrance, supposa-t-il.

Elle garda le silence puis, enfin:

— J’ai découvert que, jadis, sur la Terre des Hommes où nous vivions, où j’étais libre, cet homme m’a incitée à me laisser mourir afin que je le rejoigne ici. J’étais souffrante et il possédait le remède. Pourtant, il n’a rien fait.

Père Seba savait déjà que la reine, ainsi que le Mashlï et les Adanaïdes, venaient de la Terre des Hommes. Mais l’histoire de l’Impératrice lui était encore inconnue.

— Vous croyez donc qu’il vous a tuée.

Elle le regarda froidement et prononça:

— Je le crois.

Cette fois, c’est lui qui garda le silence.

— Vous, par contre, ne me croyez pas, s’inquiéta-t-elle soudain.

— Oh! Bien sûr Majesté. Seulement... pourquoi Votre Majesté ressent-elle tant de colère? De ce que je sais de la Terre des Hommes, votre existence ici semble supérieure à bien des égards... regrettez-vous à ce point votre passé?

— Une existence supérieure aux Hommes... mais toujours inférieure à celle du Mashlï, trancha-t-elle d’un ton acerbe. Et par le fait même, le Père Seba venait de saisir les motivations de la souveraine. Vengeance et jalousie.

— Je comprends, dit-il d'un ton presque navré.

— Non, je ne sais pas si vous comprenez, dit-elle en se levant.

Il se leva à son tour et croisa ses battoirs sur son ventre proéminent.

— Majesté, ce que je comprends, c’est l’objet de votre si longue étude. Vous vouliez trouver une façon de déjouer les pouvoirs des Maîtres.

— Votre clairvoyance frôle l’impudence.

— Peut-être. Mais je me sens le devoir de vous demander, de vous implorer de renoncer à vos projets. Car vous êtes ici, et non là-bas. Et un Royaume vous attend. Des Adanaïdes requièrent votre attention. Et pas seulement elles, mais tous ces Peuples, Créatures et Races qui vivent grâce à vous, que vous et Eslradonio avez engendrés. Le présent, Majesté. Le présent, sur Teir, a besoin de vous. Il ne sert à rien de regretter ce que l’on a perdu... Pourquoi ne pas ...

— Mon Père, ce sermon ne m’est point indispensable.

Il soupira à nouveau, tandis qu’elle fit quelques pas.

— Vous qui ne reconnaissez pas Sa Phol Siä, vous devriez plus que quiconque comprendre mes motivations.

— Les comprendre, certes. Les approuver par contre...

Il fit deux pas.

— Nos Moines ne croient pas en Sa Phol Siä, à l’instar de Votre Majesté, mais à la différence que nous ne vivons pas dans l’espoir qu’il en soit autrement. Nous faisons avec cette réalité. Ce monde reconnaît aux trois Maîtres une importance suprême, soit. Nous, nous croyons qu’au-dessus des trois Maîtres, il y a un Dieu d’amour et de pardon...

Elle détourna son regard et il retint sa question en une subtile hésitation:

— Majesté... outre le fait de vous engager dans une vendetta avec le Mashlï, en des termes qui ne me regardent en rien, avez-vous le dessein de révéler à toutes les Races, les Peuples et les Créatures de Teir la vérité à propos des univers et du Fil du Temps?

Cette question, franche et directe, surprit la reine. Elle réfléchit.

— Je suis persuadée que cela est mon devoir. On dit, de partout, que je détiens la Connaissance. En partageant la vérité avec tous, je le prouverai.

— Certes. Mais Votre Majesté est-elle certaine que cette vérité est, à cet univers, indispensable?

Elle sourit.

— Mon Père, voilà que vous faites de la politique! Je réponds oui à votre question. J’en suis persuadée.

— Bien, souffla-t-il avec un soupçon de résignation, dans ce cas... que Votre Majesté daigne me suivre.

LA LDL

«LOVE, DEATH AND LIFE»

1.

Les orages et les vibrations de l’avion ne dérangeaient guère Édouard qui avait l’habitude de travailler dans ces conditions. Il jeta un regard furtif à sa montre: plus qu’une heure de vol... En éteignant la lumière au-dessus de lui, Édouard se remémora des bribes de la dernière réunion avec quelques Conseillers, satisfait de la tournure des événements. Enfin, le vent tournait! Le Conseil avait résussi à écarter le vieux Naars jusqu’à sa mort. Et lui, allait-on lui réserver le même sort? Édouard croyait vraiment que Henri Naars avait apporté des réponses. Mais personne ne l’avait pris au sérieux. Ce n’était pas les réponses que l’on souhaitait entendre. Ce n’était pas la bonne vérité et, plutôt que de l’envisager, on continuait de chercher dans tous les sens. On voulait s’accrocher à une hypothèse, aussi ridicule fût-elle, qui confronterait la « loi du professeur Naars ». Pourtant, le jour où l’on obtiendrait la preuve irréfutable que Teir existait réellement se faisait attendre. Mais Édouard, en dénichant Maximilien, entrevoyait une lueur d’espoir. Il ne fut pas surpris que sa recrue vienne le trouver, les traits du visage trahissant largement sa frustration. De tout le voyage, il n’avait pas bougé de son siège, plongé dans ses lectures. Maximilien se laissa choir en face de lui.

— Ce n’est pas facile d’assimiler tout ça, n’est-ce pas? demanda Édouard tout bas d’un ton bienveillant.

— Non, soupira Maximilien en regardant par le hublot. Pas facile...Si ce n’était... si ce n’était de certains détails je vous dirais de me ficher la paix!

— Mais voilà, dit Édouard, une étrange lueur faisant briller son regard rusé et patient, il y a certains détails...

Maximilien le dévisagea du coin de l’oeil. Puis il ferma les yeux, comme pour se concentrer, ou se convaincre.

— Laura est dans un autre monde, dit-il. Là-bas, sur Teir. Laura est toujours en vie. Toujours en vie, dans un autre univers.

Il rouvrit les yeux et demanda:

— Le coquillage parle donc de cet autre univers?

— En quelque sorte, dit Édouard. Tout n’est pas expliqué aussi clairement que souhaité, il y a beaucoup de déductions...

— Donc une grande marge d’erreurs et d’interprétations!

Édouard le considéra à son tour puis répondit:

— Je vous l’accorde. Mais Teir existe.

— Vous semblez convaincu.

— Nous le sommes tous. Sa Phol Sïa nous l’indique. La Légende nous en parle avec moult détails quand...

— En fait, coupa encore Maximilien, seule la LDL est convaincue. Le reste de La Société cherche toujours d’autres avenues, je me trompe? Le Conseil, à ce que j’en ai lu, a encore bien des réserves.

— C’est pour les convaincre, lui répondit-il, que la LDL persiste dans ses recherches. C’est pour les convaincre, que nous sommes là. Vous savez Maximilien, les autres divisions travaillent également à partir du coquillage et des parchemins. Mais chacune a sa façon d’envisager Dramenker, et donc les méthodes diffèrent. Le Conseil a besoin de preuves pour qu’il décide de croire en une idée, une hypothèse. Chaque jour, chaque division pond un rapport sur d’éventuelles découvertes, et chaque jour nous mettons tout notre savoir dans la balance, prêts à repartir de zéro s’il le faut. Nous avançons de cinq pas pour reculer de quatre le lendemain. C’est ainsi. Mais au bout du compte, nous avançons!

Maximilien gardait cet air perplexe et Édouard ajouta :

— Vous avez de longues nuits d’insomnie devant vous. Nous sommes tous passés par là. Vous voudrez tout savoir, là, immédiatement, tout comprendre, tout connaître. Mais je vous le dis : comprendre ce qu’est la LDL, ce qu’est La Société, ce qu’est Joseph Amond Dramenker, ne se fera qu’à travers l’expérience de votre profession. Vous devrez vivre des événements, les ressentir, les décortiquer, les accepter, pour enfin commencer à comprendre. Il ne sert à rien de vous mettre à éplucher les trois cents rapports mensuels: accordez-vous le temps de terminer votre deuil. Allez aux nouvelles. Apprenez ce que l’on vous demande d’apprendre. Pour le reste, cela viendra...

Maximilien soupira discrètement, ne trouvant rien à répliquer. Sa perplexité s’était atténuée, certes, mais les milles questions qui le harassaient depuis des heures ne voulaient s’apaiser. L’expérience et la compassion d’Édouard lui permirent de juger l’état ambivalent de Maximilien. «Il ne demande qu’à y croire», se dit Édouard. Alors il laissa passer un autre silence puis se lança dans un monologue, à la façon d’un père racontant une histoire à son enfant, pour le rassurer et le bercer de rêves fantastiques. L’initiative sembla tout d’abord irriter Maximilien puis il l’écouta ensuite avec attention. Il comprenait, au fur et à mesure de ce récit, que son imagination n’était pas en cause dans toute cette affaire rocambolesque et que son esprit était décidé à y croire. Et plus Édouard racontait, plus il y croyait:

— Il y a, sur Teir, quatre territoires distincts séparant les Sols: le Royaume des Adanaïdes, le Royaume du Néant, le Royaume de l’Immensité et le Royaume des Pays d’Aran. Chacun, pense-t-on, est dirigé par un souverain plus ou moins glorieux et couvert par des Cieux différents et peuplés selon sa nature. Mais cette réalité n’est pas à la portée des Adanaïdes, les pures, celles qui ne se posent aucune question préjudiciable, celles qui aiment leurs trois Maîtres jusqu’à la dévotion. Laura, votre sœur, est de celle-là. Tout comme Maude, ma fille. Elles entendent des récits venant d’autres royaumes, des rumeurs amplifiées par quelques courants folkloriques. Elles lisent des ouvrages écrits par des créatures vivant ailleurs sur Teir, mais pour elles cela n’est que littérature, poésie et lyrisme. Tout comme l’est notre existence, ici, sur Terre. Cependant, il ne faut pas confondre innocence et ignorance. Les Adanaïdes restent des êtres doués et habités par une grande intelligence. Elles maîtrisent les sciences régissant la nature de leur Royaume et elles croient en la parole suprême des Maîtres. On fut longtemps à penser que les Adanaïdes ignoraient la présence des autres Royaumes mais là-dessus, les avis sont assez mitigés, encore aujourd’hui. Ce que l’on a appris dernièrement à propos de ce peuple choisi et chéri, c’est qu’il détient la connaissance concernant la réelle grandeur de Teir mais qu’il sait également qu’au-delà de son Royaume, là n’est pas sa place. Les Adanaïdes ne remettent pas en question les interdits. Pour nous, humains occidentaux, toujours assoiffés de liberté et criant à l’injustice au moindre droit brimé, il nous apparaît normal de nous indigner devant ce fait: les Adanaïdes sont confinées dans un seul Royaume et on leur ment à propos de leur propre univers. On les berne. On les maintient dans une ignorance cruelle et volontaire. Mais les Maîtres n’ont pas créé un peuple de revendication. Les Maîtres... choisissent des peuples, des créatures et des races, leur fabriquent un endroit pour vivre, sèment quelques notions de sciences, et l’évolution fait le reste...»

Maximilien regagna son siège afin de méditer jusqu’à l’atterrissage. Ses réflexions lui permirent de prendre sa décision de façon formelle et définitive: il irait de l’avant avec La Société.

2.

Épisode s’étant passé à l’insu de l’Humanité

Sur Terre comme sur Teir, le temps suivait son cours. Lorsque Laura Dorso accepta de mourir par amour pour Dramenker, lorsque Maximilien renonça à sa vie pour se lancer à corps perdu dans une quête inimaginable, sur Teir un demi-siècle avait passé depuis la visite de l’Impératrice au Monastère Iodin. Au terme de son étude, le Père Seba, inspiré par la détresse de la souveraine et persuadé qu’elle allait utiliser à bon escient l’information, confia à l’Impératrice la lecture d’un livre de grande valeur. Elle l’avait convaincu que la vérité à propos des univers et de la Terre des Hommes devait être partagée, pour le bien de toutes les espèces. Il lui demanda donc de la suivre et l’entraîna dans les sous-sols de la bibliothèque du monastère. Un très étroit escalier de sept cents marches. Un dédale abrupte où circulait une forte odeur de terre humide et de racine et où, à chaque dix mètres, une torche accrochée au mur inégal s’enflammait instantanément sur leur passage. Dos courbé plus qu’à l’habitude, pour éviter que son crâne ne se heurte à la pierre du plafond, Père Seba demanda à Dieu, inlassablement pendant la descente, de l’éclairer sur ses intentions. Allait-il commettre une faute? L’Impératrice était-elle suffisamment digne de confiance? Alors Dieu, avec sagesse, lui rappela à son esprit le visage triste de la reine, son regard effrayé de vivre désormais sans l’amour du Mashlï... Oui, se dit-il en posant le pied sur le dernier plancher, ses intentions étaient louables. L’Impératrice n’avait osé aucune question jusque-là. À son tour son pied foula une dalle plate et lisse et demanda, d’une voix détachée:

— Que me montrez-vous?

Il s’était écarté pour lui laisser voir un petit pupitre vétuste, un banc rond, en bois usé, au coussin fatigué. La salle était exiguë, fermée, vide. Seul un candélabre à sept branches avait pour tâche de combattre la noirceur. Une circulation d’air venait des trappes au bas des murs. On eût dit que la température était contrôlée, il ne faisait ni trop chaud, ni trop frais. Il flottait un léger parfum d’encens rappelant les écorces de ranoles10 que les moines brûlaient dans la chapelle.>

— Que Votre Majesté veuille bien s’asseoir.

Elle hésita d’abord, puis optempéra. Sur le pupitre, elle vit un livre, de format anodin, une centaine de pages tout au plus. Pas de plume ni d’encre. L’unique instrument posé à côté du livre : une loupe au manche de bois, elle aussi sans attrait.

— Votre majesté connaît-elle Malaran le Fou?

— Certainement. C’est un Conteur. Il a écrit plusieurs ouvrages traitant des Adanaïdes. Il a entre autres composé une histoire à partir de l’expérience de Bala, la première Adanaïde que j’ai honorée au titre de Colbaï.

— C’est exact. Malaran le Fou a disparu avec les autres et tous ses travaux furent distribués sous l’étiquette «Fables et Histoires drôles».

L’Impératrice eut une pointe d’impatience.

— Où cela nous mène-t-il?

— Malaran le Fou a étudié Sa Phol Sïa, comme le fait aujourd’hui Votre Majesté. Il cherchait lui aussi à connaître les intrigues survenues avant le couronnement de Votre Majesté afin d’en diffuser la vérité par le biais de ses livres. Toutefois il n’eut jamais le temps de terminer ses recherches.

— Je sais que Malaran le Fou faisait partie de ceux qui avaient tenté de fuir dans le Royaume du Néant...

— Et avant qu’ils ne soient rejoints et, disons-le, massacrés, il eut le temps d’enterrer un petit recueil renfermant ses notes personnelles.

L’impératrice regarda le livre posé devant elle. La disparition des Conteurs racontée en ces termes fit s’élever en elle un fugace sentiment de honte. Père Seba avait dit «massacrés». Quel mot horrible. Était-il juste? Oui, sans doute. C’est le Mashlï qui s’en était occupé. Probablement ses Thanars avaient-ils obéi en chargeant un regroupement d’intellectuels sans défense fuyant l’oppression... Cela se passait il y a si longtemps... Et dire qu’elle avait participé à cela, par son silence et son inaction. Pour la première fois, aussi brièvement qu’un battement de cils, l’Impératrice éprouva du regret. Une sensibilité nouvelle et étrange l’indisposa: l’existence d’un être, quel qu’il soit, avait une valeur. Les Conteurs et les Écrivains n’avaient sans doute pas mérité ce sort injuste et cruel. Malaran le Fou avait été l’un des plus dangereux, songea la reine. Il avait dénoncé tant de vérités qui, jadis, lui étaient parues inconvenantes. Aujourd’hui, elle prenait conscience qu’à sa façon, elle empruntait ce même chemin de rébellion.

— Et c’est ce livre, laissa-t-elle tomber d’une voix sans émotion.

— Votre Majesté n’en aurait jamais rien su si elle n’avait pas manifesté ces sentiments ambigus vis-à-vis des premier et deuxième Maîtres.

— Cela va de soi. Et qu’apprendrai-je en le parcourant?

— Cela dépendra de vous. Pour ma part, je prierai pour que vous y trouviez un apaisement à vos tourments.

Père Seba tourna les talons et remonta les sept cents marches, avec ce même pas régulier qui le caractérisait. L’Impératrice ouvrit le livre et lut, à la première page « Sa Phol Sïa, la Légende imparfaite ». Elle haussa un sourcil perplexe. L’Impératrice en resta là, un long moment, hésitante, redoutant ce qu’elle pourrait bien découvrir dans les pages suivantes. Elle inspira, puis voulut examiner la loupe. Impossible de la prendre, elle était collée au pupitre. Une décoration sans doute...

Alors la reine se décida et entreprit de feuilleter le livre, d’abord avec un intérêt léger. L’auteur avait relevé certains passages de la Légende, comme elle l’avait fait elle-même, et notait en marge des questions ou soulevait des contradictions. Vers le milieu du livre, elle se redressa. Malaran le Fou parlait des « lettres fermées ». C’étaient des mots, expliquait-il, qui étaient tracés avec une encre spéciale et fabriqués par quelques rares Créatures qui en connaissaient la méthode. Le mot devait être lu à haute voix par la personne pour laquelle il avait été frabriqué. Alors ensuite, au travers d’une loupe de Pureste, cette personne pourrait lire un message lui étant adressé en toute confidentialité.

L’Impératrice n’avait jamais entendu parler des lettres fermées. Probablement que ceux qui s’étaient rebellés contre les Maîtres avaient dû développer des moyens sophistiqués pour communiquer sans danger. C’est par ce genre de détails qu’elle comprenait à quel point son propre monde lui était inconnu. Le règne des Maîtres avait engendré tant de découvertes et de signes d’évolution en parallèle... Dans la section des lettres fermées, elle commença à lire certains mots dans sa tête, se demandant à qui ils étaient destinés: « Riviera », « confiance brisée », « loi de l’absolu », « privation », « montagne », « ciel », « chaise courte » ... Des mots anodins qui ne devaient probablement pas en apprendre sur le sujet. Puis elle fit une pause. Elle fit tourner les pages en éventail: il y en avait plus de soixante! Si ce livre était perdu, il était plausible que ceux pour qui des lettres fermées avaient été faites et enfermées dans ce livre ne le sauraient jamais. Comme une boîte aux lettres égarée en plein désert, par là où personne ne passe. Malaran le Fou avait confectionné une soixantaine de lettres fermées qu’il n’eut pas le temps de transmettre. À la fois étrange et malheureux.

Mais Père Seba lui avait présenté le livre. C’était donc que Malaran le Fou lui avait destiné une lettre fermée! Elle reprit du début et lut, un par un, chaque fois en tentant de bouger la loupe. Car cette loupe de Pureste ne devait être manipulée que par le destinataire, elle l’avait bien saisi. Elle articula clairement chaque mot. Sans succès. Jusqu’au cinquante-sixième. Elle prononça: « Perfection » et, enfin, elle se saisit de l’objet surmonté par une vitre épaisse et convexe, entourée de métal lisse argenté. Elle fit glisser la loupe sur le mot et un texte très clair y apparut:

Extrait de Sa Phol Sïa, chapitre 398, ligne 129 356, traitant de la nature de Teir.

Ce qui fera de Teir l’ultime dimension de la Perfection,

c’est la volonté communicative ainsi que la conviction de croire en cette Perfection.

Tant que nul n’en doutera, tant que chaque être sera comblé dans l’existence qui lui aura été assignée et confiée, Teir se maintiendra en équilibre, fort de son épanouissement sans faille.

Ainsi le maudit qui, pour les plus sombres dessins,

avouera son désir de l’imperfection en ce monde,

ne pourra se livrer à ses vilenies sans l’aide d’une âme fidèle, une élue,

une ombre à sa colère et sa démence.

(...)Car nul ne sera plus dément que l’être qui songera

à soustraire Teir aux pouvoirs suprêmes qu’engendre la Perfection.

La victoire s’étendra aux quatre coins de l’univers,

au nom de ce dément,

et préparera ainsi le chemin qu’empruntera l’ombre

pour entraîner tous les mondes vers son unique volonté destructrice.

Lorsqu’elle s’imprégna de ce texte, sans savoir par quel miracle un Conteur le lui avait dédié, sans comprendre pourquoi cette information lui avait échappé lors de son étude, elle remonta les sept cents marches, remercia le Père Seba et s’en retourna dans son royaume, à la recherche d’une ombre à sa vengeance. Après son départ, Père Seba, debout devant le livre de Malaran le Fou, ferma les yeux et pria tant pour le salut du monde que pour celui de la reine. Une grande tristesse s’empara de lui, car il n’avait pas réussi à convaincre l’Impératrice qu’elle pourrait s’épanouir en acceptant ce monde tel qu’il était, au lieu de chercher à s’en approprier les droits pour le façonner selon ses envies. Oui, il avait essayé. Malaran le Fou avait laissé, dans une page volante, les instructions à qui trouverait son livre. Respectant les derniers vœux d’un persécuté, les moines d’Iode se chargèrent de protéger ses écrits et de guider ceux qui auraient à les consulter. Avec les instructions: une liste associant chaque lettre fermée à son destinataire.

Jamais Père Seba n’aurait cru que ceux fabriqués pour la reine soient un jour transmis. Car n’avait-elle pas participé à l’extinction des Conteurs? Alors pourquoi saurait-elle que Malaran le Fou lui avait adressé un tel héritage? Il devait avouer que lui-même s’était posé la question. Peut-être que le Conteur habile et perspicace avait deviné l’ambivalence qui sommeillait dans le cœur de l’Impératrice. Peut-être savait-il qu’un jour prochain, la reine apprendrait la vérité sur sa mort et sur sa vie, sur la Terre des Hommes. Peut-être. Et certaines incohérences dans Sa Phol Sïa devaient, d’après lui, aider la reine, lorsqu’elle en ressentirait le besoin...

Malaran le Fou ne portait pas très bien son nom; il était, bien au contraire, avisé et éclairé. Mais ses idées seules le classaient chez les hérétiques... Père Seba tourna la page dans un soupir: l’Impératrice avait ouvert le cinquante-sixième mot, «Perfection», mais n’avait pas touché au cinquante-septième, «Acceptation». Oui, deux mots avaient été faits pour la reine. Un seul l’avait interpellée. Elle n’avait pas été troublée ni choquée par ce qu’elle avait lu, mais tristement encouragée sur la voie du mal. Elle n’avait pas cherché une autre option, elle n’avait sans doute même pas envisagé que ce message puisse être mal interprété. Quel dommage!

— Sa décision était prise, déjà avant de venir ici pour se cultiver, dit-il à voix basse. Elle veut supplenter le Mashlï, même au sacrifice de son bonheur ou de sa vie ou de celle des autres. Pourtant... si elle avait lu le cinquante-septième mot... si elle l’avait seulement lu... elle aurait découvert que même Sa Phol Siä peut apporter une certaine paix aux esprits tourmentés...

3.

L’impératrice fit nombre reconnaissances afin de trouver «l’ombre à sa vengeance». Puis enfin, voilà que l’Impératrice l’accueillit, celle en qui elle décela, aussitôt son éveil, un tourment d’une incroyable intensité: Laura. La reine l’accueillit dans son Royaume, comme toutes les autres, et la fit Adanaïde. Son intérêt demeura distant et secret, pour ne pas éveiller les soupçons. Rien ne laissa croire que Laura était destinée à de grands projets. Mais après l’avoir observée, l’Impératrice jugea qu’il était temps.

C’était au centre de la Mer Rore, flottant sur pilotis, que se trouvait Es Sonouri, la somptueuse maison de la reine. Les eaux entourant les quais d’Es Sonouri, abondamment fleuris, étaient douces et chaudes. Il s’en dégageait des vapeurs de briales, une variété de fleurs aquatiques aux couleurs vives et au parfum odorant. La Mer Rore n’existait que pour l’Imprératrice, endiguée sur les Terres Interdites et gardée par de féroces vigies, nommées Ulules, qui préservaient l’intimité de la reine. Formées on eut dit de brouillard, le corps fluide bleuté, les Ulules avaient de très longues toges qui s’évaporaient dans l’eau, tout comme leur chevelure grisâtre qui gonflait les vagues dans leur sillage. Minces et gracieuses, quoique extrêmement laides, elles glissaient sur l’eau, de chaque côté des quais et à intervalles réguliers, leur unique bras replié sur l’épée accrochée à la ceinture. Leur visage aux joues creuses et aux yeux sévèrement dessinés était surmonté d’un casque de fer terni que l’on devinait lourd et rude. Laura, flanquée de quatre de ces silhouettes muettes et dignes, emprunta un quai étroit nommé le Quai Dhierébel qui surplombait le niveau de la mer de quelques mètres seulement. Celle-ci était légèrement houleuse. La traversée s’éternisa. Parfois Laura se retournait, incertaine, et ne voyant plus les rives elle s’affolait. De furtifs regards lancés aux Ulules lui permettaient de croire que de continuer à avancer demeurait certainement la plus sage décision, même si de rebrousser chemin la tentait fortement.

Pourquoi cette convocation? Elle l’ignorait. Un pas devant l’autre, sur ce quai assemblé en de petites planches clouées... Un pas devant l’autre, le cœur battant... Parfois des vagues innondaient le quai, mais jamais elle-même n’était touchée. Au bout d’un moment, sa crainte d’arriver devant la reine dans un état lamentablement trempé et sale se dissipa; ni le vent, ni les eaux ne l’atteignaient jamais, comme si un bouclier invisible la protégeait de chaque côté. Ses mains étaient crispées sur le boitier renfermant son présent d’hôtesse, moites et froides. Elle venait de pénétrer dans un brouillard qui semblait dissoudre le quai devant et derrière. Depuis combien de temps marchait-elle ainsi? Un éternité, c’était certain. L’interminable trajet, dans ce brouillard blanc, avait de quoi l’intriguer. Si un lieu sinistre, funeste et lugubre pouvait être à la fois lumineux et envoûtant, c’était bien celui-ci. Pour tromper sa hâte, Laura décida de compter ses pas. Un... deux... trois... 112... 113... 301... 1000.. 1001... 1002... 1003.. 4000! Elle s’y trouva enfin. Les brumes denses qui l’avaient isolée et encerclée jusque-là se dissipèrent pour laisser apparaître cet éden insoupçonné. Elle ne s’attendait pas à déboucher sur un pareil éblouissement.

Es Sonouri se dressait devant elle, magnifique. Laura en entendait parler depuis si longtemps. C’était l’un des rares endroits, dans ce Royaume, absolument interdit à quiconque et même aucun artiste n’avait été autorisé à reproduire une image de son œuvre. Le mystère l’entourant ajoutait à sa grandeur. Cela expliquait, entre autres choses, l’émotion indescriptible que Laura ressentit en approchant. Certaines de ses amies s’imaginaient un château fort, d’autres pensaient davantage à une cathédrale. Les rumeurs équivalaient aux rêves de chacun. Laura, pour sa part, ne se l’était jamais vraiment imaginé. Elle avait préféré préserver le mystère et elle ne fut point déçue. La maison centrale avait la forme d’une croix couverte d’un toit à quatre versants. Une nature exceptionnellement luxuriante, colorée, longeant les murs de pierres et de briques, était suspendue aux fenêtres et jonchait les quais. C’était une véritable maison impériale, à l’architecture massive mais enrubannée d’une multitude de passerelles et de terrasses de différents niveaux qui lui donnaient un style aérien. Et dire que cet endroit se trouvait si loin, au large, au milieu de la mer! Des jardins féeriques, d’innombrables statues veillant sur un coin de paradis, des chanterelles11 glissant sur un bassin d’eau, des fontaines spectaculaires: puisque tout était matière à s’extasier, Laura tournoyait sur elle-même découvrant ces splendeurs alors qu’on la conduisait auprès de l’Impératrice. Un ministre impérial, peu bavard mais d’une extrême courtoisie, avait pris le relais des Ulules.

À l’une des terrasses, elle surprit la reine à la sortie de son bain, aussitôt revêtue d’une riche tunique grenat dont le corsage était serti de pierres et cousu de broderies. Depuis la cérémonie qui l’avait accueillie au sein de ce royaume, Laura rencontrait l’Impératrice pour la première fois. Bien entendu, elle l’avait aperçue de loin à une fête ou à une cérémonie au palais d’Adrionne, mais jamais dans une intimité si extraordinaire.

— Bienvenue Laura.

— Majesté, dit-elle en faisant une révérence.

Sous une tonnelle à fleur d’eau, la reine l’avait invitée à dîner. Les eaux du soir, calmes et noires, pigmentées par les reflets dorés des torches, brillaient le long des quais. Les Cieux Dorbonnes, quant à eux, les couvraient d’un voile piqué d’étoile.

Plusieurs histoires avaient été contées à Laura et elle devait admettre que ce que l’on disait, à propos du regard de l’Impératrice, était exact. Maude, l’amie si chère à Laura, fredonnait à l’occasion un joli chant:

Altesse, que votre humeur me caresse,

Telle une brise qui souffle du palais.

Altesse, le Grand Torrent ne gronde pas,

Il a vos rires et vos éclats.

Altesse, Altesse, votre nature nous est céleste.

Aucune ne vous égale, n’a votre voix aucune cigale.

Altesse, que dans votre regard nous apparaissent

Les Cieux Dorbonnes, fidèles grandeurs,

De partout ils vous servent et vous protègent,

Et dans vos yeux leurs étoiles se reflètent.

Altesse, Altesse, votre nature nous est céleste.

Aucune ne vous égale, ne vous éclipse aucune étoile.

— Savez-vous qu’on me vante sans cesse vos charmes? dit la souveraine d’un ton posé, alors qu’elles venaient de s’attabler.

— J’en suis touchée, agréa Laura, un léger carmin teintant ses joues. Elle remarquait l’extrême élégance qui habillait cette table sublime et se trouva plus que choyée de pouvoir en profiter. La reine lui faisait un tel honneur ce soir! Comme le voulait la tradition, Laura avait apporté un présent qu’elle avait confié au ministre. Ce dernier l’avait déposé devant le couvert de la reine. Elle avait été bien embêtée d’ailleurs de trouver un présent adéquat; qu’offre-t-on à une reine! Devait-elle la surprendre? L’impressionner? La distraire? L’amuser? La séduire? Finalement, elle lui donna un rocher d’embursoi12 monté en pendentif et très joliment enveloppé dans un écrin. D’une émotion contenue et presque impassible, la reine considéra le bijou et après un moment, sous l’œil ravi de Laura, le glissa à son cou. Un geste significatif empreint de magie qui avait remplacé instantanément le fabuleux collier de perles rousses qu’elle portait déjà.

— Quelle délicate attention, se contenta-t-elle de dire.

— Vous n’ignorez pas ce que les coquelins13 en disent, Majesté...

— Quoi donc? s’amusa la reine.

— Ils croient que l’embursoi est le seul minerai capable autant de soutenir le poids d’une maison tant il est robuste, autant il s’effrite quand une main malveillante se referme sur lui.

— Voilà qui est intéressant. Me lancez-vous ce défi Laura?

— Oh! non Majesté! Là n’était pas mon intention! Pour ma part, je crois qu’il est garant de bonheur car chaque fois que je regarde ce minerai à l’état brut, il me rappelle la Dinéane. Ses couleurs, ses reflets, sa façon de capter la lumière... j’y vois toute la beauté de cette rivière...

L’Impératrice écoutait attentivement, portait attention à chaque geste, à chaque soupir, à chaque intonation de cette Adanaïde. Puis, devant le potage fumant accompagné de pain de cerises épicé, elle demanda:

— Appréciez-vous votre existence, Laura?

— Cette vie me renverse... me bouleverse et m’enivre, il est vrai...

— Mais encore?

Laura dévisagea un instant la souveraine qui avait aussitôt décelé une subtile hésitation dans sa réponse. Elle aurait dû se montrer affirmative et enthousiaste; alors pourquoi avait-elle donné l’impression que son bonheur était incomplet? Aussitôt, baissant les yeux:

— Je suis pleinement heureuse majesté, je vous remercie de vous en soucier.

— Trêve de protocole ce soir, ma chère Laura, rien de ce que vous pourrez faire ou dire ici ne sera mal interprété. Nous sommes deux Adanaïdes et nous sommes amies.

Elles goûtèrent en silence le délicieux velouté de crème d’amande.

— Depuis votre arrivée, insista l’Impératrice avec habileté, je perçois une étrange contradiction en vous... Vous me le disiez il y a un moment: vous êtes pleinement heureuse et satisfaite. Pourtant, j’ai l’impression qu’un trouble fait ombrage à votre quiétude.

— C’est exact majesté... mais je n’en connais pas la raison... parfois un regret m’effleure, un doute subsiste. Quelque chose me manque... mais quoi? Je l’ignore.

— Vous n’ignorez pas, sans doute, que toutes nos sœurs ont déjà fait, inconsciemment, un trait sur leur passé. Cette vie-ci, pour elles, reste l’unique option. Car c’est de cela dont il s’agit n’est-ce pas? Vous croyez qu’une partie de vous-même est restée en un autre lieu...

— Vous semblez bien me connaître Majesté. Je vois qu’il est inutile de nier.

— En effet.

Laura déposa sa cuillère.

— Alors pourquoi ai-je le souvenir vague et diffus d’une autre vie, celle-là même que tous mes amis considèrent légende et fable? Je suis la seule, semble-t-il, à y porter attention. Sont-ce de véritables souvenirs, ou des relents de mon imagination trop fertile?

— C’est troublant, je l’avoue. Le souvenir, c’est ce qui rend les choses parfois pénibles, assurément difficiles...

— Alors ce sont des souvenirs. Les Conteurs ont raison. Un autre monde existe, quelque part...

La reine lui souffla tout bas:

— C’est la Vie avant la vie. La Vie avant votre éveil. Une vie antérieure qui se passait ailleurs...

— Pourtant je m’étais presque persuadée que les histoires de notre littérature fantastique ne sauraient être vraies... Ainsi les Conteurs décrivent une vérité dissimulée dans notre passé... J’ai tellement lu de contes et de fables au sujet des Hommes... si vous me dites que cela n’est pas imaginaire, cela expliquerait que je sois interpellée par le sujet.

La reine ne lui permit pas de laisser son esprit vagabonder davantage et lui demanda:

— Et avec Joseph?

Cette question ramena l’Adanaïde à sa réalité. Fébrile, elle répondit:

— Il est merveilleux, c’est un être brillant, charmant, plein d’attentions...

— Vous semblez très amoureux l’un de l’autre...

— Nous le sommes.

— Vous avez confiance en lui?

— Totalement. Pourquoi?

— Vous rappelez-vous votre passage de cet autre monde à celui-ci?

— Vous parlez de ma mort?

— Je vois que rien ne vous échappe.

— Je croyais que cette souffrance n’était que pur cauchemar.

— Je puis vous assurer qu’il n’en est rien. Ainsi vous avez associé la mort à la souffrance?

Laura hésita, tant et si bien qu’elle en trembla. Dans la situation, l’inacceptable était d’omettre une réponse. Mais que faire si celle-ci était offense? Laura opta pour la sincérité.

— Oui... je me rappelle de la douleur... c’était la veille d’un grand jour...

— Désirez-vous m’en parler?

Elle hésita encore, rassemblant souvenirs et rêves, tentant de dissocier les uns des autres.

— Loin de moi l’idée de me montrer impertinente dans mes confidences... Je sais que parler de ces choses-là peut me porter préjudice.

— Je vous en prie, parlez avec confiance.

—Mon frère... dit-elle d’une voix discordante, allait connaître un immense bonheur très bientôt. Je ne sais pas lequel mais... j’ai l’impression d’être partie lors d’un jour... un jour parfait...

Laura sourit nerveusement.

— C’est idiot, je sais. Pourquoi aurais-je quitté un monde parfait!

L’Impératrice passa outre cette remarque et demanda:

— Vous croyez donc avoir un frère?

Laura s’empressa:

— Je sais que pour ce monde, la famille se résume en des sœurs et amantes! Je sais que de penser à un père ou à un frère fait affront à la parole sacrée des Maîtres! Pourtant...

Laura fronça les sourcils. L’ambiguïté était à son paroxysme. Laura n’aurait jamais souhaité avouer ainsi à un Maître qu’elle doutait de ses enseignements. Mais la reine ne lui laissait pas le choix: sincérité et simplicité étaient de mise. Alors pourquoi se sentait-elle si mal, si honteuse, si fiévreuse? L’Impératrice lui offrit son appui et sa compréhension:

— Vous avez bien un frère, Laura. Il est fort intéressant que vous ayez à ce point conscience de votre passé. Vous appliquez à votre esprit des notions décrites par des Conteurs il y a de cela bien des lunes. Comment en êtes-vous arrivée à cette certitude? Vous êtes unique à cet égard; vos compagnes doivent vous le dire, d’ailleurs...

— Je ne peux discuter de ces choses avec elles. Il semble qu’elles ne comprennent pas mon langage. Pour tous, les Conteurs ont écrit de simples divertissements littéraires, rien de sérieux.

Elle s’arrêta un moment puis ajouta:

— Le fait que j’en pense tout autrement me trouble... mais j’ai appris à garder pour moi ces réflexions... je respecte leurs croyances.

— Votre sagesse est grande. Comme l’est, vous vous en doutez bien, celle des Maîtres.

Ces derniers mots avaient été dits sur un ton de réprimande, autoritaire, froid, cassant, tant et si bien qu’elle donna l’impression que l’intimité de l’entretien venait de se heurter au protocole. Laura fronça les sourcils et demanda d’une voix fausse:

— Majesté?

— Vous rendez-vous compte que vous remettez en question la décision de vos trois Maîtres en croyant autre chose que ce qu’ils vous apprennent?

Laura trembla de plus belle. Sûrement s’était-elle laissée emporter par les confidences et avait-elle commis une imprudence.

— Majesté, en aucun cas je ne voulais...

— Il est périlleux et fortement déconseillé, pour une Adanaïde, de chercher l’inconnu. De vouloir expliquer l’inexplicable. La Déshià, le Mashlï et moi-même nous sommes appliqués à composer une Légende qui préserverait les Adanaïdes dans une bulle immortelle et sereine. Vouloir crever cette bulle, désirer en sortir, est un terrible affront.

— Majesté... supplia-t-elle. Mais l’Impératrice, imperturbable, poursuivait:

— Sa Phol Siä est pourtant très claire: les Adanaïdes seront heureuses à jamais dans le confort de leur Royaume. Elles seront respectées, adulées même par d’autres peuples, elles seront au-dessus de tout soupçon, privilégiées par une intelligence et un talent remarquables. Qu’une Adanaïde refuse cet honneur est un manque impardonnable.

J’espère que vous comprenez: s'il fallait que tout ceci arrive à des oreilles moins tolérantes, vous seriez chassée et sévèrement punie.

Elles se toisèrent pendant un long moment. Un regard fier, froid et pénétrant sondait son vis-à-vis, vif mais craintif. Heureusement, Laura put décrocher son regard indisposé pour suivre les gestes du serviteur qui s’affairait. L’instant d’après, l’Impératrice avait délaissé sa soudaine hostilité. La réprimande avait atteint son but: celui d’étudier sa réaction devant une éventuelle trahison. Une expérience qui laissa Laura pétrifiée. Mais le sourire de la souveraine la rassura, bien que...

— Pardonnez cette harangue, chère amie, dit enfin la reine qui avait abandonné son ton sentencieux. Il fallait que je connaisse votre comportement face à l’odieux de notre situation.

— Je ne saisis pas bien, murmura Laura après avoir dégluti.

— Nous avons beaucoup en commun toutes les deux, confia la reine doucement. Comme vous, j’ai souvenir de mon passé. Comme vous, je fus indécise entre respecter l’enseignement de mes Maîtres ou mon désir de liberté. Nous sommes des êtres à part, et par le fait même nous menaçons l’équilibre des Connaissances concoctées dans Sa Phol Sïa. Les accusations que je viens de vous faire sont graves et pourtant, elles ne devront plus jamais vous ébranler. Mais nous reviendrons sur le sujet. Il est trop tôt encore....

Laura haussa les sourcils, surprise que l’Impératrice les compare toutes deux. Elle, comme la reine? Par quel miracle?

— Suis-je la seule Adanaïde à être ainsi troublée?

— Non. Rassurez-vous, d’autres avant vous ont eu à faire un choix. Certaines ont choisi le respect, d’autres, la liberté. Moi-même j’ai dû choisir. Et vous devrez faire de même.

Les serviteurs déposèrent sur la table d’appoint une pièce d’agneau, parfumée aux baies vertes et nappée de crème aigre-douce, qui emplissait un magnifique plat de service en porcelaine de verre. Puis, entre Laura et la reine, on déposa une corbeille contenant des croûtons de baillots14, de petits ramequins renfermant confits de pistaches, de riz et de mûres, des cubes de matishouli15 macéré dans le vin d’agrume, de la gelée d’œufs couverts de champignons huilés ainsi que des sorbets de crustacés. Les mets les plus rares et les plus fins faisaient le lien entre l’Adanaïde et sa souveraine.

— Connaissez-vous les Colbaïs ? demanda l’Impératrice.

— Certainement. Ce que l’on en dit n’est pas très clair toutefois.

— Qui sont-ils, d'après vous ?

— Certains pensent à des guerriers qui vont à la conquête d’autres Royaumes, loin du nôtre... là où il y a bataille... bien que Teir ne soit pas un univers de conquête, ils pensent que des étrangers sont venus nous conquérir et que les Colbaïs défendent les intérêts des Maîtres... Toutefois, la plupart d’entre nous pensons que c’est un regroupement des âmes bannies qui auront déçu un Maître.

— Vraiment? Et vous? Que croyez-vous, Laura?

Elle réfléchit.

— En vérité je ne suis pas très originale. Je crois en l’un et en l’autre. Je crois que les rumeurs et l’imagination des Conteurs doivent bien provenir de quelque part!

La reine sourit.

— Votre sagesse, décidément, est remarquable. Les Colbaïs sont mes soldats. Ma garde armée.

— Soldats? Armée? Vraiment Majesté? Pourquoi Votre Majesté a-t-elle besoin d’une armée?

— Pour défendre ce Royaume, éventuellement, et peut-être défendre l’univers. Quelqu’un doit bien s’en soucier!

L’Impératrice n’avait pas l’intention d’en divulguer davantage pour ce soir et, par cette réponse tant évasive que solennelle, l’abandonna à cette réflexion. «Défendre l’univers»: seuls les Conteurs employaient ces termes, lorsqu’ils mettaient des mots dans la bouche de l’Humanité...

— Vous aimeriez le revoir n’est-ce pas? demanda-t-elle après un moment.

— Qui donc, majesté? répondit Laura avec candeur.

— Si cela était possible... aimeriez-vous retourner dans votre monde? Ou peut-être préfèreriez-vous que votre frère puisse venir ici?

La fascination envers sa souveraine se heurta à la méfiance; répondre par l’affirmative suffirait à la condamner. L’Impératrice semblait pressée d’obtenir des réponses. Pourtant, son amour pour Joseph était encore plus fort que tout.

— Je ne vois pas, balbutia Laura, je ne sais trop... Je ne me souviens pas pourquoi j’ai quitté l’autre monde pour venir ici. J’ose croire que j’ai pris en considération la volonté de Joseph en acceptant cette existence. J’aime Joseph et jamais, jamais, je ne me déroberais à sa confiance...

— Il n’en est nullement question, croyez-moi, dit la reine avec minauderie. Nous bavardons simplement entre femmes. Je suis celle qui peut réaliser tous les désirs. Alors... si vous aviez un souhait, quel serait-il?

Décontenancée par ces révélations, Laura chuchota:

— Vous me dites que nous sommes bel et bien dans un autre univers et que nous pouvons voyager d’un monde à l’autre? Les Conteurs ont donc raison... ou peut-être qu’il n’est pas question d’univers mais seulement de royaumes. La Terre serait là, dans un royaume voisin...

— Non Laura. Cela est bel et bien une question d’univers...

L’Impératrice se réjouissait d’avoir enfin trouvé sa complice. Celle qui allait mener son armée à l’insurrection, cette armée qui allait déterrer le Fil du Temps que La Déshià avait enseveli quelque part, dans le Royaume du Néant. Le Fil du Temps permettait à celui qui le possédait de se rendre dans d’autres univers; il reliait l’infini du plus petit au plus grand. L’Impératrice, un jour, règnerait non seulement sur Teir et sur Terre mais partout où Joseph Dramenker sera allé. Peut-être même le devancerait-elle? Oui, pour Laura elle nourrissait de grands projets.

— ... Et voyager au-delà de Teir deviendra possible très bientôt, répondit-elle. Mais ce que je vous demande en fait, pour ce soir, c’est de me laisser la joie de vous faire un cadeau. Je vous trouve charmante et j’ai envie de vous faire plaisir...

— Cette attention me trouble, confia Laura avec soupçons dans la voix.

— Pourtant elle est tout à fait naturelle. Je récompense celles qui me prouvent leur valeur; par leur générosité, leur ingéniosité, leur talent... Vous êtes merveilleuse, vos sœurs ne tarissent pas d’éloges à votre égard...

Elle fit une pause.

— Alors? insista la reine en la regardant intensément.

— Alors...? répéta Laura.

— Réfléchissez et dites-moi ce que vous désirez le plus au monde...

Laura allait y réfléchir longuement. Déchirée entre ses souvenirs, son amour pour Joseph et l’offre de l’Impératrice, elle devait avouer que revoir son frère la comblerait vraiment. Car ce frère, dont le souvenir restait flou, semblait être au cœur d’une existence parallèle. Après cette soirée, les Ulules raccompagnèrent Laura jusqu’à la rive. L’aube n’allait pas tarder. La seule clarté provenait de la lune d’Azo, petit astre à la lueur timide.

4.

Sortant des bosquets, une voix chuchota:

— Psssttt... Laura...

Elle se retourna en sursaut, et vit son amie approcher.

— Maude! Que fais-tu là?

— J’étais terriblement curieuse de savoir ce que notre reine te voulait...

— Tu as attendu ici toute la nuit?

— Mais tu ne te rends pas compte? s’exclama Maude avec excitation. C’est la première fois que l’Impératrice donne une réception à sa maison sur la mer! Dîner à Es Sonouri! Je ne pouvais rentrer chez moi sans connaître chaque détail! Alors? Raconte! C’était un bal? Combien d’invités? Qui était là? Je suis certaine que la Venonroux y était! La vieille se fait inviter à toutes les mondanités de la Cour!

Laura élargit un sourire béat et répondit simplement:

— Nous avons dîné, toutes les deux.

— Seulement toi et la Venonroux?

— Non! Moi et la reine voyons!

— Seulement vous deux? redemanda Maude, épatée.

— Oui. Et Es Sonouri est incroyable! Mieux que tout ce que l’on peut imaginer!

En marchant sur la bande de plage, frontière lisse entre les vagues en mouvement continu et les hautes broussailles de bord de mer, à la lueur des feux de position allumés à tous les cent pas, Laura se hâta de décrire avec d’infinis détails l’architecture, la décoration, les odeurs et les saveurs... Maude écouta, les yeux ronds et brillants, ébahie par ce qu’elle entendait.

— Mais en réfléchissant bien, conclut Laura après avoir repris son souffle, d’un ton à la fois calme et songeur, je crois que notre Impératrice s’entoure de mystères et de brumes dans l’unique but de demeurer inaccessible...

Il se passa un moment de silence.

— Alors c’est donc vrai... dit Maude avec moins de désinvolture, pensant et hochant la tête lentement.

— Quoi donc?

— Tout ce que l’on dit à propos de Es Sonouri!

Maude n’avait pas compris sa remarque dans le sens où elle l’avait dite. Mais Laura n’insista pas et demanda:

— Raconte-moi ce que tu sais de cet endroit.

Elles s’assirent non loin de la rive.

— La Mer Rore, expliqua Maude, marque le début des Terres Interdites qui n’appartiennent qu’à l’Impératrice. Es Sonouri s’est élevée au premier Siècle. Personne n’a le droit de s’y aventurer de peur de tomber sur des Ulules enragées. Elles sont partout... Peut-être nous surveillent-elles en ce moment...

Un simple bruissement de feuilles parvenait à créer une hallucination, comme si la brise qui les enveloppait était possédée.

— Moi je les ai vues, dit Laura fièrement.

— Des Ulules? s’exclama Maude. Tu as vu des Ulules?

— Évidemment! Il a fallu que je me présente à elles, sinon je ne serais pas passée! Ce sont elles qui m’ont guidée chez l’Impératrice.

— Comment sont-elles?

— Impressionnantes... imposantes... mais point bavardes!

— C’est certain! Elles n’ont ni lèvres, ni mâchoires, ni langue. Mais leur vue et leur ouïe perçoivent tout à une distance inouïe!

— J’ai lu l’ouvrage de Samson Dell à leur sujet. Il semble qu’elles logent dans les grottes formées sous la Mer Rore...

— C’est exact, les Grottes des Gipleurs. Ah! Ce que tu es chanceuse d’en avoir vues! Moi je n’ai jamais réussi à en surprendre!

— Plusieurs disent que près du Quai Droit, on a plus de chance...

— Il paraît, oui... Alors? De quoi avez-vous discuté?

— Oh... De tout et de rien... répondit Laura d’un ton sans passion.

— Mais encore?

Laura haussa les épaules. Il avait été entendu qu’elle ne divulguerait pas les paroles échangées lors de cette nuit. Déjà, la reine lui avait permis de répandre toutes les indiscrétions qu’il lui plairait à propos des lieux et des victuailles, sachant fort bien que Laura ne pourrait échapper aux commérages. Ainsi pouvait-elle briser le silence en rendant publique, pour la première fois, la vie à Es Sonouri. Une permission qui s’avérait un cadeau appréciable puisque Laura allait être la coqueluche du Royaume! En échange de quoi l’Impératrice lui fit promettre de taire les sujets intimement abordés lors du dîner. Se remémorant cette promesse, Laura répondit à Maude:

— On a parlé de Joseph, de mon bonheur, du Royaume, des Adanaïdes...

Maude fronça les sourcils.

— Tu as raison. Vous avez parlé de tout et de rien. La reine t’aurait fait venir pour cela?

— Elle voulait... avoir mon opinion. C’est-à-dire l’opinion d’une Adanaïde à propos d’une foule de sujets. J’ai été choisie au hasard, tu sais... la prochaine fois, ce sera peut-être toi...

Maude, curieusement, ne parut pas enthousiasmée à cette heureuse perspective. Laura ajouta:

— Nous avons parlé des autres Royaumes...

Là, elle intéressait son amie qui se redressa.

— Des raisons qui forcent certains à y croire, ajouta Laura en énumération.

Maude dit de manière catégorique:

— Moi j’y crois, mais jamais il ne me viendrait l’idée de vouloir y aller. D’ailleurs, c’est ce que toute Adanaïde qui a un tantinet de jugement pense! C’est dans ces autres Royaumes que vivraient les Adanaïdes qui ont manqué à leur serment et à leur engagement. Fabaran serait pour elles...

— Tu y crois donc! laissa tomber Laura avec étonnement.

— J’en doutais, au début, mais il faut se rendre à l’évidence! À l’occasion une Adanaïde disparaît, abandonne son domaine, et plus personne n’a de ses nouvelles. Il est normal de penser qu’elle s’en va vivre ailleurs.

— Ou qu’elle meurt, supposa Laura.

Maude, en entendant cette aberration lui fit les gros yeux.

— Voyons Laura! Mourir! Tu te moques de moi! Ce n’est pas un sort que les Maîtres réservent aux Adanaïdes, ni à toute autre Créature! Nous sommes immortelles! Mourir, c’est bon pour les Peuples et les Races! Bon pour les froussins16 et les cochons!

— Jusqu’à ce qu’un Maître se lasse de nous...

— Des Adanaïdes déchues? demanda Maude d’un ton scandalisé. Comment peut-on cesser d’aimer un être comme Joseph? Comment peut-on faire en sorte qu’il ne nous aime plus?

— Je ne sais pas...

— Non! Les Adanaïdes ne meurent pas. Elles quittent physiquement le Royaume, c’est tout.

— Mais si je suis ton raisonnement, pourquoi une Adanaïde abandonnerait-elle le Royaume pour aller vivre ailleurs, si elle doit être si comblée auprès du Mashlï? Tu vois bien que ça ne tient pas debout ce que tu dis!

— La folie de Cassandrel!

Laura la dévisagea, d’un air perplexe, le sourcil suspect et dit d’une voix descendante:

— La folie de Cassandrel.

— Mais oui! Tu sais: perte de mémoire, d’orientation, manque de souffle, vertiges...

— C’est une maladie imaginaire Maude!

— Non! J’ai une amie qui connaît la voisine de la sœur d’une Riveraine qui en fut atteinte: Jolène en eut tous les symptômes pendant trois jours. Puis un soir, pouf! disparue!

— Toi et ton cercle d’amis rendez responsable la folie de Cassandrel de tous les maux du Royaume! Si on manque d’appétit, c’est qu’on en est atteint, invariablement. Mais ce n’est surtout pas parce qu’on en est au huitième service du banquet des Douves17!

— Jolène Ismaph a ensuite perdu son sens de l’orientation et se cognait sur tous les murs!

— Jolène Ismaph avait des spasmes qui lui faisaient perdre l’équilibre! Elle régurgitait à tous les trois mètres ses septs premiers plats! Ça s’appelle une indigestion!

— Elle a ensuite fait d’innombrables détours pour se rendre chez elle, elle ne savait plus où elle allait. Et puis subitement, elle est disparue sous les yeux ahuris d’une douzaine de paysans!

— Bien oui! Elle a fait un faux pas sur un nid d’égérols18! Elle en est ressortie deux jours plus tard!

Agacée, Maude conclut:

— Tout ce que je dis, c’est que quand on est prise de folie, on doit aller se perdre dans ces Royaumes maudits.

— Je trouve étonnant, dit Laura, un mi-sourire sur les lèvres, que tu prêtes de l’importance à ce genre d’explication irrationnelle!

— C’est très rationnel! s’offusqua Maude, et moi je crois en ce qui fait partie de Sa Phol Siä! Toi tu cherches là où tu n’es point autorisée. Croire que les Maîtres répudient des Adanaïdes! Quelle horreur! Ne dis plus jamais ça! dit Maude en grimaçant.

Le rideau de la nuit se levait sur une aube dorée.

— Pourtant.... chuchota Laura, nous convenons que d'autres territoires existent au-delà du Royaume des Adanaïdes...

— Oui, mais nous convenons toutes, également, que là n’est pas notre place.

— Qui sait, peut-être sommes-nous sur une planète éloignée, dans une autre galaxie... une planète aussi ronde que la Terre, et que ces autres Royaumes ne sont pas sur Teir mais bien sur Terre....

— La Terre? Une galaxie? En voilà une idée! Mais tu donnes encore de l’importance à ces fables? Tu lis trop de romans ma pauvre fille! Voyons! Ce n’est pas dans la poésie que tu vas trouver des réponses! Et de toute façon, je ne vois pas quelles réponses tu as besoin de trouver! Il n’y a pas de question!

Maude regarda devant elle. D’une voix solennelle, elle récita:

— «L’amour de Joseph nous a engendrées. Nous ne vivons que par l’étreinte de ses bras et lui ne règne que par notre adoration. Le jour où il cessera de nous aimer, nous toutes disparaîtrons.»

Laura soupira.

— Tu as certainement raison.

— Cesse de chercher ou sinon tu finiras déchue toi aussi. J’ose espérer que tu n’as pas proféré ce genre d’insolence devant notre reine!

Laura était partagée entre la raison et le cœur. Si elle cessait de croire en ce monde, si elle faisait le choix de respecter sa liberté, si elle remettait en question l’existence de Joseph et la sienne, sa mort perdrait soudain tout son sens.

— Pourtant, s’obstina Laura à voix basse, je suis certaine d’avoir un frère...

Maude écarquilla les yeux, scandalisée.

— Ciel! Te rends-tu compte de ce que tu dis? Un frère? Quelle ignominie! Ne te souhaite plus jamais pareille chose! Ni un frère, ni un père! Ce sont des monstres qui défient le Mashlï! Tu ne veux pas qu’ils existent, non, tu ne le veux pas!

5.

Édouard se frotta les yeux et bâilla un bon coup. Ils survolaient enfin le sol québécois, le jet tangua légèrement vers la gauche. Brièvement, il pensa à Maude, sa fille. Celle pour qui il se battait depuis des années. La reverrait-il un jour? Croyait-il vraiment en leurs recherches, ou n’était-ce qu’un espoir qui l’empêchait de sombrer? Il était en train de rassembler des éléments particuliers afin de constituer une équipe infaillible. Une équipe qui sauverait la LDL. Il devait apporter du sang neuf. Pour ce faire, Édouard avait déjà engagé Mademoiselle Lot, dont une amie avait rejoint Dramenker, ainsi que Lino Durante, qui vivait le deuil encore récent d’une cousine proche.

Édouard se souvenait encore de ce regard étrange qu’ils s’étaient échangés: Mademoiselle et Lino venaient de se serrer la main, présentés l’un à l’autre dans le cadre d’une réunion informelle, et aussitôt un déclic se fit. Pour la simple et bonne raison qu’ils venaient de se découvrir un pouvoir qui leur était jusque-là inconnu: la télépathie. Édouard leur imposa aussitôt une série de tests à la suite desquels ce don se révéla un atout contre Dramenker. Plus qu’un simple don: un pouvoir. Celui de la pensée et des sentiments. Enfin, des humains allaient apporter des réponses, goûtant aux privilèges du légendaire et inexpugnable personnage. Toutefois, Édouard s’était convaincu que cette télépathie naissante n’était que la pointe de l’iceberg, en puissance et en ampleur. Mais c’était au moins ça de gagné! Et il avait tant cherché la raison de cette inespérée découverte. Pourquoi Lino, qui travaillait à l’Institut Naars de Los Angeles, et Mademoiselle, agent de liaison à Montréal, en étaient-ils venus à partager leurs pensées aussi librement alors qu’ils ne se connaissaient même pas? Âges, dates, heures et lieux de naissance, antécédents: il passa leur vie au peigne fin. Il devait forcément y avoir convergence. Et il trouva : tout deux avaient assisté à la mort d’une victime. Le fait de s’être trouvé sur les lieux lorsque l’amie et la cousine avaient rendu l’âme faisait en sorte qu’ils avaient pris part au trépas. Comme témoins, peut-être, mais la Mort, elle, n’avait fait aucune différence et les avait inclus dans son acte. Sans le savoir, Mademoiselle et Lino avaient bloqué le battant de la mort. La porte qui séparait les deux mondes était restée entrouverte; les intrus n’auraient pas dû se trouver là.

Édouard regarda de nouveau sa montre, somnolant: 3h25. Il pensa alors au reste de l’équipe qu’il souhaitait former: son ami, le professeur Martin Galia, qui ne se laissait pas convaincre de quitter Washington; Juliette Shaw, membre de La Société à Londres et Maximilien... Maximilien qui avait assisté à la mort de sa sœur...

INNOCENCE

1.

Épisode se passant sur Teir, au moment présent, et donc à l’insu de l’Humanité

— Te voilà enfin!, s’écria Maude, essoufflée mais excitée. Je te cherche depuis la Polva19! Je veux que tu entendes ça: j’ai réussi, tu te rends compte? Réussi à extraire l’élément musical de la quatorzième œuvre de Clarice y Sisäro! Ça fait tellement longtemps que j’y travaille!

Adossée à un tronc d’arbre, dans l’herbe turquoise, Laura détourna la tête et sourit à peine. C’était le passe-temps préféré de Maude: découvrir les éléments musicaux cachés dans les partitions. Clarice y Sisäro était le plus grand compositeur d’oeuvres du genre. Il s’ingéniait à doubler les partitions d’une musique si subtile que seuls des esprits très sensibles pouvaient y avoir accès. C’était comme si des notes étaient écrites à l’encre invisible et qu’il faille des yeux experts pour les lire. Maude faisait partie d’une association qui s’amusait à décortiquer les œuvres ainsi faites et pouvaient y passer des jours, avec ses compagnes. Un jeu, rien de plus.

Elle se laissa choir à genoux et sortit la partition de son étui. Elle mit une main sur l’épaule de Laura puis lut mentalement les notes, les visibles comme les autres, et livra dans l’esprit de Laura un très joli mais très complexe morceau rythmé. Cela dura quelques minutes. Laura aurait voulu s’extasier et féliciter son amie mais le cœur n’y était pas. Devant elles, la Vallée des Nordins offrait un panorama à couper le souffle, déclinant tous les tons de bleus inimaginables. Un bleu céruléen pour les troncs des sapins d’onsoi20; un bleu turquin pour les aiguilles des majors21; un bleu zinzolin pour l’herbe... Seule la forêt d’Asi, là-bas, traçait la ligne d’horizon foncée, séparant la vallée du ciel sans nuage.

— Maude, dit Laura sans même la regarder, pourquoi la nature est-elle bleue dans la Vallée des Nordins?

Maude afficha un air perplexe. Elle rangea la partition et s’adossa contre l’arbre.

— Mais Laura... il en a toujours été ainsi.

— Pourquoi l’herbe est-elle bleue, alors que partout ailleurs elle est verte? insista Laura.

— Parce que les pigments contenus dans les chloroplastes de la végétation sont accentués par les rayons du Soleil de Cerr qui modifie son inclinaison au-dessus de la vallée... enfin Laura, tout le monde sait ça!

Silence.

— Voyons! lança Maude, agacée. Tu as décidé de me faire passer un examen de science ou quoi?

Laura la fixa gravement.

— Je vais entrer dans l’Ordre des Colbaïs, annonça-t-elle solennellement tout en se relevant.

Maude resta bouche-bée. Puis elle cafouilla:

— Hein? Quoi? Tu vas faire quoi? L’Ordre? Mais... mais pourquoi?

Pour Maude, comme pour bien d’autres, lorsqu’une âme «abandonnait sa vie» pour entrer dans l’Ordre, on disait qu’elle était perdue. La croyance populaire voulait que les Colbaïs soient des femmes de mauvaise vie qui avaient échappé à la répudiation grâce à la clémence du Mashlï.

— Un Maître t’a chassée, c’est ça? demanda Maude, scandalisée.

— Non. Cela est ma décision. Il me faut trouver des réponses. Je me sens interpellée vers la Terre... c’est de là d’où je viens... j’en suis persuadée... tout m’attire vers elle... et l’Ordre apporte des réponses.

— Encore la Terre!, s’emporta Maude excédée. Et si tout cela n’était que divagation? C’EST UNE HISTOIRE À DORMIR DEBOUT! La Terre n’existe pas et tu le sais voyons! C’est un conte! L’amour de Joseph nous a engendré, La Déshiä nous maintient en vie, notre souveraine veille à notre bonheur. Qu’as-tu besoin de savoir de plus? Ta curiosité n’est-elle pas satisfaite?

— Mais ma famille, Maude.

— Famille? Tu veux dire, avoir des «parents géniteurs»?

Maude avait prononcé ces mots avec dégoût.

— Voyons Laura! La planète Terre, le Système Solaire, père et mère ne font partie que de l’histoire. Ne dis jamais tout haut que tu y crois, on te chasserait pour sûr! Te rends-tu compte de ce que tu penses? Tu oses douter des enseignements de nos Maîtres... Ils ne méritent pas ça! Et puis, qu’est-ce que les Colbaïs ont à faire là-dedans!

— Ce que vous croyez à propos des Colbaïs, à propos des autres Royaumes, à propos de la grandeur de Teir...

— Éh bien?

Laura hocha la tête pour illustrer son impuissance à trouver l’explication juste et convaincante. Il y avait tant à dire.

— C’est tellement plus que ce que l’on croit! Tellement plus!

— Tu ne m’as pas répondu, insita Maude avec une étrange frustration dans la voix.

— Les Colbaïs sont des êtres à part entière. Et forts. Ils se battent pour une noble cause. Ils sont loin d’être perdus! Il y a des Colbaïs de toutes origines, pas seulement des Adanaïdes. C’est un regroupement d’individus qui se rassemblent et se soulèvent....

Maude ne saisissait pas et, visiblement, chercher à comprendre ne l’intéressait pas. Laura employait un langage si tabou, si malsain, que simplement l’écouter semblait à Maude un crime impardonnable. N’entendant qu’elle, elle allait s’objecter, remâchant les mêmes arguments, alors Laura prit sa main.

— Ça ne fait rien si tu ne comprends pas. Il s’agit de moi, et de moi seule. Je devais faire un choix.

— C’est pour cela que l’Impératrice t’a convoquée, n’est-ce pas? L’autre soir... C’était pour connaître tes allégeances? Pourquoi la déçois-tu? Il te suffisait de la respecter, ainsi que La Déshià, ainsi que Joseph. Pourquoi te détournes-tu d’eux?

Laura sourit devant la totale incompréhension de son amie. Ainsi allaient se passer les choses: Maude croirait que sa chère Laura a été bannie, elle raconterait à tous les malheurs d’une Créature qui aurait eu de trop mauvaises lectures, qui en serait venue à douter des Maîtres. Laura n’y pouvait rien car elle n’avait pas encore l’assurance nécessaire pour la convaincre de quoi que ce soit. Elle se contenta de demander:

— Veilleras-tu sur mes amies et mon domaine, pendant que je serai partie? Car je reviendrai, Maude. Je reviendrai. C’est promis.

Sa mine boudeuse laissa percer un mince sourire.

— Bien entendu, dit Maude. Mais toi, qui veillera sur toi? Je crains que sans moi tu ne fasses quelques folies!

Laura l’accueillit dans ses bras.

— Je t’aime tant.

— Je t’aime aussi. Quand dois-tu partir?

— Maintenant.

Laura abandonnait tout ce qui lui était cher, pour une deuxième fois lui semblait-il.

2.

Le recrutement des Colbaïs se faisait en grand secret parmi tous les Peuples et Créatures du Royaume; ainsi n’y avait-il pas que des Adanaïdes mais tout être convaincu de faire exploser un jour la vérité. Leur fibre de justicier leur était révélée, chaque fois, par une Impératrice persuasive et engagée. Avant de monter au front et de participer activement aux missions, le Colbaï se soumettait à un long entraînement. Selon l’expérience de la première Colbaï, nommée Bala22 il devait suivre un parcours de formation stricte et exigeant: combat, endurance, géographie, géologie, histoire, démographie. L’objectif: connaître par cœur l’univers de Teir selon des enseignements qui contredisaient souvent Sa Phol Sïa.

Laura, lors de son cheminement, démontra de grandes aptitudes, ce qui incita l’Impératrice à respecter ses plans: elle ne formait pas qu’une simple Colbaï, mais bien le chef de son armée, l’ombre de sa vengeance.

L’espace de deux années, sur Terre, fut consacré à son apprentissage.

La dernière épreuve à laquelle Laura dut être confrontée était de taille: recevoir Joseph et le défier de tout son être. Joseph qui, ensuite, allait devenir pour elle Dramenker. Lorsqu’il se présenta chez Laura, ce soir-là, elle demeura assise, ignorant tout protocole. Joseph ne fut pas choqué de cet accueil rebelle; seulement désolé que l’influence de la reine ait une fois de plus prévalue. Car si la force de Laura était de se souvenir de son passé, sa faiblesse était sa confiance en l’Impératrice.

— Je suis heureux de vous voir, dit-il, cela fait si longtemps...

— En effet, trancha-t-elle.

— Vous êtes magnifique.

— Comme toutes les femmes de ce royaume.

Joseph prit une expression de tristesse et de résignation. Tout de même il fit apparaître à la cheville nue de Laura une splendide chaînette, un bijou unique et scintillant, chaque maille sertie d’une pierre orangée appelée quiazarue.

— C’est une pierre rare, dit Dramenker.

— Rien n’est rare pour vous. Vous n’avez qu’à demander pour que les choses soient.

— Même si cela était vrai, cela enlève-t-il tout poids à mon présent?

— Ce colifichet n’est le fruit d’aucune sincérité, sa valeur ne m’est point indispensable.

Le fermoir de la chaînette s’ouvrit et, par la volonté de Laura, s’éleva par magie dans les airs jusqu’à ses yeux.

— Il s’agit d’esclavage, non de liberté, dit-elle en admirant, toutefois, la beauté du bijou. Autrefois, elle aurait fondu en une gratitude infinie devant pareil cadeau.

— C’est donc ainsi que vous me percevrez dorénavant?, demanda-t-il tout bas.

— Absolument, répondit-elle sèchement.

La magie cessa et elle prit la chaînette dans sa main. Il lui était malgré tout difficile d’ignorer la séduction de Joseph mais elle y parvenait jusqu’ici. Seconde leçon: après avoir attisé en elle une certaine pitié, il tenterait ensuite de faire douter son cœur et sa raison. Comme de fait:

— Êtes-vous certaine, mon aimée, que notre reine saura vous apporter ce que vous recherchez si ardemment? Les Adanaïdes ne sont pas sujet à l’esclavage. Les Colbaïs le sont...

— Sa parole est vérité, répondit-elle avec assurance.

— Mais que voulez-vous au juste? Revenir en arrière? Ne jamais être morte? N’être jamais venue ici?

Joseph leva les yeux:

— Est-ce un si grand enfer que tout ceci? N’ai-je point tenu mes promesses?

— Je devais être, à jamais, heureuse et comblée auprès de vous, dit Laura d’une voix grave et légèrement altérée.

— N’avez-vous jamais été heureuse? demanda-t-il encore en s’approchant d’elle.

— Autrefois si, mais je ne le suis plus.

Il prit sa main. À ce moment son assurance vacilla.

— Ne suis-je pas près de vous chaque fois que votre cœur le désire?

Le regard de Laura chavira: de la défiance à la crainte, puis à l’amertume. Sa lèvre inférieure trembla légèrement.

— Vous m’avez bandé les yeux pour m’amener ici. Je vous aurais aimé dans mon monde, alors pourquoi tant de souffrances? Qu'est-ce que ma mort vous a-t-elle apporté de plus?

— Tant d’accusations, dans votre bouche, me navrent et me blessent. J’ignore pourquoi le souvenir vous a suivi jusqu’ici. Jamais vous n’auriez dû souffrir et j’en suis, croyez-moi, profondément désolé.

Malgré tous ses efforts pour se dominer, des larmes coulèrent sur ses joues chaudes sans permission.

— Je vous aurais aimé, dit-elle encore, dans ce monde qui fut le mien. Au milieu de ma famille. Je vous aurais tout donné...

Elle avait pleuré, elle avait faibli. Devant ce cuisant échec dont elle prit aussitôt conscience, le regard de Dramenker s’assombrit.

— Mais c’est ce que vous avez fait, très chère, dit-il d’un ton cassant.

Il reprit distance. La main de Laura trembla, ainsi abandonnée par sa tendre emprise.

— Vous n’avez qu’un mot à dire pour que tout redevienne comme avant. Je puis vous faire renaître à nouveau, cette fois sans qu’aucun souvenir de votre vie antérieure ne vous accable. Votre malheur, aujourd’hui, est en partie ma faute et je suis disposé à la réparer.

Laura hésitait.

— Réfléchissez: vous retrouverez l’innocence et la pureté de l’amour... l’amitié de vos compagnes... vous redeviendrez mienne... heureuse à jamais...

La proposition avait de quoi séduire. Mais Laura reprit son aplomb:

— Vous vous proposez d’effacer ma mémoire pour que je redevienne insignifiante? Il est hors de question d’oublier une fois de plus.

Il la regarda durement.

— Je n’ai pas l’intention de vous supplier; visiblement, votre décision est prise.

— Mä Tis Ssom, prononça Laura gravement. «Éternelle en enfer».

Dramenker la dévisagea.

— Ce sont les premiers mots que j’ai entendus en m’éveillant en ce monde. Des mots, juxtaposés à un contact, un touché, une sensation très nette. Un geste de Maximilien, mon frère, qui traversa les univers. Qui perça la mort. Et je ne savais pas ce que Mä Tis Ssom signifiait. Jusqu’à maintenant. Le bonheur éternel que vous me vantez n’est pas mon destin.

— Sachez bien ce que vous faites là, Laura.

Il disparut, lui livrant en pensée une suite de doux souvenirs intimes, relatant l’oisiveté et le délice de moments complices qui jamais plus ne se produiraient. Il avait tenu à lui démontrer le poids de sa perte et de son renoncement. Bêtise ou courage? Sa gorge se noua. Comment pouvait-elle tourner le dos à un Maître, à son statut d’Adanaïde privilégiée, à la protection et le désir que lui apportait Joseph? Lorsque Laura enfouit son visage dans ses mains elle pleura cette fois sans retenue. Entre ses doigts, un bijou de quiazarue.

LA LÉGENDE

Après le départ de Dramenker, l’Impératrice investit à son tour la demeure de l’Adanaïde. Devant le désespoir de Laura, elle se fit rassurante:

— Ne craignez pas l’échec, par lui vous découvrirez la vérité. Vous avancerez dans ce monde que l’on croit à tort parfait et sans heurt, vous foncerez dans chaque illusion, vous débusquerez chaque mirage, vous combattrez chaque chimère.

— Mais il sait, dorénavant, que je suis faible.

— Il croit que vous êtes faible, c’est cela l’illusion.

La reine approcha et examina le bijou que Laura avait déposé sur la table. Son regard perçant, rehaussé de poudres dorées et de craie noire, se posa sur les pierres magnifiques.

— Les pierres de quiazaru sont d’une réelle splendeur, dit-elle tout bas. Il est étonnant qu’il ait pu vous en commander un bijou.

— Étonnant? répéta Laura.

— Les mines de quiazarues font partie des Terres des Ifables. Ce sont les seules créatures de ce monde que Eslradonio a modelées d’après l’image de la Grande Indépendance23. Ils ne reconnaissent aucune autorité, et à peine celle de Dramenker. Inutile de vous dire que nous avons fait en sorte de contraindre leurs déplacements et jamais ils ne pourront quitter leurs terres! Qui plus est, Eslradonio leur a insufflé un caractère abominable. Les mines de quiazarue figurent parmi les lieux les plus difficiles d’accès, même pour un être aussi puissant que Dramenker.

Laura s’aperçut que ce bijou intriguait la reine comme si elle fut hypnotisée par les pierres d’un orangé chatoyant, arrondies et lisses, aux teintes intenses et riches. Puis elle cessa son minutieux examen, gardant toutefois le bijou dans sa main.

— Ne saviez-vous pas tout cela, Laura?

Avec un ton sec et boudeur, l'Adanaïde répondit:

— J’ignorais de telles existences en ce monde. Le Royaume demeure pour les Adanaïdes le seul accessible. Tout ce qui se passe hors de ses frontières…ne sont que fables à égayer les braska24!

L’Impératrice sourit puis s’approcha de Laura. Elle avait été trop absorbée par ses malheurs pour admettre que la présence de la souveraine sous son toît était un événement exceptionnel, et même inespéré. Elle s’apperçut soudain, avec stupeur, qu’elle avait manqué à toutes les convenances. Mais la reine n’avait pourtant rien exigé: ni de s’asseoir, ni de manger, ni de boire, ni de se divertir. Son accueil désintéressé aurait dû, pourtant, être fortement réprimandé. Toutefois l’Impératrice ne semblait pas en faire de cas. Cette conscience, éveillée en sursaut, fit apparaître sur les traits de Laura une profonde inquiétude. Elle se gronda même de n’avoir fait que gémir devant la reine comme si elle fut une simple amie. Quel comportement éhonté et odieux!

Comme si son visage troublé avait traduit son flot de pensées, ou comme si elle avait lu dans son esprit, l’Impératrice dit:

— Je me suis imposée, ce soir. Pardonnez-moi de ne pas m’être fait annoncer… je savais qu’après le départ de Joseph, vous auriez besoin d’être rassurée.

Laura s’aperçut de leur proximité et frissonna. L’Impératrice était de ces personnages que l’on vénérait de loin, que l’on saluait sans s’attarder, que l’on respectait sans même ne jamais lui avoir parlé. Tous les décors dans lesquels on retrouvait la souveraine étaient si immenses que ces grands espaces la séparant de son peuple faisaient toujours office de garnison. Oui, une garnison protégeant l’intimité de la reine, assurant sa sécurité, préservant un mystère persistant. Pourtant, depuis peu, à maintes occasions l’Impératrice se présenta à Laura sans cette garnison de distance et de convenance. Comme ce soir. Il n’y avait qu’elles, réunies sous son propre toît, dans le plus grand secret. L’Impératrice, vêtue d’une robe noire sous une mante à capuchon, et Laura.

— Majesté, dit-elle confuse en inclinant légèrement la tête, vous êtes si bonne de vous soucier de ma personne.

L’Impératrice osa un geste qui surprit une fois de plus l’Adanaïde: elle prit son poignet et, tout en y attachant avec délicatesse le bracelet de quiazarues, elle dit:

— Moi aussi j’ai un présent à vous faire, Laura. Vous deviez d’ailleurs me mettre sur la piste. Je vous avais demandé de me dire ce qui vous ferait plaisir.

— Majesté…

— Comme vous ne m’avez rien dit, j’ai dû choisir moi-même.

Laura ne se sentait pas à sa place, dans cet espace interdit qui entourait d’ordinaire la reine; dans ce lieu où l’intimité avait permis une série de familiarités que jamais elle n’aurait cru possible; dans cet éther qui n’était réservé qu’à l’entourage impérial et peut-être même qu’à un Maître. À cette idée, Laura ne savait plus discerner son sentiment de vivre un moment unique et merveilleux de celui d’être terrifiée en accédant ainsi, sans ne l’avoir recherché ni même voulu, à un fruit défendu. Non, cet espace n’était pas le sien. Elle voulut reculer mais l’Impératrice l’en empêcha en déposa sa main sur son front.

— Voilà ce que je vous offre, en espérant que vous en ferez bon usage.

Il y eut une vive chaleur, un transfert d’énergie, et Laura se laissa imprégner de ces voix, ces mots, ces images qui s’installaient à une vitesse fulgurante dans son esprit. Cela dura un moment, puis l’Impératrice disparut dans cette même position, sa main ouverte épousant la forme de son front. Lorsque Laura ne sentit plus la chaleur, ni le contact de cette main glorieuse sur elle, elle se retrouva seule. Tapotant son bracelet, elle se demanda ce que l’Impératrice venait de faire. Quel était ce cadeau, ce présent, cette facilité, ce don qu’elle lui avait offert? Laura s’avança vers le miroir et se regarda. Elle effleura son front encore tout brûlant, comme si une fièvre quelconque l’avait gagnée. Puis sous une mèche brune qu’elle écarta doucement, elle repéra une légère marque blanche enfoncée dans sa chair, d’une forme étrange. En y touchant, aussitôt tout devint clair. Son esprit venait de secouer tous ses doutes, sa crainte de l’échec, son désir d’abandon ainsi que son sentiment d’impuissance. Il n’y avait en elle qu’un seul sentiment: l’assurance. Une assurance à toute épreuve. Oui, tel était le présent de l’Impératrice. Laura goûtait maintenant à cette puissante et dangereuse notion d’invincibilité. Cette nuit-là, il se passa une suite de changements qui modelèrent l’élue de la révolution. Laura ne put trouver le sommeil. L’un après l’autre, des sentiments divers vinrent posséder son âme et son esprit. L’Adanaïde qu’elle était, forte de vouloir se souvenir mais craintive devant la possibilité de déplaire à Joseph, s’était évanouie. L’assurance faisait d’elle un être nouveau, fonceur, brave. Tout ce qu’elle avait cru impossible, du plus insignifiant des interdits jusqu’aux lois suprêmes du Royaume, pouvait désormais s’écrouler.

Elle avait suivi comme tant d’autres les enseignements de l’Ordre des Colbaïs. Demain elle serait reçue, avec trente de ses compagnes, et porterait enfin le titre avec dignité. Mais si ces enseignements lui avaient appris à se défendre, à manier les éléments, à débusquer les pièges, à comprendre les rapports entre Teir et Terre et à maudir les Thanars, le don fait ce soir par l’Impératrice décupla ses aptitudes. Le fait de se croire au-dessus de tous et de tout allait la pousser dans les bras du danger sans ne jamais connaître la peur de l’échec. Si bien que même ces larmes versées devant le Mashlï ainsi que ce sentiment de faiblesse éprouvé ne devaient plus jamais venir la hanter. Laura se sentait libre. Mais cette liberté devait-elle la rendre heureuse? L’Impératrice lui accorda le don de l’assurance dans l’unique but qu'elle puisse remplir son rôle et mener les Colbaïs jusqu’au Fil du Temps. Elle ne pouvait prendre le risque que Laura, un jour, ait des remords ou ressente de la peur. Toutefois, elle n’avait pas imaginé qu’une femme à ce point meurtrie et ainsi munie d’une arme si redoutable irait se perdre dans une illusion aussi grandiose que terrifiante: l’invincibilité.

Laura n’était pas invincible. Elle était simplement plus forte que tout ce qui vivait sur Teir, plus forte que l’ennemie, mais toujours plus faible qu’un Maître. L’Impératrice lui permit de croire qu’elle pourrait vaincre Dramenker alors qu’en fait, elle se réservait pour elle-même cette victoire.

Non, Laura n’était pas invincible. Tant qu’elle le croirait, cependant, la victoire était acquise.


Arabesque de partie

1 En draimien s’écrit: Hhlsïo Dé Shïïah. Premier Maître de Teir, aussi appelé Maître du Destin. Forme de vie étrangère faite essentiellement de lumière qui habite des mondes de l’infiniment petit et qui a de grands pouvoirs. Généralement représentée par deux traits de lumière.

2 Holos: sur Teir, peuple habitant un mont à cheval sur le Royaume du Néant et le Royaume de l’Immensité, Pariò. Rondouillards, petits et à l’épiderme brunâtre, les Holos ne sont guère plus grands qu’un mètre. On les dit peu bavards, grincheux, mais extrêmement intelligents.

3 Mashlï: se prononce maschli. Qui signifie le Deuxième Maître. (masch, maître et –lï, deux ou second). Nom donné à Dramenker par les créatures de Teir. Ses ennemis, toutefois, le nomment toujours Dramenker et les Adanaïdes, Joseph.

4 Cieux des Censerres : Sur Teir, chacun des quatre Royaumes terrestres sont couverts par un ciel différent qui se veut une entité propre et pensante. Les Cieux des Censerres couvrent le Royaume de l’Immensité avec détachement et insousciance, l’intérêt pour les habitants des Sols faisant partie de ses territoires étant très faible.

5 Piviers (pousse de) : variété de fèves comestibles, très nutritives, mais sans goût.

6 Dien : Ouest

7 Citine: poupée moulée en miel de Bru par quelques rares Adanaïdes qui domestiquent les abeilles.

8 L’Imprimerie du Lubereau: l’unique imprimerie du Royaume de laquelle part toutes les publications destinées particulièrement aux Adanaïdes.

9 Conteurs et Écrivains: Peuples créés par l’être de création, Eslradonio , et qui cherchèrent, à travers leur œuvre, à prouver que la Terre des Hommes existait vraiment, remettant ce faisant en question la parole des Maîtres.

10 Ranole: fruit dont on ne mange que les pépins, dont la chair n’est pas comestible et dont l’écorce assez dure dégage une odeur agréablement sucrée lorsque hachée et brûlée.

11 Chanterelle: oiseau qui ressemble à un cygne, au plumage jaune caramel, et qui possède le fabuleux talent de chanter. La rumeur veut que les chanterelles ne chanteraient que pour l’Impératrice et les Adanaïdes, bien qu’à l’occasion, d’autres peuples ont eut le privilège de les entendre.

12 Embursoi: minerai extrait sous la montagne de Batagnon, de teintes noires, brunes, turquoises et bleues, auquel chaque clan ou peuple attribue des vertus différentes selon ses coutumes.

13 Coquelins: créatures habitant en clan le mont Batagnon.

14 Baillot: variété de quenouille dont la tige est comestible une fois grillée.

15 Matishouli: chair de poisson bouillie habituellement macérée dans l’alcool.

16 Nom d’une Race (animal) qui ressemble à un mouton mais avec une petite corne sur le dos.

17 Banquet des Douves: banquet donné au palais d’Adrionne en l’honneur d’Eslradonio et composé de quatre-vint-six services.

18 Égérols: volatile carnivore de la taille d’un veau qui creuse des trous profonds afin de construire son nid. Ces trous ont la particularités d’être en plein milieu des chemins et parfois, des animaux distraits y tombent et nourissent ainsi les petits.

19 Expression qui veut dire « depuis très longtemps » puisque les apparitions de la lune Polva sont extrêmement rares.

20 Sapin d’onsoi : variété de connifère très peu garni.

21 Majors : variété d’épinette.

22 Voir La Fable de Bala, racontée par Malaran le Fou.

23 La Grande Indépendance: Mouvement artistique qui ne dura que deux Lunes d’Azo, amorcé par Eslradonio, mais qui fut fortement réprimandé par les trois Maîtres.

24 Festivités dont chaque domaine du Royaume, chacun son tour selon le calendrier, se fait hôte.